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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

BACHELARD ET LA CONNAISSANCE (2)

BACHELARD ET LA CONNAISSANCE (2)

Causalité : "Le principe de causalité se subordonne à ce que la pensée objective exige et en cela il peut bien être dit encore la catégorie fondamentale de la pensée objective. En effet la psychologie de l'idée de cause s'est constituée sans s'astreindre aux définitions ultra-précises que nous réclamions pour fonder le Déterminisme. De la cause à l'effet, il y a une liaison qui, jusqu'à un certain point, subsiste en dépit des défigurations partielles de la cause et de l'effet. La causalité est donc beaucoup plus générale que le déterminisme." [1]

   "L'analyse causale est fondée sur une hiérarchie évidente des qualités et pour cette analyse, la détermination de la quantité est de peu d'intérêt." [2]

  

Clarté : "Même chez un esprit clair, il y a des zones obscures, des cavernes où continuent à vivre des ombres. (…) Nous insisterons sur ce fait qu'on ne peut se prévaloir d'un esprit scientifique tant qu'on n'est pas assuré, à tous les moments de la vie pensive, de reconstruire tout son savoir." [3]

   "«Notre esprit, dit justement M. Bergson, a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent.» [4] L'idée gagne ainsi une clarté intrinsèque abusive. À l'usage, les idées se valorisent indûment. Une valeur en soi s'oppose à la circulation des valeurs. C'est un facteur d'inertie pour l'esprit." [5]

   "La science contemporaine (…) substitue à la clarté en soi une sorte de clarté opératoire. Loin que ce soit l'être qui illustre la relation, c'est la relation qui illumine l'être." [6]

   "La clarté d'une intuition est obtenue d'une manière discursive, par un éclairement progressif, en faisant fonctionner les notions, en variant les exemples. (…) On ne peut montrer plus nettement le caractère discursif de la clarté, la synonymie de l'évidence et de l'application variée." [7]

 

Doute : "Au monde détruit par le doute universel ne pourra succéder, dans une réflexion constructive, qu'un monde fortuit. Si l'on ne se donne pas le droit de passer par le circuit de la notion du Dieu créateur, on ne voit pas en effet quelle garantie on aurait, après un doute totalement destructeur, de reconstruire précisément ce monde réel à propos duquel on avait préalablement soulevé un doute fondamental. L'univers cartésien pourrait dire au philosophe : tu ne me retrouveras pas si tu m'avais vraiment perdu. Ainsi, entre les deux pôles du monde détruit et du monde construit, nous proposons de glisser simplement le monde rectifié. Et aussitôt le moi rationnel est conscience de rectification." [8]

 

Erreur : "Il ne saurait y avoir de vérité première, il n'y a que des erreurs premières." [9]

   "Psychologiquement, pas de vérité sans erreur rectifiée. Une psychologie de l'attitude objective est une histoire de nos erreurs personnelles." [10]

   "L'homme qui aurait l'impression de ne se tromper jamais se tromperait toujours." [11]

   "Après la psychanalyse de la connaissance objective, l'erreur est reconnue comme telle, mais elle reste comme un objet de polémique heureuse. Quelle allégresse profonde il y a dans les confessions d'erreurs objectives. Avouer qu'on s'était trompé, c'est rendre le plus éclatant hommage à la perspicacité de son esprit. C'est revivre sa culture, la renforcer, l'éclairer de lumières convergentes. C'est aussi l'extérioriser, la proclamer, l'enseigner. Alors prend naissance la pure jouissance du spirituel." [12]

   "Puisqu'il n'y a pas de démarche objective sans la conscience d'une erreur intime et première, nous devons commencer les leçons d'objectivité par une véritable confession de nos fautes intellectuelles. Avouons donc nos sottises pour que notre frère y reconnaisse les siennes, et réclamons de lui et l'aveu et le service réciproques. (…) Le long d'une ligne d'objectivité, il faut disposer la série des erreurs communes et normales." [13]

 

Épistémologie :   "Pour la philosophie scientifique, il n'y a ni réalisme ni rationalisme absolus et il ne faut pas partir d'une attitude philosophique générale pour juger la pensée scientifique. (…) Il semble d'ailleurs qu'on puisse donner rapidement une raison de cette base dualistique de toute philosophie scientifique : par le fait même que la philosophie de la science est une philosophie qui s'applique, elle ne peut garder la pureté et l'unité d'une philosophie spéculative. Quel que soit le point de départ de l'activité scientifique, cette activité ne peut pleinement convaincre qu'en quittant le domaine de base : si elle expérimente, il faut raisonner ; si elle raisonne, il faut expérimenter. Toute application est transcendance." [14]

   "C'est donc l'effort de rationalité et de construction qui doit retenir l'attention de l'épistémologue. On peut voir ici ce qui distingue le métier de l'épistémologue de celui de l'historien des sciences. L'historien des sciences doit prendre les idées comme des faits. L'épistémologue doit prendre les faits comme des idées, en les insérant dans un système de pensées. Un fait mal interprété par une époque reste un fait pour l'historien. C'est, au gré de l'épistémologue, un obstacle, c'est une contre-pensée." [15]

   "Penser scientifiquement, c'est se placer dans le champ épistémologique intermédiaire entre théorie et pratique, entre mathématiques et expérience. Connaître scientifiquement une loi naturelle, c'est la connaître à la fois comme phénomène et comme noumène." [16]

   Obstacle épistémologique : "La philosophie des sciences s'épuise contre les deux obstacles épistémologiques contraires qui bornent toute pensée : le général et l'immédiat. Elle valorise tantôt l'a priori, tantôt l'a posteriori, en méconnaissant les transmutations de valeurs épistémologiques que la pensée scientifique contemporaine opère sans cesse entre l'a priori et l'a posteriori, entre les valeurs expérimentales et les valeurs rationnelles." [17]

   Profil épistémologique : "Une psychologie de l'esprit scientifique devrait dessiner ce que nous appellerons le profil épistémologique des diverses conceptualisations. C'est par un tel profil mental qu'on pourrait mesurer l'action psychologique effective des diverses philosophies dans l'œuvre de la connaissance. (…) Un profil épistémologique doit toujours être relatif à un concept désigné, (…) il ne vaut que pour un esprit particulier qui s'examine à un stade particulier de sa culture. C'est cette double particularisation qui fait son intérêt pour une psychologie de l'esprit scientifique." [18]

   "Nous pourrions mettre en rapport les deux notions d'obstacle épistémologique et de profil épistémologique, car un profil épistémologique garde la trace des obstacles qu'une culture a dû surmonter. Les premiers obstacles, ceux qu'on rencontre aux premiers stades de la culture, donnent lieu à des efforts pédagogiques très nets." [19]

 

Esprit : "L'esprit a une structure variable dès l'instant où la connaissance a une histoire. En effet l'histoire humaine peut bien, dans ses passions, dans ses préjugés, dans tout ce qui relève des impulsions immédiates, être un éternel recommencement ; mais il y a des pensées qui ne recommencent pas ; ce sont les pensées qui ont été rectifiées, élargies, complétées…" [20]

   "L'esprit est une valeur d'ordre essentiellement dynamique qui ne se manifeste pleinement qu'au moment même de sa reconstitution active et hiérarchique, comme la conscience bivalente d'un renoncement et d'un développement." [21]

   "Sans doute, on a souvent répété que la conquête du feu séparait définitivement l'homme de l'animal, mais on n'a peut-être pas vu que l'esprit, dans son destin primitif, avec sa poésie et sa science, s'était formé dans la méditation du feu. L'homo faber est l'homme des surfaces, son esprit se fige sur quelques objets familiers, sur quelques formes géométriques grossières. Pour lui, la sphère n'a pas de centre, elle réalise simplement le geste arrondi qui solidarise le creux des mains. L'homme rêvant devant son foyer est, au contraire, l'homme des profondeurs et l'homme d'un devenir. Ou encore, pour mieux dire, le feu donne à l'homme qui rêve la leçon d'une profondeur qui a un devenir : la flamme sort du cœur des branches." [22]

   "La véritable psychologie de l'esprit scientifique serait ainsi bien près d'être une psychologie normative, une pédagogie en rupture avec la connaissance usuelle. D'une manière plus positive, on saisira l'essence de la psychologie de l'esprit scientifique dans la réflexion par laquelle les lois découvertes dans l'expérience sont pensées sous forme de règles aptes à découvrir des faits nouveaux." [23]

   "Il faut également bien distinguer l'esprit scientifique régulier qui anime le laboratoire de recherches et l'esprit scientifique séculier qui trouve ses disciples dans le monde des philosophes." [24]

   "Sa structure historique (de l'esprit scientifique) est la conscience de ses fautes historiques. Scientifiquement, on pense le vrai comme rectification historique d'une longue erreur, on pense l'expérience comme rectification de l'illusion commune et première." [25]

 


[1] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 111.

[2] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 112.

[3] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 7.

[4] Bergson, La Pensée et le mouvant, p. 231.

[5] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 15.

[6] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 144.

[7] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 145.

[8] Bachelard, Le Rationalisme appliqué, PUF, 1949, p. 51.

[9] Bachelard, Études, Vrin, 1970, p. 89.

[10] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 239.

[11] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 240.

[12] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) 1965, p. 165.

[13] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, pp. 242-243.

[14] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, pp. 2-3.

[15] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 17.

[16] Bachelard, La Philosophie du non, PUF, 1940-1973,  p. 5.

[17] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p. 4.

[18] Bachelard, La Philosophie du non, PUF, 1940-1973, p. 42.

[19] Bachelard, La Philosophie du non,  PUF, 1940-1973, p. 51.

[20] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 173.

[21] Bachelard, Études, Vrin, 1970, p. 92.

[22] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) 1965, p. 93.

[23] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 136.

[24] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 146.

[25] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 173.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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