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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

LE SILENCE DE L'ÂME

Rogier de la Pasture, dit Van der Weyden

Rogier de la Pasture, dit Van der Weyden

 

   La force insaisissable, qui est ordinaire­ment nommée âme (anima psyché, Seele), exprime les nombreuses possibilités d'activités matérielles et spirituelles du fond inconnais­sable de la singularité de chacun. En tout cas on peut tenir pour vrai que l'âme qui englobe un corps contient en elle diverses propriétés qui manifestent ses différents rapports au monde et (ou) à la Nature, en faisant prévaloir l'une plutôt que l'autre : par exemple la dimension végétative (inconsciente), sensitive (un peu cons­ciente), affective (entrelacée avec l'autre qu'elle-même), intellective (ouverte sur des connaissances) ou spirituelle (ouverte sur l'infini, comme un supplément insaisissable qui relève de l'Esprit créateur de la Nature naturante, donc pas de la Nature naturée).

   Pour chacune de ses diverses propriétés, l'hypothèse de l'âme n'est pas absurde. Elle est, pour Nietzsche, "l'une des plus an­ciennes et des plus vénérables qui soient." [1] Du reste, au plus près de l'étymologie grecque ou latine (anemos ou anima), qu'elle soit un souffle de vie, un air, une voix, la forme du chef-d'œuvre d'un corps vivant (Aristote ou Hegel), un composé de particules subtiles (Épicure), une parcelle du corps (Nietzsche), le principe de la cohérence d'un être ou une substance immatérielle et éternelle, l'âme n'est pas nécessairement une réalité illusoire, mais plus simplement la force créatrice vitale qui anime un corps (certes tenue pour métaphysiquement vraie) en permettant d'expliquer les relations les plus fondamentales entre l'un et le multiple, sans prétendre saisir l'absolu dans une perspective mystique, comme celle de Silesius par exemple qui affirmait que "l'âme devient Dieu quand elle est reçue en Dieu." [2]
   L'hypothèse d'une unicité de l'âme (spirituelle) ne paraît alors pertinente que dans le sens métaphysique où cette unicité exprimerait un acte libre et indivisible, donc simple, notamment lorsque "la fine extrême pointe de l'âme (est) confondue avec le point de l'instant."[3] Mais ce n'est plus le cas lorsque l'âme intellectualise le jeu de ses propriétés singulières en se repliant sur elle-même, sur la conscience qu'elle peut avoir d'elle-même, afin de saisir sa propre existence, comme Augus­tin par exemple. Ce dernier a alors fait l'épreuve d'une mystérieuse distension, probable­ment de l'âme elle-même ; et dans un autre contexte, Alain a évoqué une opposition de soi à soi. Un moi pensant qui se recueille sur son existence d'homme complexe, à la fois conscient et inconscient, se voit en effet lui-même juger ou imaginer, ou rêver, hors du silence infini et simple qui précède toutes les pensées sensibles possibles, attentives ou non, souvent oublieuses, voire utilitaires ou pragmatiques.

   Une image de l'âme, en tant qu'acte pur et libre, et non dans la perspective d'un solipsisme idéaliste ou narcissique, serait-elle alors possible et pertinente ? Eu égard à la complexité de toutes les images, cette image serait double, à la fois visible et portée par l'invisible, donc non pertinente. Il vaudrait mieux évoquer un invisible schème silencieux qui ferait rayonner l'intime sans devenir une image pour soi, c'est-à-dire pour une conscience singulière inséparable du monde des hommes.

   Cependant, des allégories peuvent aussi décrire, de l'extérieur, les multiples possibilités de l'âme singulière d'un homme. Par exemple, Platon a suggéré qu'au cœur de sa vie intime la plus raisonnable, l'âme dialogue silencieusement avec elle-même. [4] Une autre image dépasse ensuite cette relation intime, celle d'une chute de l'âme (spirituelle et éternelle) dans le temps, et surtout dans un corps qui garde le vague souvenir de ce qui a précédé son incarnation (grâce à la réminiscence). Il y a en effet pour Platon une double postulation en l'homme, entre son âme qui vise l'immortalité et son corps qui tend vers les plaisirs sensibles du moment. En s'incarnant, son âme s'est perdue dans un support sensible, changeant et mortel ; en se détournant de son corps, elle peut rechercher les structures parfaites et éternelles de ses origines, donc se spiritualiser. Dès lors, l'allégorie céleste d'un attelage dont un cocher dirige deux chevaux, l'un rétif, l'autre non, montre (par ressemblance) à la fois la chute et l'élévation possibles d'une âme exilée dans le monde matériel.[5]

   Puis, lorsqu'elle prend conscience du bref et fulgurant rapport avec l'infini qui l'a peut être créée, l'âme quitte son silence initial soit pour créer du raisonnable, soit pour se perdre dans quelques bruits, soit pour se retrouver dans les mélodies des sensations et des affects. Et son devenir imprévisible peut également divaguer, comme chez Nietzsche où l'âme se divise, s'exile, s'élargit en devenant présomptueuse ou plus claire, se resserre méchamment, s'étire, se dédouble, se courbe, se disperse partout, s'isole fièrement, s'obscurcit, s'éclaircit, plonge, nage, glisse, souffre, se calme, se laisse absorber par ce qui la dépasse, niche comme un oiseau au-dessus des abîmes, se renforce dans des passions, se métamor­phose et crée des cercles de plus en plus vastes : "À chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde." [6]

   Plus précisément, selon mon point de vue, cette force vitale, originelle, primordiale, créative, intime, indivisible (malgré les multiples propriétés de son expression) et mystérieuse dans sa volonté spirituelle, n’est jamais donnée comme un fait ; son intuition ne saurait donc être ce qui est pensé ou dit d'elle. De plus, l'âme précède et fonde peut-être les mots et les images, comme un souffle mystérieux et ailé qui anime un corps (cet édifice d'âmes multiples, d'instincts et de passions, selon Nietzsche[7]) et qui anime aussi un cerveau (l'âme intellective) en organisant et en totalisant des forces naturelles en relation avec la mystérieuse réalité de la pensée.

   En tant qu'acte libre et autonome qui unifie une singularité et qui l'ouvre sur un monde en la rendant responsable, l'âme spirituelle s'exprime surtout dans le silence lointain de son intempo­relle unicité qui s'affirme comme raison : "L'âme, parce qu'elle est raison, ne peut rien recevoir qu'une raison sans paroles et d'autant plus silencieuse qu'elle est davantage raison. User du langage est pour l'âme une faiblesse, car dans le monde intelligible elle n'en a pas besoin." [8] Incarnée, habitant un corps (et son cerveau), elle peut aussi se perdre dans les bruissements ardents des tensions de la chair, ou dans les mélodies de quelques rêveries. Ou bien, chez Nietzsche, elle devient cloche d'azur en s'unissant aux forces sensibles de l'imagination qui lui donnent de l'altitude, de la pesanteur, des épreuves sensibles et linguistiques : "Mon âme elle-même est cette flamme - : insatiable, vers de nouveaux lointains, - sa tranquille ardeur s'élève plus haut. " [9]

 


[1] Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 12.

[2] Silesius (Angelus), Le voyageur chérubinique, Payot & Rivages poche, 2004, VI, p.171.

[3] Jankélévitch (Vladimir),  L'aventure, l'ennui, le sérieux, Aubier-Montaigne, 1963, p.70.

[4] Platon, Le Sophiste, 263e.

[5] Platon, Phèdre, 243 e.

[6] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Convalescent, 2.

[7] Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 19 et § 12.

[8] Rassam (Joseph), Le Silence comme introduction à la métaphysique, op.cit., p.65.

[9] Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, I888, traduit de l'allemand par Michel Haar, nrf, Poésie / Gallimard, 2006, Le signe du feu.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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