Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

BACHELARD ET LA CONNAISSANCE (1)

BACHELARD ET LA CONNAISSANCE (1)

Abstraction : "Penser, c'est faire abstraction de certaines expériences, c'est les plonger de plein gré dans l'ombre du néant. Si l'on nous objecte que ces expériences positives effacées subsistent quand même, nous répondrons qu'elles subsistent sans jouer un rôle dans notre connaissance actuelle." [1]

   "Aussi bien, puisque le concret accepte déjà l'information géométrique, puisque le concret est correctement analysé par l'abstrait, pourquoi n'accepterions-nous pas de poser l'abstraction comme la démarche normale et féconde de l'esprit scientifique ?  (…) Il nous faudra prouver que l'abstraction débarrasse l'esprit, qu'elle allège l'esprit, qu'elle le dynamise. (…) Loi des trois états pour l'esprit scientifique : L'état concret où l'esprit s'amuse des premières images du phénomène… L'état concret-abstrait où l'esprit adjoint à l'expérience physique des schémas géométriques… L'état abstrait où l'esprit entreprend des informations volontairement soustraites à l'intuition de l'espace réel… (…) Enfin, l'âme en mal d'abstraire et de quintessencier, conscience scientifique douloureuse, livrée aux intérêts inductifs toujours imparfaits, jouant le périlleux de la pensée sans support expérimental stable ; à tout moment dérangée par les objections de la raison, mettant sans cesse en doute un droit particulier à l'abstraction, mais si sûre que l'abstraction est un devoir, le devoir scientifique, la possession enfin épurée de la pensée du monde ! " [2]

   "L'abstraction scientifique est la guérison de l'inconscient. À la base de la culture, elle écarte les objections dispersées sur tous les détails de l'expérience." [3]

   "Le concret se révèle comme une promotion de l'abstrait, puisque c'est l'abstrait qui fournit les axes les plus solides de la concrétisation." [4]

 

Concept : "L'esprit scientifique peut se fourvoyer en suivant deux tendances contraires : l'attrait du singulier et l'attrait de l'universel. Au niveau de la conceptualisation, nous définirons ces deux tendances comme caractéristiques d'une connaissance en compréhension et d'une connaissance en extension. (…) Il faudrait ici créer un mot nouveau, entre compréhension et extension, pour désigner cette activité de la pensée empirique inventive. (…) La richesse d'un concept scientifique se mesure à sa puissance de déformation. (…) Dans l'expérience elle (la conceptualisation) cherche des occasions pour compliquer le concept, pour l'appliquer en dépit de la résistance du concept, pour réaliser les conditions d'application que la réalité ne réunissait pas. C'est alors qu'on s'aperçoit que la science réalise ses objets, sans jamais les trouver tout faits. La phénoméno-technique étend la phénoménologie. Un concept est devenu scientifique dans la proportion où il est devenu technique, où il est accompagné d'une technique de réalisation…" [5]

   "L'imagination a sans cesse besoin de dialectique. Pour une imagination bien dualisée, les concepts ne sont pas des centres d'images qui s'accumulent par ressemblance ; les concepts sont des produits de croisements d'images, des croisements à angle droit, incisifs, décisifs. Après le croisement, le concept a un caractère de plus : le poisson vole et nage." [6]

 

Connaissance : "Une connaissance immédiate est, dans son principe même, subjective. En prenant la réalité comme son bien, elle donne des certitudes prématurées qui entravent, plutôt qu'elles ne la servent, la connaissance objective." [7]

   "La connaissance scientifique est toujours la réforme d'une illusion." [8]

   "La connaissance n'est-elle pas, dans son essence, une polémique ? " [9]

   "La seule positivité claire d'une connaissance se prend dans la conscience des rectifications nécessaires, dans la joie d'imposer une idée…" [10]

   "Si, dans une connaissance, la somme des convictions personnelles dépasse la somme des connaissances qu'on peut expliciter, enseigner, prouver, une psychanalyse est indispensable. La psychologie du savant doit tendre à une psychologie clairement normative ; le savant doit se refuser à personnaliser sa connaissance, corrélativement, il doit s'efforcer de socialiser ses convictions." [11]

   "Penser scientifiquement, c'est se placer dans le champ épistémologique intermédiaire entre théorie et pratique, entre mathématiques et expérience.Connaître scientifiquement une loi naturelle, c'est la connaître à la fois comme phénomène et comme noumène." [12]

   "Une connaissance qui manque de précision, ou pour mieux dire, une connaissance qui n'est pas donnée avec ses conditions de détermination précise n'est pas une connaissance scientifique. Une connaissance générale est presque fatalement une connaissance vague." [13]

   "L'homme a un destin de connaissance. Il est vraiment l'être qui respire l'intelligence. Ce destin de connaissance ne saurait avoir de terme. L'histoire des efforts scientifiques le prouve assez. Les problèmes les plus beaux se posent au sommet de la culture. Connaître ne peut qu'éveiller un seul désir : connaître davantage, connaître mieux." [14]

 

Définition : "Toute définition est une expérience ; toute définition d'un concept est fonctionnelle." [15]

 

Méthode : Il ne faut rien confier aux habitudes quand on observe. La méthode fait corps avec son application. Même sur le plan de la pensée pure, la réflexion sur la méthode doit rester active." [16]

   "La méthode cartésienne est réductive, elle n'est point inductive. Une telle réduction fausse l'analyse et entrave le développement extensif de la pensée objective." [17]

 

Philosophie : "La science crée en effet de la philosophie." [18]

 

Science : "Or la véritable pensée scientifique est métaphysiquement inductive (…) Elle lit le complexe dans le simple, elle dit la loi à propos du fait, la règle à propos de l'exemple." [19]

   "Dans l'état de pureté réalisée par une Psychanalyse de la connaissance objective, la science est l'esthétique de l'intelligence." [20]

   "On répète souvent aussi que la science est avide d'unité, qu'elle tend à identifier des phénomènes d'aspects divers, qu'elle cherche la simplicité ou l'économie dans les principes et dans les méthodes. Cette unité, elle la trouverait bien vite, si elle pouvait s'y complaire. Tout à l'opposé, le progrès scientifique marque ses plus nettes étapes en abandonnant les facteurs philosophiques d'unification facile, tels que l'unité d'action du Créateur, l'unité de plan de la Nature, l'unité logique. En effet, ces facteurs d'unité, encore agissants dans la pensée préscientifique du XVIIIe siècle, ne sont plus jamais invoqués. On trouverait bien prétentieux le savant contemporain qui voudrait réunir la cosmologie et la théologie." [21]

   "L'unité de la science, si souvent alléguée, ne correspondait jamais à un état stable et il était par conséquent bien dangereux de postuler une épistémologie unitaire. Non seulement l'histoire scientifique fait apparaître un rythme alternatif d'atomisme et d'énergétique, de réalisme et de positivisme, de discontinu et de continu, de rationalisme et d'empirisme, non seulement la psychologie du savant oscille, dans son effort quotidien, entre l'identité des lois et la diversité des choses, mais encore c'est sur chaque thème que la pensée scientifique se divise en droit et en fait." [22]

   "Le mélange de pensée érudite et de pensée expérimentale est en effet un des plus grands obstacles à l'esprit scientifique. On ne peut pas compléter une expérience qu'on n'a pas soi-même recommencée dans son intégrité. On ne possède pas un bien spirituel qu'on n'a pas acquis entièrement par un effort personnel. Le signe premier de la certitude scientifique, c'est qu'elle peut être revécue aussi bien dans son analyse que dans sa synthèse." [23]  

   "La science moderne travaille sur des matériaux expérimentaux et avec des cadres logiques socialisés de longue date, par conséquent déjà contrôlés." [24]

   "En fait, l'histoire de la connaissance scientifique est une alternative sans cesse renouvelée d'empirisme et de rationalisme. Cette alternative est plus qu'un fait. C'est une nécessité de dynamisme psychologique. C'est pourquoi toute philosophie qui bloque la culture dans le Réalisme ou le Nominalisme constitue les obstacles les plus redoutables pour l'évolution de la pensée scientifique." [25]

   "À la naissance des doctrines scientifiques, le général retarde la découverte en donnant des confirmations faciles des hypothèses immédiates (…) Une science du général sera d'abord une science superficielle." [26]

   "En résumé, si l'on prend une vue générale des rapports épistémologiques de la science physique contemporaine et de la science newtonienne, on voit qu'il n'y a pas développement des anciennes doctrines vers les nouvelles, mais bien plutôt enveloppement des anciennes pensées par les nouvelles. Les générations spirituelles procèdent par emboîtements successifs. De la pensée non-newtonienne à la pensée newtonienne, il y a seulement contraction. C'est cette contraction qui nous permet de trouver le phénomène restreint à l'intérieur du noumène qui l'enveloppe, le cas particulier dans le cas général, sans que jamais le particulier puisse évoquer le général. Désormais l'étude du phénomène relève d'une activité purement nouménale ; c'est la mathématique qui ouvre les voies nouvelles à l'expérience." [27]

 

Vérité : "Psychologiquement, pas de vérité sans erreur rectifiée. Une psychologie de l'attitude objective est une histoire de nos erreurs personnelles." [28]

   "Comme le dit Nietzsche : tout ce qui est décisif ne naît que malgré. C'est aussi vrai dans le monde de la pensée que dans le monde de l'action. Toute vérité nouvelle naît malgré l'évidence, toute expérience nouvelle naît malgré l'expérience immédiate." [29]

   "Dans l'axe du progrès de la connaissance scientifique, l'essence de la vérité est solidaire de sa croissance, solidaire de l'extension de son champ de preuves." [30]

   "Devant le réel le plus complexe, si nous étions livrés à nous-mêmes, c'est du côté du pittoresque, du pouvoir évocateur que nous chercherions la connaissance : le monde serait notre représentation. Par contre, si nous étions livrés tout entiers à la société, c'est du côté du général, de l'utile, du convenu, que nous chercherions la connaissance : le monde serait notre convention. En fait la vérité scientifique est une prédiction, mieux une prédication. Nous appelons les esprits à la convergence en annonçant la nouvelle scientifique, en transmettant du même coup une pensée et une expérience, liant la pensée à l'expérience dans une vérification : le monde scientifique est donc notre vérification. Au-dessus du sujet, au-delà de l'objet immédiat, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet." [31]

   "La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie." [32]

 


[1] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, p. 16.

[2] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, pp. 5, 6, 8 et 9.

[3] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) 1965, p. 109.

[4] Bachelard, Études, Vrin, 1970, p. 91.

[5] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, pp. 60-61.

[6] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 72.

[7] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 211.

[8] Bachelard, Études, Noumène et Microphysique, Vrin, 1970.

[9] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, p. 12.

[10] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, pp. 14-15.

[11] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) 1965, p. 127.

[12] Bachelard, La Philosophie du non, PUF, 1973, p.5.

[13] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 72.

[14] Bachelard, L'Activité rationaliste de la physique contemporaine, p. 223.

[15] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 45.

[16] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 136.

[17] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 138.

[18] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 3.

[19] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 6.

[20] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 10.

[21] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 16.

[22] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 14.

[23] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 133.

[24] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 241.

[25] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 246.

[26] Bachelard, Étude sur l'évolution d'un problème de physique, p. 160.

[27] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 58.

[28] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 239.

[29] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 7.

[30] Bachelard, Le Matérialisme rationnel, p. 2.

[31] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1949, p. 11.

[32] Bachelard, La Philosophie du non. P. 134.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article