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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le silence tragique de la contemplation empirique

Détail d'un tableau de Caspar David Friedrich intitulé Paysage au lever du soleil (l'arbre solitaire). Cette œuvre a été reproduite p.109 du Catalogue du Centre Culturel du Marais (75003, Paris) intitulé C.D.Friedrich, Le Tracé et la transparence, 1984.

Détail d'un tableau de Caspar David Friedrich intitulé Paysage au lever du soleil (l'arbre solitaire). Cette œuvre a été reproduite p.109 du Catalogue du Centre Culturel du Marais (75003, Paris) intitulé C.D.Friedrich, Le Tracé et la transparence, 1984.

   Dans un état d'âme uniquement rapporté aux choses du monde, la contemplation empirique est une perception inattentive (inconsciente) tournée vers quelques fragments reposants, présents ou représentés du réel. Cette perception involontaire, sans finalité et désintéressée, échappe à la pensée philosophique qui ne peut se réaliser que dans le projet de dépasser son activité intellectuelle vers de possibles vérités, avec beau­coup d'inquiétude parfois, tout en clarifiant et en conceptualisant sa plus large re­lation (supposée) avec la totalité du réel  : tout ce qu'il y a, la Nature, l'Englobant éternel et infini. Car, comme l'a noté  Wittgenstein : "Il y a des pensées pleines de peur, d'espoir, de joie, de colère, etc." [1] Par ailleurs, la contemplation empirique des choses se distingue de la méditation philosophique qui cherche à rapporter des pensées cohérentes à la vie intime d'une singularité.[2]

   Penser empiriquement une contemplation, au sens d'une perception inattentive, est en réalité paradoxal pour de multiples raisons. Il faut d'abord supposer que la pensée n'agit plus ; ce qui n'est vrai que pour une pensée inconsciente d'elle-même. Ensuite, il faut que cette pensée ignore le non-être qui menace le devenir de toutes les choses, y compris elle-même. Une seule issue semble alors possible : que la pensée s'interroge sur l'épreuve silencieuse d'une contemplation après coup, c'est-à-dire en restant en dehors d'elle, en restant dans son propre monde intellectuel qui ne pourrait ensuite parler que d'un concept abstrait de la pensée. Et, de ce point de vue, les illusoires sérénités peu durables de la contempla­tion lui sembleraient bien dérisoires.

   En réalité, à l'inverse d'une rêverie qui déploie des pensées variées et au hasard, la contemplation brute s'étire inconsciem­ment vers des images finies (moutons, arbres, mare, prairie, mon­tagnes…) qui ignorent l'infinité de la Na­ture naturante, laquelle déborde nécessairement tous les mondes visibles ou représentés (y compris ceux d'un tableau). De plus, le regard inattentif et silencieux de cette contemplation saute d'une image vers une autre sans savoir que l'infiniment petit anime chaque parcelle du monde perçu, comme une pierre précieuse qui ignore ses propres profon­deurs. Car nul ne sait, y compris la pensée philosophique qui peut voler très rapidement et indéfiniment d'un concept vers un autre, comment s'effectue l'étirement invisible de la pensée d'une chose vers une autre, ainsi que le saut silencieux entre diverses images : "La pensée peut pour ainsi dire voler, elle n'a pas à aller pas à pas." [3]

   Chaque contemplation empirique est en fait d'abord ouverte sur un invisible qu'elle néglige. Elle est alors, plus précisément, l'épreuve silen­cieuse de l'inexprimable[4] et de l'insaisissable qui est contenu en soi et dans les choses, notamment lorsque l'invisible est imaginé à l'intérieur du visible (en resplendis­sant non sans quelque naïveté comme beauté), ou bien en étant sur la limite constamment repoussée du visible (comme dans une épreuve du sublime).

   Or, plus précisément, pour Marcel Conche, la contemplation n'est pas seulement une épreuve silencieuse et mystérieuse, car elle a d'abord été fondée par la volonté du philosophe qui a décidé de ne pas interve­nir intellectuellement et affectivement dans sa perception des choses : "C’est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce qu’elle signifie, dans le ca­dre d’une interprétation, d’un projet ou d’une connaissance."[5] La contemplation a ainsi eu lieu lorsque rien n'a été ajouté au perçu, donc lorsqu'un homme a décidé, au préalable, de ne pas penser philosophiquement pour se laisser fasciner par le mystère du monde : "Le monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère. Ce mystère est si voyant qu’il faut l’homme pour ne pas le voir. Car l’homme ne voit que l’homme."[6]

   Cette attitude non philosophique ou préphilosophique est en fait à la fois étrange, complexe et sensée pour le philosophe puisqu'il a décidé consciemment de ne pas penser afin de commencer à contempler. Aucune pensée préalable n'a alors cherché une possible relation entre le fini et l'infini, car la contemplation se limite à découvrir que toutes les choses du monde sont en produisant la perception silencieuse et empirique des choses mêmes, voire de la chose en soi qui serait pour rien et pour personne. Quelques apparences du monde sont ainsi contemplées telles qu'elles apparaissent, telles qu'elles sont accueillies dans un il y a sans pensée consciente, donc en ignorant celui qui voudrait le penser, le connaître, lui donner un sens, pour saisir son devenir ou son à venir : "Contempler, c’est refuser d’intervenir dans la vie du monde ; c’est laisser libre ce qui est au monde ; c’est se perdre dans l’admiration de ce monde."[7]

   Toutefois, Marcel Conche n'en reste pas à ce prime constat naïf mais non banal, à cette épreuve inattentive et pure d'une âme végétative qui s'interdit de chercher à connaître, de s'approprier les choses en ayant une vision pour lui-même : "Ce « pour » serait de trop. Ce serait une adjonction étrangère à la chose même." [8] Puis Marcel Conche imagine le dépassement de ce constat empirique par l'intervention de sa pensée philosophique (et non scientifique), c'est-à-dire par l'action de son âme intellective. Ainsi sa contempla­tion "brute" et impensée devient-elle alors "une pure et non intentionnelle pensée (une pensée qui n’est plus traversée d’intentions)"[9], c'est-à-dire une pensée contemplative, simplement intellectuelle, mais sans connaissance d'elle-même ! Pour cette âme intellective, les choses paraissent alors "comme étant là pour rien, sans cause et sans but." [10] Et ce pour rien (sans fin – sans télos) signifie aussi né de rien, c'est-à-dire conditionné par la Nature naturante, mais sans cause explicative, sans modèle et sans fond préalable pour constituer ses éléments.

   Puis le philosophe approfondit les conséquences métaphysiques du fait que tous les fragments du monde sont  toujours là pour rien : "Je ne puis, quant à moi, contempler ce monde et m'étonner de son être sans le voir aussi sur fond de néant, comme disparaissant toujours." [11] Le monde perçu n'avait d'abord ni fond caché, ni modèle extérieur, ni arrière-monde pour son âme végétative ; maintenant son âme intellective le découvre "sur fond de néant", c'est-à-dire qu'elle se trouve face au rien du monde, face à un rien qui lui inspire quelques méditations sur la présence du néant et de la mort sur terre. Le presque rien de l'apparence (dans la perspective métaphysique de l'éternité de la Nature qui produit ces apparences à partir d'un point dans l'infini) est  le rien, sur fond de néant, des apparences de la Nature naturée. Cette distinction permet alors à Marcel Conche de découvrir que "le philosophe ne peut résister à l'appel de l'universel" (…) "La contemplation se change bientôt en méditation sur le pouvoir universel du temps."[12]
   Dès lors, dans un temps qui est traversé par l'âme intellectuelle d'une pensée mue à une vitesse vertigineuse, surgit le souvenir de la disparition complète des choses du passé, c'est-à-dire le souvenir de la victoire du rien sur l'être. Ensuite, la contemplation de la mort qui est évoquée par le philosophe ne concerne que le "moment du silence" [13] du néant de toutes les apparences ; comme chez Pyrrhon d'ailleurs. Vie et mort sont en effet inséparables ; elles sont l'envers et l'endroit d'une même chose, comme le pense Marcel Conche lorsqu'il médite sur son existence mortelle après avoir contemplé les apparences du monde : "Car la contemplation du monde, admirable de la vie universelle, doit être aussi contemplation de la mort." [14]

   Pour le dire autrement, selon Marcel Conche, l'homme préoc­cupé par des causes explicatives ou par les fonds cachés du monde ne voulait pas accueillir, dans un premier temps, l'il y a du monde ; il en fuyait le mystère. Ensuite, une ouverture sur l'infini devient possible lorsque son âme se spiritualise en s'ouvrant sur la réalité incompréhensible de l'infini : "Mais, comme l’âme, dans l’état mystique, s’oublie elle-même, oublions l’homme en nous, et, dans l’extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous, ne révélant toutefois que lui-même." [15] En définitive, l'il y a du réel infini de la Nature demeure mystérieuse­ment éternel, pur et essentiel, pendant que dans le monde fini des hommes chaque être vit dans un présent éphémère exprimé par le non-être inhérent à chaque apparence, du reste évanescente avant d'être néantisée.

   Dans ces conditions, quelle image pourra rassembler en elle ce qui est contemplé, ce qui l'a été et ce qui ne le sera plus jamais ? Cela semble impossible d'en créer une si La Rochefoucauld a dit vrai en affirmant que "le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement." [16] Le point de vue tragique de Marcel Conche est cependant fort pertinent, clair et profond, parce qu'il se sert de la contemplation brute pour hisser ses pensées (celle de son âme intellective) au niveau d'une pensée sceptique (sauf d'un point de vue moral) qui a pris ses distances à l'égard des conceptions heureuses de la contemplation. Il a ensuite poussé le silence inexprimable de la contemplation involontaire des choses sur le terrain d'une pensée philoso­phique (tragique), puis sur celui d'une contemplation où son âme spirituelle entre mystérieusement en contact avec l'apparence pure de la Nature naturante, cette dernière n'étant pas l'apparence de quelque chose pour quelqu'un, mais l'essence véritable de l'appa­rence univer­selle "qui ne laisse rien hors d'elle". [17] Reste alors à penser une relation claire entre le néant des apparences (ce concept de la Nature naturée) et le pur presque rien de l'apparence, cette pointe de l'infini dans la Nature naturante qui demeure éternelle…

 


[1] Wittgenstein, Fiches n° 493, Idées Gallimard 1970, p.129.

[2] Les mystiques du Moyen Âge hiérarchisaient d'ailleurs la cogitatio, la meditatio et la contemplatio.

[3] Wittgenstein, Fiches n° 273, Idées Gallimard 1970, p.77.

[4] Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 6.45 et 6.522.

[5] Conche (Marcel) Vivre et philosopher, Le livre de poche n° 32288, 2011, p.105.

[6] Conche (Marcel), ibidem, p.107.

[7] Conche (Marcel), Vivre et philosopher, op.cit., p.106.

[8] Conche (Marcel), ibidem p.107.

[9] Conche (Marcel), ibidem p.108.

[10] Conche (Marcel), ibidem.p.106.

[11] Conche (Marcel), ibidem p.108.

[12] Conche (Marcel), Vivre et philosopher,op.cit., p.108.

[13] Conche (Marcel), ibidem p.110.

[14] Conche (Marcel), ibidem.

[15] Conche (Marcel), ibidem.

[16] La Rochefoucauld, Maximes, XXVI.

[17] Conche (Marcel), Penser encore - Sur Spinoza et autres sujets, op.cit., p.135.

L'article ci-dessus est un extrait de Au-delà des images, en vente chez AMAZON

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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