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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Bachelard : l'image et l'imagination

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite p. 30 du livre de Jean-Claude Margolin intitulé Bachelard, écrivains de toujours/Seuil, 1974.

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite p. 30 du livre de Jean-Claude Margolin intitulé Bachelard, écrivains de toujours/Seuil, 1974.

Image : "Ces images de la matière, on les rêve substantiellement, intimement, en écartant les formes, les formes périssables, les vaines images, le devenir des surfaces. Elles ont un poids, elles sont un cœur. (…) On pourra alors se rendre compte que l'image est une plante qui a besoin de terre et de ciel, de substance et de forme. Les images trouvées par les hommes évoluent lentement, difficilement. (…) L'être qui sort de l'eau est un reflet qui peu à peu se matérialise : il est une image avant d'être un être, il est un désir avant d'être une image. (…) Les véritables images, les images de la rêverie, sont unitaires ou binaires. Elles peuvent rêver dans la monotonie d'une substance. Si elles désirent une combinaison, c'est une combinaison de deux éléments."[1]

"Quand la Physique mathématique contemporaine se sert d'images, elle emploie ces images après l'équation, pour illustrer de véritables théorèmes. La science réaliste antécédente emploie, au contraire, les images avant la pensée, croyant pouvoir fonder une science réaliste de la mesure en s'appuyant partout et toujours sur des objets. Les travaux modernes ont montré des dangers de cette philosophie scientifique." [2] 

"Une science qui accepte les images est, plus que toute autre, victime des métaphores. Aussi l'esprit scientifique doit-il sans cesse lutter contre les images, contre les analogies, contre les métaphores." [3]

"Les images imaginées sont des sublimations des archétypes plutôt que des reproductions de la réalité. Et comme la sublimation est le dynamisme le plus normal du psychisme, nous pourrons montrer que les images sortent du propre fonds humain. Nous dirons donc avec Novalis : "De l'imagination productrice doivent être déduites toutes les facultés, toutes les activités du monde intérieur et du monde extérieur." [4]

"L'image littéraire a une vie propre, elle court comme un phénomène autonome au-dessus de la pensée profonde."[5]

"Comment mieux dire que l'image a une double réalité : une réalité psychique et une réalité physique. C'est par l'image que l'être imaginant et l'être imaginé sont au plus proche. Le psychisme humain se formule primitivement en images. En citant cette pensée de Novalis, pensée qui est une dominante de l'idéalisme magique, Spenlé rappelle[6] que Novalis souhaitait que Fichte eût fondé une "Fantastique transcendantale". Alors l'imagination aurait sa métaphysique. (…) En somme, sous l'image, la psychanalyse cherche la réalité. Elle oublie la recherche inverse : sur la réalité chercher la positivité de l'image… Trop souvent, pour le psychanalyste, la fabulation est considérée comme cachant quelque chose. Elle est une couverture. C'est donc une fonction secondaire. (…) Un symbole psychanalytique, pour protéiforme qu'il soit, est cependant un centre fixe, il incline vers le concept ; c'est en somme avec assez de précision un concept sexuel… L'image est autre chose. L'image a une fonction plus active. (…) «Les rochers ce sont, pour Novalis, des images fondamentales. "Ainés des enfants de la nature : les rocs primordiaux", dit-il dans Henri Ofterdingen.» [7]"Il faut être présent, présent à l'image dans la minute de l'image. (…) L'image est tout sauf un produit direct de l'imagination… Cela n'avance en rien de dire que l'imagination est la faculté de produire des images. Mais cette tautologie a du moins l'intérêt d'arrêter les assimilations des images aux souvenirs."[8]

"Ce n'est pas moi non plus qui tenterai d'affaiblir par des transactions confusionnelles la nette polarité de l'intellect et de l'imagination. J'ai cru devoir jadis écrire un livre pour exorciser les images qui prétendent, dans une culture scientifique, engendrer et soutenir les concepts. Quand le concept a pris son essentielle activité, c'est-à-dire quand il fonctionne dans un champ de concepts, quelle mollesse – quelle féminité ! – il y aurait à se servir d'images. (…) Ce n'est pas moi non plus qui, disant mon amour fidèle pour les images, les étudierai à grand renfort de concepts. La critique intellectualiste de la poésie ne conduira jamais au foyer où se forment les images poétiques." [9]

 

Imagination : "Nous ne sommes pas capables de descendre par l'imagination plus bas que par la sensation. En vain accole-t-on un nombre à l'image d'un objet pour marquer la petitesse de cet objet : l'imagination ne suit pas la pente mathématique. Nous ne pouvons plus penser que mathématiquement ; du fait même de la défaillance de l'imagination sensible, nous passons donc sur le plan de la pensée pure où les objets n'ont de réalité que dans leurs relations. Voilà donc bien une borne humaine du réel imaginé, autrement dit, une limite à la détermination imagée du réel."[10]

"L'Imagination échappe aux déterminations de la psychologie - psychanalyse comprise – et qu'elle constitue un règne autochtone, autogène. Nous souscrivons à cette vue : plus que la volonté, plus que l'élan vital, l'Imagination est la force même de la production psychique. Psychiquement, nous sommes créés par notre rêverie. Créés et limités par notre rêverie, car c'est la rêverie qui dessine les derniers confins de notre esprit. L'imagination travaille à son sommet, comme une flamme, et c'est dans la région de la métaphore de métaphore…qu'on doit chercher le secret des énergies mutantes " [11]

"La fonction première de l'imagination est de faire des formes animales. (…) On découvrirait une véritable ligne de force de l'imagination. Cette ligne de force partirait d'un pôle vraiment vital, profondément inscrit dans la matière animée, - elle traverserait un monde de formes vivantes réalisées dans des bestiaires bien définis, - puis une zone de formes essayées comme rêves expérimentaux, suivant la formule donnée par Tristan Tsara, - elle aboutirait enfin à la conscience plus ou moins claire d'une liberté presque anarchique de spiritualisation. (…) Aussitôt libérées, les valeurs lucides vont activer l'imagination et la faire passer de l'imitation à la création… L'imagination est alors une adéquation à un avenir… n'est pas objet de vision. Elle est objet de prévision. (…) La métamorphose devient ainsi la fonction spécifique de l'imagination. L'imagination ne comprend une forme que si elle la transforme, que si elle en dynamise le devenir, que si elle la saisit comme une coupe dans le flux de la causalité formelle exactement comme un physicien ne comprend un phénomène que s'il le saisit comme une coupe dans le flux de la causalité efficiente. (…) Remplacer la philosophie de l'action, qui est trop souvent une philosophie de l'agitation, par une philosophie du repos, puis par une philosophie de la conscience du repos, de la conscience de la solitude, de la conscience de la force en réserve, telles sont les tâches préliminaires pour une pédagogie de l'imagination. Il faut ensuite partir de ce repos de l'imagination pour retrouver des motifs de pensée sûrement désanimalisée, libre de tout entraînement, retranchée de l'hypnotisme des images, nettement détachée des catégories de l'entendement qui sont des concrétions de prudence spirituelle, «des états fossiles du refoulement intellectuel.» On aura ainsi rendu l'imagination à sa fonction d'essai, de risque, d'imprudence, de création." [12]

"Les forces imaginantes de notre esprit se développent sur deux axes très différents. Les unes trouvent leur essor devant la nouveauté ; elles s'amusent du pittoresque, de la variété, de l'événement inattendu. L'imagination qu'elles animent a toujours un printemps à décrire. Dans la nature, loin de nous, déjà vivantes, elles produisent des fleurs. Les autres forces imaginantes creusent le fond de l'être, à la fois, le primitif et l'éternel. Elles dominent la saison et l'histoire. Dans la nature, en nous et hors de nous, elles produisent des germes ; des germes où la forme est enfoncée dans une substance, où la forme est interne. En s'exprimant tout de suite philosophiquement, on pourrait distinguer deux imaginations : une imagination qui donne vie à la cause formelle et une imagination qui donne vie à la cause matérielle ou, plus brièvement, l'imagination formelle et l'imagination matérielle. (…) Nous croyons possible de fixer, dans le règne de l'imagination, une loi des quatre éléments qui classe les diverses imaginations matérielles suivant qu'elles s'attachent au feu, à l'air, à l'eau ou à la terre. (…) L'imagination n'est pas, comme le suggère l'étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. (…) Bien des psychologies de l'imagination sont, par l'attention unilatérale qu'elles apportent au problème de la forme, condamnées à n'être que des psychologies du concept ou du schéma. Elles ne sont guère que des psychologies du concept imagé. (…) L'imagination matérielle, l'imagination des quatre éléments, même si elle favorise un élément, aime à jouer avec les images de leurs combinaisons. Elle veut que son élément favori imprègne tout, elle veut qu'il soit la substance de tout un monde. Mais, malgré cette unité fondamentale, l'imagination matérielle veut garder la variété de l'univers. La notion de combinaison sert à cette fin. L'imagination formelle a besoin de l'idée de composition. L'imagination matérielle a besoin de l'idée de combinaison. (…) Ces rêves mous, si l'on pouvait les étudier systématiquement, conduiraient à la connaissance d'une imagination mésomorphe, c'est-à-dire d'une imagination intermédiaire entre l'imagination formelle et l'imagination matérielle. (…) En méditant cette action du pur et de l'impur, on saisira une transformation de l'imagination matérielle en imagination dynamique. L'eau pure et l'eau impure ne sont plus seulement pensées comme des substances, elles sont pensées comme des forces. (…) Quand on s'est ainsi soumis entièrement à l'imagination matérielle, la matière rêvée dans sa puissance élémentaire s'exaltera jusqu'à devenir un esprit, une volonté. (…) L'imagination reproductrice masque et entrave l'imagination créatrice. Finalement, le véritable domaine pour étudier l'imagination, ce n'est pas la peinture, c'est l'œuvre littéraire, c'est le mot, c'est la phrase. Alors combien la forme est peu de choses ! Comme la matière commande ! Quel grand maître que le ruisseau !"[13]

"Les recherches sur l'imagination sont troublées par la fausse lumière de l'étymologie. On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas imagination, il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain. Comme le proclame Blake : «L'imagination n'est pas un état, c'est l'existence humaine elle-même.»[14] " [15]

"Tout ce qu'on dit dans les manuels sur l'imagination reproductrice doit être mis au compte de la perception et de la mémoire. (…)  Cette nouveauté est évidemment le signe de la puissance créatrice de l'imagination… La littérature doit surprendre. Certes, les images littéraires peuvent exploiter des images fondamentales – et notre travail général consiste à classer ces images fondamentales – mais chacune des images qui viennent sous la plume d'un écrivain doit avoir sa différentielle de nouveauté. Une image littéraire dit ce qui ne sera jamais imaginé deux fois." [16]

"Combien on activerait l'imagination si l'on cherchait systématiquement les objets qui se contredisent." [17]

"Fidèles à nos habitudes de philosophie des sciences, nous avions essayé de considérer les images en dehors de toute tentative d'interprétation personnelle. Peu à peu, cette méthode, qui a pour elle la prudence scientifique, m'a paru insuffisante pour fonder une métaphysique de l'imagination. (…) Nous proposons, au contraire, de considérer l'imagination comme une puissance majeure de la nature humaine… L'imagination, dans ses vives actions, nous détache à la fois du passé et de la réalité. Elle ouvre sur l'avenir. À la fonction du réel, instruite par le passé, telle qu'elle est dégagée par la psychologie classique, il faut joindre une fonction de l'irréel tout aussi positive..." [18]

 

 


[1] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 2, 4, 49 et 129.

[2] Bachelard, Études, Vrin, 2002, p.57. 

[3] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p.38.

[4] Novalis, Schriften, II, p. 365.

[5] Bachelard, L'Air et les songes, Corti, 1943-1965, p.164.

[6] Thèse, p. 147.

[7] Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Corti, 1965, pp. 4, 20, 75, 184.

[8] Bachelard, La Poétique de l'espace, PUF, 1957-1964, pp.1, 16.

[9] Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960, pp. 45-46.

[10] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.136. 

[11] Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1938, Gallimard, 1965, p. 181.

[12] Bachelard, Lautréamont, Corti, 1940, pp. 51, 142-143, 149, 153, 155.

[13] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 1-2, 4, 23, 116, 126, 144, 195, 197, 252.

[14] Blake (William), Second livre prophétique, Trad. Berger, p.143.

[15] Bachelard, L'Air et les songes, Corti, 1943-1965, p.7-8.

[16] Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Corti, 1965, pp. 3, 6.

[17] Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Corti, 1948-1971, p.292.

[18] Bachelard, La Poétique de l'espace, PUF, 1957-1964, pp.3 et 16-17.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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