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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

BACHELARD ET LE SIMPLE

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite p.30 du livre de Jean-Claude Margolin intitulé Bachelard, écrivains de toujours/Seuil, 1974.

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite p.30 du livre de Jean-Claude Margolin intitulé Bachelard, écrivains de toujours/Seuil, 1974.

 

   

   La démarche de Bachelard est perspectiviste ; elle varie selon les points de vue, parfois intuitifs, souvent déductifs. Soit elle s'ancre dans un commencement vécu comme un "acte philosophique"[1] qui consiste à méditer en des pensées intimes et joyeuses une sorte de "science des origines voulues"[2], soit elle se déploie à partir des connaissances scientifiques de l'époque pour créer "de la philosophie". [3]

   Dans le premier cas, avant de "s'approfondir"[4], avant de distinguer sujet et objet, avant d'osciller entre "penser et se voir penser"[5], entre se tromper et rectifier ses erreurs, l'acte philosophique est simple, car il est l'expression d'une décision instantanée : "Il n'y a que la paresse qui soit durable, l'acte est instantané. Comment ne pas dire alors que réciproquement l'instantané est acte ? Prenez une idée pauvre, resserrez-la sur un instant, elle illumine l'esprit. Au contraire, le repos de l'être c'est déjà le néant. Comment dès lors ne pas voir que la nature de l'acte, par une singulière rencontre verbale, c'est d'être actuel ? Et comment ne pas voir ensuite que la vie c'est le discontinu des actes ? (…) Mais le philosophe qui veut décrire atome par atome, cellule par cellule, pensée par pensée, l'histoire des choses, des êtres vivants et de l'esprit, doit en arriver à détacher les faits les uns des autres, parce que les faits sont des faits, parce que des faits sont des actes, parce que des actes, s'ils ne s'achèvent pas, s'ils s'achèvent mal, du moins doivent de toute nécessité commencer dans l'absolu de la naissance." [6]

   Dans le second cas, la science impose à la pensée philosophique en devenir la remarquable complexité de son champ de recherche en faisant alterner l'a priori et l'a posteriori, l'empirisme et le rationalisme : "l'un triomphe en donnant raison à l'autre : l'empirisme a besoin d'être compris ; le rationalisme a besoin d'être appliqué. Un empirisme sans lois claires, sans lois coordonnées, sans lois déductives, ne peut être ni pensé, ni enseigné ; un rationalisme sans preuves palpables, sans application à la réalité immédiate ne peut pleinement convaincre. On prouve la valeur d'une loi empirique en en faisant la base d'un raisonnement. On légitime un raisonnement en en faisant la base d'une expérience. La science, somme de preuves et d'expériences, somme de règles et de lois, somme d'évidences et de faits, a donc besoin d'une philosophie à double pôle. Plus exactement elle a besoin d'un développement dialectique, car chaque notion s'éclaire d'une manière complémentaire à deux points de vue philosophiques différents." [7]

   Dans ces conditions, la diversité complexe des connaissances scientifiques ne crée pas vraiment "de la philosophie" [8] mais, plutôt des philosophies : "En résumé, à n'importe quelle attitude philosophique générale, on peut opposer, comme objection, une notion particulière dont le profil épistémologique révèle un pluralisme philosophique. Une seule philosophie est donc insuffisante pour rendre compte d'une connaissance un peu précise. Si l'on veut bien dès lors poser exactement la même question à propos d'une même connaissance à différents esprits, on verra s'augmenter étrangement le pluralisme philosophique de la notion." [9]

   Dès lors, l'esprit de simplicité inhérent aux primes méditations philosophiques ne serait-il pas dévalorisé par Bachelard ? Cela est possible pour de multiples raisons qui apparaîtront au cours d'un processus plutôt complexe. D'abord, le pur et simple instant d'un acte philosophique naissant est reconnu dans sa positivité, même s'il paraît momentanément naïf, car il porte en lui toute la force nécessaire à son avenir. Deux citations de Bachelard confirment cette positivité de l'intuition simple : -"Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d'un instant." [10] - "La plus grande des forces, c'est la naïveté." [11]

   Cela signifie que l'intuition de l'instant est d'abord primordiale pour Bachelard, selon un processus qui part d'une incontrôlable surprise ("Avant l'intuition, il y a l'étonnement."[12]), pour s'installer ensuite quelques nouveaux instants au cœur de possibles réalités sensibles : "L'enfant qui joue avec la petite maison de carton verni l'habite aussi avec les joies solides du propriétaire. Conteurs, enfants, alchimistes vont au centre des choses ; ils prennent possession des choses ; ils croient aux lumières de l'intuition qui nous installe au cœur du réel…" [13]

   Mais ce n'est pas tout, car trois dévalorisations apparaissent très vite. D'abord celle qui banalise la prime naïveté de l'intuition en la rendant commune, c'est-à-dire uniquement adaptée à une rationalité préétablie et refermée sur elle-même : "On montrerait facilement que l'intuition commune est caractérisée par un déficit d'imagination, par un abus de principes unifiants, par un repos dans une molle application du principe de raison suffisante." [14]

   La deuxième dévalorisation apparaît dans le passage d'une intuition à une autre. Comment sauvegarder la force du saut d'une intuition à une autre, à chaque nouvel instant, sans se laisser entraîner par la durée de ses recherches, notamment lorsque le philosophe cherche quelques vérifications dans et par l'expérience ? Le temps  horizontal des successions oublie alors très vite l'intérêt des premiers actes philosophiques : "On corrigera en particulier la tendance au repos intellectuel que donne la pratique de l'intuition ; on développera l'habitude de la pensée discursive." [15]

   Une troisième dévalorisation s'impose ensuite lorsque la force concentrée de l'intuition se dilue dans quelques élargissements imagés : "L'intuition ne doit jamais être une donnée. Elle doit toujours être une illustration." [16] Pourquoi ? Sans doute parce que Bachelard pense en fonction d'une méthode critique qui voit bien les dangers inhérents à tout repos intellectuel dans une prime évidence, même si cette dernière est fondée par la clarté et la distinction de tous ses éléments rassemblés, unifiés : "Une intuition féconde doit faire d'abord la preuve de son unité." [17]

   En fait, la force concentrée et unifiée d'une intuition ne suffit pas pour prouver sa totale vérité, car elle ressemble alors à une lointaine image céleste et détachée du monde. Pour Bachelard, chaque intuition doit donc être rapportée à d'autres, et, surtout, être vérifiée : "Une intuition ne se prouve pas, elle s'expérimente. Et elle s'expérimente en multipliant ou même en modifiant les conditions de son usage." [18]

   Cette mise à l'épreuve de l'intuition dans une confrontation avec l'expérience des choses conduit ensuite Bachelard à découvrir de multiples discordances. La complexité des choses prend alors le dessus en rendant illusoires et vaines toutes les primes intuitions, y compris les plus originales, par exemple en les dédoublant, en les complétant ou en les troublant par la découverte de leur possible ambiguïté : "Toutes les notions de base peuvent en quelque manière être dédoublées ; elles peuvent être bordées par des notions complémentaires. Désormais toute intuition procédera d'un choix ; il y aura donc une sorte d'ambiguïté essentielle à la base de la description scientifique et le caractère immédiat de l'évidence cartésienne sera troublé." [19]

   Pourquoi ces multiples dévalorisations de l'intuition ? Sans doute parce que l'expérience qui commande l'esprit des recherches scientifiques n'a nul besoin de reconnaître la force des actes naissants ; elle préfère épouser le courant des plus passives habitudes. Bachelard aurait certes pu séparer ces deux possibilités. Il a préféré les superposer. Le chemin de la connaissance scientifique dévalorise alors les actes philosophiques les plus primordiaux. Et toute prime intuition devra, désormais, être rectifiée, corrigée, mise au service d'une critique de l'irrationnel et du naturel, en tout cas détournée de ses brillantes vertus, toutes illusoires : "Les intuitions premières sont toujours des intuitions à rectifier (…) L'intuition critiquée se révèle illusion (…) L'intuition première, dans l'ordre des sciences physiques, n'est qu'une première illusion." [20]

   En réalité, la démarche de Bachelard n'oppose pas l'intuition première à la connaissance scientifique puisqu'elle dédouble et superpose ces deux activités complémentaires en privilégiant les intuitions conceptualisées, c'est-à-dire secondes ; celles qui instaurent des ponts et des continuités en fondant des discursivités : "Nous voyons les rapports de l'intuition et de l'intelligence sous un jour plus complexe qu'une simple opposition. Nous les voyons sans cesse intervenir en coopération. Il y a des intuitions à la base de nos concepts : ces intuitions sont troubles – à tort on les croit naturelles et riches. Il y a des intuitions dans la mise en rapport de nos concepts : ces intuitions, essentiellement secondes, sont plus claires – à tort on les croit factices et pauvres (…) Comme le dit justement M. Bergson, une intuition philosophique demande une contemplation longuement poursuivie. Cette contemplation difficile, qui doit être apprise et qui pourrait sans doute être enseignée, n'est pas loin d'être une méthode discursive d'intuition." [21] 

   Ensuite, tournée vers ses multiples avenirs, la pensée de Bachelard peut se déployer dans deux directions complémentaires, soit du simple vers le complexe à partir de quelques rêveries ("Plus simple est leur objet, plus grandes sont les rêveries"[22]), soit en découvrant du complexe à l'intérieur du simple qui n'est alors qu'une hypothèse de travail, laquelle devra éviter toutes les simplifications : "En réalité, il n'y a pas de phénomènes simples ; le phénomène est un tissu de relations. Il n'y a pas de nature simple, de substance simple  la substance est une contexture d'attributs. Il n'y a pas d'idée simple, parce qu'une idée simple, comme l'a bien vu M. Dupréel, doit être insérée, pour être comprise, dans un système complexe de pensées et d'expériences. L'application est une complication. Les idées simples sont des hypothèses de travail, des concepts de travail, qui devront être révisés pour recevoir leur juste rôle épistémologique. Les idées simples ne sont point la base définitive de la connaissance."[23]  

   D'autres réflexions de Bachelard conceptualisent le profil des relations entre le simple et le complexe, car la force du simple est inaccessible à la pensée. En tout cas, le don d'une simple pensée instantanée se perd inéluctablement dans de vains processus de simplification qui se détournent de l'intrinsèque pour découvrir complexité et pluralité : "D'une manière générale, le simple est toujours le simplifié ; il ne saurait être pensé correctement qu'en tant qu'il apparaît comme le produit d'un processus de simplification. (…) Alors que la science d'inspiration cartésienne faisait très logiquement du complexe avec du simple, la pensée contemporaine essaie de lire le complexe réel sous l'apparence simple fournie par des phénomènes compensés ; elle s'efforce de trouver le pluralisme sous l'identité…"[24]

   Ce cheminement conceptuel obéit en fait à deux déterminations inéluctables. La première est celle du langage qui fait croire que les mots recouvrent les choses : "La simplicité n'est que la facilité d'un langage bien réglé, elle n'a aucune racine dans le réel."[25] La seconde est celle qui impose d'expliquer la simplicité des primes hypothèses de travail, donc d'en sacrifier la force originelle : "Simplifier, c'est sacrifier. C'est le mouvement inverse de l'explication qui, elle, ne craint pas la prolixité." [26] - "Les idées simples ont besoin d'être compliquées pour expliquer les microphénomènes." [27] - "Alors la simplicité ne sera plus, comme le pose l'épistémologie cartésienne, la qualité intrinsèque d'une notion, mais seulement une propriété extrinsèque et relative, contemporaine de l"application, saisie dans une relation particulière." [28] 

 

 


[1] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 234.

[2] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 233.

[3] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 3.

[4] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.170. 

[5] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 234.

[6] Bachelard, L'Intuition de l'instant, 1935, Gonthier- Médiations, 1973, p.21-24.

[7]  Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p.104.

[8] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 3.

[9] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p.49.

[10]Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais, p.34.

[11]Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.66. 

[12] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, p.56.

[13] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 101.

[14] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p.104.

[15] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 237.

[16] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 237.

[17] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Gonthier- Médiations, 1973, p.28.

[18] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Gonthier- Médiations, 1973, p.8.

[19] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 142.

[20] Bachelard, Études, Vrin, 1970, pp. 84, 82, 58.

[21] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, pp. 10-11.

[22] Bachelard, La Flamme d'une chandelle, Quadrige/PUF n°52,  p.57.

[23] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.132 et 152. 

[24] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p.139.

[25] Bachelard, Essai sur la connaissance approchée, Vrin, 1928, p. 102.

[26] Bachelard, Essai sur la connaissance approchée, Vrin, 1928, p. 95.

[27] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p.70.

[28] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p.22-23.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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