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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

BACHELARD ET LA PHILOSOPHIE (1)

Décade de La Destinée dirigée par Gaston Bachelard en 1939. On reconnaît de gauche à droite : Vladimir Jankélévitch, G. Santayana, Mme Théo van Rysselberghe, Gaston Bachelard et Henri Focillon.  Détail d'une photographie des archives Pontigny-Cerisy reproduite p.96 du livre de Pierre Quillet intitulé Bachelard, Seghers, 1964.

Décade de La Destinée dirigée par Gaston Bachelard en 1939. On reconnaît de gauche à droite : Vladimir Jankélévitch, G. Santayana, Mme Théo van Rysselberghe, Gaston Bachelard et Henri Focillon. Détail d'une photographie des archives Pontigny-Cerisy reproduite p.96 du livre de Pierre Quillet intitulé Bachelard, Seghers, 1964.

Philosophie : "Si l'on pouvait alors traduire philosophiquement le double mouvement qui anime actuellement la pensée scientifique, on s'apercevrait que l'alternance de l'a priori et de l'a posteriori est obligatoire, que l'empirisme et le rationalisme sont liés, dans la pensée scientifique, par un étrange lien, aussi fort que celui qui unit le plaisir et la douleur. En effet, l'un triomphe en donnant raison à l'autre : l'empirisme a besoin d'être compris ; le rationalisme a besoin d'être appliqué. Un empirisme sans lois claires, sans lois coordonnées, sans lois déductives ne peut être ni pensé, ni enseigné ; un rationalisme sans preuves palpables, sans application à la réalité immédiate ne peut pleinement convaincre. On prouve la valeur d'une loi empirique en en faisant la base d'un raisonnement. On légitime un raisonnement en en faisant la base d'une expérience. La science, somme de preuves et d'expériences, somme de règles et de lois, somme d'évidences et de faits, a donc besoin d'une philosophie à double pôle. Plus exactement elle a besoin d'un développement dialectique, car chaque notion s'éclaire d'une manière complémentaire à deux points de vue philosophiques différents." [1]

   "En résumé, à n'importe quelle attitude philosophique générale, on peut opposer, comme objection, une notion particulière dont le profil épistémologique révèle un pluralisme philosophique. Une seule philosophie est donc insuffisante pour rendre compte d'une connaissance un peu précise. Si l'on veut bien dès lors poser exactement la même question à propos d'une même connaissance à différents esprits, on verra s'augmenter étrangement le pluralisme philosophique de la notion." [2]

 

 

                                                                            o

 

Comprendre : "Nous ne pouvons nous comprendre clairement que par une sorte d'induction psychique, en excitant ou en modérant synchroniquement des élans. Je ne puis comprendre une âme qu'en transformant la mienne. (…) Une communion réelle est nécessairement temporelle. Elle est discursive. Dans la vie de passion, qui est la vie usuelle, nous ne pouvons nous comprendre qu'en activant les mêmes complexes. Dans la vie philosophique, souriante et sereine, désabusée ou douloureuse, nous ne pouvons nous comprendre qu'en réduisant, ensemble, les mêmes complexes, en diminuant toutes les tensions, en abjurant la vie. (…) Un complexe ne se comprend que par voie d'activation et de réduction." [3]

   "La compréhension a un axe dynamique, c'est un élan spirituel, c'est un élan vital." [4]

   "Tout travailleur de la vie de l'esprit sait bien que le travail personnel repose. Or dans la culture scientifique, tout travail prend un aspect personnel. On devient nécessairement le sujet conscient de l'acte de comprendre. Et si l'acte de comprendre franchit une difficulté, la joie de comprendre paie de toutes les peines. (…) Il s'agit d'un fait, d'un fait qui a un sens philosophique : comprendre ne résume pas seulement un passé du savoir. Comprendre est l'acte même du devenir de l'esprit." [5]

 

 

Monde : "Mais le monde est intense avant d'être complexe. Il est intense en nous. Et l'on sentirait mieux cette intensité, ce besoin intime de projeter un univers, si l'on obéissait aux images dynamiques, aux images qui dynamisent notre être." [6]

   "La main vide, les choses sont trop fortes. La force humaine alors se réserve. Les yeux en paix voient les choses, ils les découpent sur un fond d'univers et la philosophie - métier des yeux - prend la conscience de spectacle. Le philosophe pose un non-moi vis-à-vis du moi. La résistance du monde n'est qu'une métaphore, elle n'est guère plus qu'une «obscurité», guère plus qu'une irrationalité. Le portrait est contre le mur. Le mot contre n'a aucune vertu dynamique : l'imagination dynamique ne l'anime pas, ne le différencie pas. Mais si l'on tient un couteau dans la main, on entend tout de suite la provocation des choses." [7]

   "Le monde est «ma vérification», il est fait d'idées vérifiées, par opposition à l'esprit qui est fait d'idées essayées."[8]

   "Le monde est aussi bien le miroir de notre ère que la réaction de nos forces. Si le monde est ma volonté, il est aussi mon adversaire. Plus grande est ma volonté, plus grand est l'adversaire. (…) Nous achèverons donc la leçon de Schopenhauer, nous additionnerons vraiment la représentation intelligente et la volonté claire du Monde comme volonté et représentation, en énonçant la formule : Le monde est ma provocation. Je comprends le monde parce que je le surprends avec mes forces incisives, avec mes forces dirigées, dans la juste hiérarchie de mes offenses, comme des réalisations de ma joyeuse colère, de ma colère toujours victorieuse, toujours conquérante. En tant que source d'énergie, l'être est une colère a priori." [9]

 

Phénomène : "Pour l'esprit scientifique, tout phénomène est un moment de la pensée théorique, un stade de la pensée discursive, un résultat préparé. Il est plutôt produit qu'induit. L'esprit scientifique ne peut se satisfaire en liant purement et simplement les éléments descriptifs d'un phénomène à une substance, sans aucun effort de hiérarchie, sans détermination précise et détaillée des relations aux autres objets." [10]

 

Raison : "La raison n'est nullement une faculté de simplification. C'est une faculté qui s'éclaire en s'enrichissant. Elle se développe dans le sens d'une complexité croissante. (…) La raison est une activité autonome qui tend à se compléter." [11]

   "La raison est une activité psychologique essentiellement polytrope : elle veut retourner les problèmes, les varier, les greffer les uns sur les autres, les faire proliférer. Une expérience, pour être vraiment rationalisée, doit donc être insérée dans un jeu de raisons multiples." [12]

   "L'être livré à la raison trouve ses forces dans la solitude. Il a en lui-même les moyens de ses reprises. Il a pour lui l'éternité du vrai sans avoir la charge et la garde de l'expérience passée. (…) C'est vraiment par la raison que tout peut recommencer. L'échec n'est qu'une preuve négative, l'échec est toujours expérimental. Dans le domaine de la raison, il suffit de rapprocher deux thèmes obscurs pour que survienne la clarté de l'évidence. Alors avec l'ancien mal compris on fait une nouveauté féconde. S'il y a un retour éternel qui soutienne le monde, c'est le retour éternel de la raison." [13]

 

Rationalisme : "Le rationalisme est une philosophie qui continue, il n'est jamais vraiment une philosophie qui commence." [14]

   "On ne s'installe pas d'un seul coup dans la connaissance rationnelle ; on ne donne pas du premier coup la juste perspective des images fondamentales. Rationaliste ? Nous essayons de le devenir, non seulement dans l'ensemble de notre culture, mais dans le détail de nos pensées, dans l'ordre détaillé de nos images familières." [15]

 

Réflexion : "L'essence même de la réflexion, c'est de comprendre qu'on n'avait pas compris." [16]

   "Jadis, la réflexion résistait au premier réflexe. La pensée scientifique moderne réclame qu'on résiste à la première réflexion." [17]

 

 

 


[1] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p.104.

[2] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p.49.

[3] Bachelard, Lautréamont, pp.119-120.

[4] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 179.

[5] Bachelard, Le Rationalisme appliqué, Puf, 1949, p.215.

[6] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 237.

[7] Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Corti, 1948-1965, p. 36.

[8] Bachelard, Essai sur la connaissance approchée, Vrin, 1973, p.272.

[9] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p. 214.

[10] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 102.

[11] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, pp. 28 et 33.

[12] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 41.

[13] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Gonthier- Médiations, 1973, p.99.

[14] Bachelard, Le Rationalisme appliqué, Puf, 1949, p. 54.

[15] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p. 10.

[16] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 174.

[17] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 250.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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