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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le bruissement des origines

Turner

Turner

 

 

1. Le bruissement des origines exprime peut-être les tensions d'une origine sans ori­gine. Ce bruissement est-il alors à l'origine de toute parole ? Cela paraît douteux, car il s'agirait alors de parler pour ne rien dire. En réponse à ce bruissement incompréhensible, une pensée est d'abord nécessaire, même si cette pensée est mythique puisqu'elle désigne un commencement (ou plu­sieurs) auquel elle n'a jamais participé. Ce qui rend premier, comme l'apparition du soleil à l'aurore, n'étant jamais tout à fait premier, la pensée ne peut que naître avec une commune apparition de son propre commencement avec ceux du devenir sans doute éternel de la Nature. La pensée ne pouvant prouver ce qui la précède, une origine est donc plutôt mythique que métaphysique pour elle (y compris le silence sans ori­gine qui ferait tout commencer à partir de rien).

 

2. En réalité, le bruissement des origines ne peut être une hypothèse pertinente que s'il fonde une interprétation complète et cohérente du réel. Mais comment ce fon­dement serait-il alors possible et comment parviendrait-il à transfigurer les origines en commencements ? Il faut supposer, comme l'a fait Blanchot, que ce fondement (chaotique) exprime lui-même toutes les différences et toutes les disjonctions à venir : "Différence et dehors désignent la disjonction originelle – l'origine qui est la disjonction même et toujours disjointe d'elle-même. La disjonction, là où temps et espace se rejoin­draient en se disjoignant, coïncide avec ce qui ne coïncide pas, le non-coïncidant qui par avance détourne de toute unité." [1]

 

3. Dans cette perspective métaphysique il y aurait un jeu chaotique, constant et bruissant, sans matrice et sans rivage, entre l'un et le multiple, le fini et l'infini. Et, à partir de cette indétermination qui obéit peut-être à des déterminations secrètes, la pensée entendrait peu à peu des différences, puis ses propres différences lorsqu'elle créerait elle-même ses propres commencements incertains : "L'origine n'est pas le commencement; entre les deux, il y a un intervalle et même une incertitude…" [2]

 

4. Car c'est bien l'incertitude, la certitude provisoire et vague, de ne rien saisir de certain, de ne pas se saisir elle-même, qui crée une multiplicité d'interprétations possibles, y compris les variations bruyantes (donc le pathos) de la singularité qui les formule. En fait, cette incertitude, qui est surtout relative aux choses de ce monde, engendre des apories (du grec poros (ressource) et a privatif) qui sont des situations embarrassantes (sans issue), mais qui n'empêchent pas de tenir pour vrai un objectif (une possible interprétation, même hésitante). Dès lors, parce que tout enracinement (ou toute position stable) est ébranlé, comme chez Montaigne, l’incertitude prévaut : "Je ne fais qu'aller et venir : mon juge­ment ne tire pas toujours avant : il flotte et vague." [3] Le philosophe précise qu'il se désa­voue sans cesse.[4] Et, humblement, son incertaine sagesse fut toujours recommencée, toujours en train de se clarifier sur le fond de quelque déraison ; le mal guérissant le mal.

 

5. Pourtant, l'incertitude de l'homme face aux fonde­ments chaotiques du réel n'est pas seulement déterminée par son impossibilité à englober la totalité des choses. Elle réside surtout dans le jeu constant du réel avec le dehors qui le nie, c'est-à-dire avec le silence de vides qui semblent ignorer toutes les contradictions du devenir des mondes.

 

6. Ainsi le bruissement des origines est-il contredit par l'espace intemporel et silencieux qui donne à la pensée un point d'ancrage pour interpréter le réel ! La violence du devenir des choses s'interrompt en effet dans l'instant neutre (ni passif ni actif) où une pensée commence à s'interroger sur les différences en même temps que sur ses propres différences sans se laisser forcément entraîner à élaborer un discours duplice (mêlant le vide et le plein), car la simplicité de sa décision de penser est la source de sa propre clarté.  

 

7. En tout cas, le silence du vide appartient également à la Nature infinie qui englobe tous les mondes en donnant à chaque instant et à chacun la possibilité de créer, de faire librement surgir le bruissement intense et immédiat de quelques images, sonorités, ou métaphores.

 

8. L'épreuve de la pensée surgit ainsi d'une manière singulière, différente pour chacun, inspirée par une libre décision de commencer à penser, c'est-à-dire de commencer à interpréter les vides, les surfaces, les lumières et les profondeurs qui sont à la portée de nos expériences possibles. Chacun pense en effet ses épreuves s'il le veut bien en supposant qu'il possède une certaine autonomie. Il est un monde (champ imaginaire qui rassemble des expé­riences personnelles) dans le grand monde de la Nature infinie (une totalité inaccessible) ; mais il crée aussi d'autres mondes, notamment des prolongements intellectuels et sensibles en tant qu'œuvres (de philosophie ou d'art).

 

 


[1] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p.241.

[2] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p.542.

[3]   Montaigne, Essais, II, Villey, PUF, Quad­rige, XII, 320.

[4]   Montaigne, Essais, II, op.cit., XVII, 414.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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