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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Paul Klee : des anges symboliques

Paul Klee : D'où, où, vers où (1940)

Paul Klee : D'où, où, vers où (1940)

Paul Klee : des anges symboliques

   Dans ses moments humanistes, Paul Klee avait dit adieu aux Elfes et aux fées de la lune, mais, à la fin de sa vie, malade (atteint de sclérodermie) et pressentant sa propre mort, sa puissance créatrice s'affaiblissant, il a concentré ses dernières forces et délaissé la séduction des couleurs pour surtout dessiner. Un sursaut viril en quelque sorte : "Mon dessin ressortit au domaine masculin." [1] Cela signifie que son corps fatigué a alors eu besoin de quelques fictions amusantes, voire fantaisistes, pour raviver son amour de la vie et de la création, tout en "rendant visible (quelque) vision secrète." [2] Mais il s'agissait d'abord pour lui, à cette heure, d'aimer la vision de quelques figures symboliques, plus précisément allégoriques, concernant des anges et des démons. 

   En fait, ses personnages fictifs sont plutôt des symboles qui ne cherchent pas à mettre ensemble (symballein) les images extravagantes ou folles d'un rêve d'infini. Ces fragments soudés ne sont donc pas pour Klee tautégoriques ; ils ne signifient pas ce qu'ils montrent, et leur représentation n'est pas la copie de quelque réalité, même lointaine.  

   En conséquence, qu'il soit laid, plein d'espoir, déluré, immature, joueur (accompagné d'un grelot), pleurant, vigilant, oublieux, en crise, pauvre, inachevé, encore féminin, timide, appliqué, ou en plein doute, chaque ange ou démon de Paul Klee révèle d'une autre manière (allégorique et naïvement simplifiée) des valeurs, des qualités et des défauts très communs. Ainsi chaque allégorie commande-t-elle l'image de l'extérieur ; elle enjoint, ordonne, prescrit, puisqu'elle applique une idée ou un concept à des formes sensibles !

 

 

[1] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Philosophie de la création, p.57.

[2] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, De l'art moderne, p. 31.

Paul Klee : Archange

Paul Klee : Archange

   Ces images inattendues, presque balbutiées, sont d'ailleurs d'autant plus symboliques qu'elles semblent encore chercher leur forme. Rieurs ou graves, mystérieux ou joyeux, ces anges expriment donc plutôt quelques phantasmes ou préoccupations du peintre [1] qui fait peut-être ainsi un peu le clown aux portes de l’éternité. Car Paul Klee ne prend pas véritablement au sérieux les personnages qu'il fait naître. Il n'y a en effet chez lui ni superstition religieuse ni une délirante extravagance pour donner à son amour de l'imprévisible un prolongement plus original.

   Comme chez Spinoza, les représentations du surnaturel ne développeraient sans doute pour lui qu'un ridicule bavardage de rêveurs plus soucieux d'imaginer que de révéler de véritables visions de la Nature.[2] En tant qu'images créées par le feu de la pensée ardente qui guide sa main, les anges de Klee nous procurent en fait plutôt des impressions étranges, neutres, ni totalement divines ou humaines, surhumaines peut-être. En tout cas, ces figures symboliques ne sont pas les lointains reflets de quelque transcendance.

   Dans cette perspective symbolique, l'invisible restant toujours invisible, l'image d'un ange renvoie d'abord vers la réalité évanescente et floue de toute image, donc pas vraiment loin de la nature insaisissable des anges. Car, dans son essence, une image est toujours énigmatique, double, tremblante, évanescente, débordante, donc excessive. Pourquoi ? Comme Blanchot l'a pertinemment affirmé, toute image "voile en révélant (…) parce qu'elle a pour trait de toujours démentir son apparence, c'est-à-dire de ne jamais pouvoir apparaître sans paraître aussi de trop." [3]

   Et c'est encore le cas dans les dessins légers, presque effacés de Paul Klee, lorsque les excès de son imagination l'ont conduit à quelques modérations. Une image, comme celle d'un ange mythique, est toujours de trop, car elle rend un peu visible et tangible ce qui devrait assurément rester invisible. Du reste, comment une image pourrait-elle faire voir son au-delà ou son en deçà ? Quoi qu'il en soit, tout créateur d'images peut faire penser à un ange qui chercherait, soit dans sa chute (démoniaque), soit dans son élévation, à concrétiser et à harmoniser le matériel (ses violences) avec le spirituel (la transfiguration de ses instincts les plus pesants).

   Quoi qu'il en soit, les anges de Paul Klee ne sont ni les figures linguistiques ou métaphoriques de quelques messagers de Dieu ni les signes annonciateurs des temps nouveaux ou d'un avenir surnaturel et seulement divin. Ils sont plutôt les diverses figures presque humaines (certes ailées) qui, hors de toute hiérarchie entre elles, plus terrestres que célestes, symbolisent des désirs d'élévation, de légèreté, de sublimation, voire de purification.[4] Une autre interprétation est du reste possible. Selon le poète Tanikawa Shuntarô, les anges de Klee n'apparaissent pas pour se rendre eux-mêmes visibles et concrets, mais plutôt pour exprimer le mystère de l'apparition de toute chose qui, en deçà des apparences, renvoie au "don qu'il (l'ange) nous fait sans doute de nous-mêmes…" [5]

   En réalité, à la fin de sa vie, Paul Klee a laissé son imagination errer, entre ciel et terre, afin de concrétiser les schèmes invisibles de son Ouvert sur la Nature, c'est-à-dire de son Ouvert sur les forces inconnaissables qui rendent possibles toutes les formes, y compris les plus délirantes. Certes, les schèmes invisibles qui ont guidé ses forces créatrices étaient déjà actifs dans sa jeunesse. En 1902, il avait noté dans son Journal que dans ses moments de bonheur avec Lily il désirait "de nouveaux schèmes avides" : "Que tu es belle désormais en couleurs qui n'ont qu'un semblant de couleurs. De nouveaux schèmes avides, voilà ce que désiraient mes yeux. Et si je devais mourir, alors rayonneraient deux fleurs du soir dans le crépuscule. À tes yeux aux cernes délicats et profonds je dirai credo et je croirai à ce qui sera présent lors de la séparation." [6]

   Mais de quels "nouveaux schèmes avides" pouvait-il déjà s'agir ? De ceux, invisibles bien sûr, qui permettent d'accorder ardemment les contradictions de la vieillesse avec la jeunesse, du masculin (déficient ou non) avec le féminin, du rêve avec la réalité, du visible avec l'invisible, et des anges avec des démons : "Du nouveau se prépare, le diabolique va se fondre avec le céleste, le dualisme ne sera pas traité en tant que tel, mais dans sa vérité contradictoire. La conviction en est déjà manifeste. Le diabolique montre le bout de l'oreille çà et là et ne saurait être réprimé. Car la vérité exige tous les éléments à la fois." [7] En fait le démoniaque n'est pour Klee qu'une vibration craintive qui disloque des formes terrestres lorsqu'elles risquent de se perdre dans l'infini.

   En tout cas le schème, très désirable, qui permet d'accorder la vieillesse avec la jeunesse, semble déterminé par le soubassement de l'enfance, lorsque s'épanouissait spontanément l'esprit de simplicité et d'innocence : "De même qu'un enfant dans son jeu nous imite, de même nous imitons dans le jeu de l'art les forces qui ont créé et créent le monde."[8] Sachant que toute pensée sensible est toujours menacée par l'oubli d'elle-même (par erreur, illusion, bêtise, aphasie, amnésie, délire…) ou bien par l'ardeur insupportable de quelques vains désirs qui empêchent la spontanéité et la simplicité, l'acte originel d'ouverture de la pensée de l'enfance (retrouvée dans la vieillesse) sur l'infini appartient davantage à ce qui inspire activement un créateur (la puissance de la Nature) qu'à ce que chacun a formellement [9] reçu dans son éducation : "Car dans l'art on ne dit qu'une seule fois les choses de la façon la meilleure, et chaque fois de la façon la plus simple." [10]

 

[1] Ange à l’étoile, Ange sentinelle, Ange démon, Ange fantôme chrétien, Ange en devenir, Ange tâtonnant, Ange dans la chute, Ange pauvre, Ange exauçant un souhait, Ange au comble de sa plénitude, Angelus Militans, Ange au jardin d’enfants, Ange sur le point de prendre sa volée, Ange Lucifer, Ange mangeur d’enfant, Ange de la mort… Dans son dernier tableau inachevé, Sans titre (nature morte, 1940), apparaît encore un ange.

[2] Spinoza, Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1954, Traité des autorités théologique et politique, p.606.

[3] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Gallimard, 1969, aux pages 42, 474, 475 et 476.

[4] Paul Klee : "Là dans leur royaume, tout est comme chez nous, mais en plus angélique".

[5] Tanikawa Shuntarô, Les Anges de Klee, Abstème et Bobance, Paris, 2004, p.5.

[6] Klee (Paul), Journal, p. 150.

[7] Klee (Paul), Journal, p. 341.

[8] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Credo du créateur, p.42.

[9] Selon Klee : "Le formalisme, c'est la forme sans la  fonction." Théorie de l’art moderne, Exploration interne des choses, p.54.

[10] Klee (Paul), Journal, p.265.

Paul Klee, Garçon à table, 1932. Aquarelle et encre sur papier, 30,2 x 47,9 cm. The Blue Four Galka Scheyer Collection, Norton Simon Museum, Pasadena, Californie. Œuvre reproduite p.171 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

Paul Klee, Garçon à table, 1932. Aquarelle et encre sur papier, 30,2 x 47,9 cm. The Blue Four Galka Scheyer Collection, Norton Simon Museum, Pasadena, Californie. Œuvre reproduite p.171 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

   Loin de tout formalisme, pour interpréter le concept de simplicité, il faudrait en clarifier les fondements. En fait, ces derniers se trouvent, hors de tout centre absolu et définitif, dans des schèmes qui sont des structures dynamiques sous-jacentes aux images. De plus, ces schèmes renvoient à la source synthétique, originale, sensible et structurante d'une œuvre. Ils inspirent donc un imaginaire (une fiction totalisante), puis un style, notamment en apportant la tonalité qui unifiera de multiples diagrammes et (ou) pictogrammes. Invisibles, ils donnent ainsi mystérieusement à une œuvre sa cohérence, sa couleur dominante (comme une lumière dorée chez Rembrandt ou grise chez Cézanne…), voire son équilibre, même précaire, comme dans Le Danseur de corde de Paul Klee. [1] Ou bien, dans Le Rocher des anges, par exemple, les formes éparses de quelques anges gravitent vigoureusement autour d'un axe tendu vers le ciel. En tout cas, les tableaux de Klee sont tous inspirés par la simplicité de multiples forces inspiratrices qui, venues des profondeurs invisibles de la Nature, font rayonner chaque œuvre au-delà d'elle-même.  

   Les schèmes de Klee qui expriment l'esprit d'enfance d'une manière sensible ainsi qu'une certaine innocence retrouvée dans sa vieillesse sont très nombreux. Mais les plus importants relèvent assurément du jeu de la lumière avec l'obscur, c'est-à-dire de la tonalité spécifique de ses tableaux, plus ou moins lumineux ou rayonnants, soit parce qu'ils naissent du jour, soit parce qu'ils naissent de la nuit. Car le peintre va du clair vers l'obscur ou inversement. Et chacun de ses tableaux est éclairé de l'intérieur en étant solidement et différemment orienté par plusieurs centres d'énergie, y compris lorsqu'une tonalité grise est recherchée, entre apparition et disparition : "Sur le fond d'un état de ton moyen une double action est possible, sous le rapport du clair et du profond." [2]

 

[1] Voir la reproduction page 24.

[2] Klee (Paul), Journal, p.251.

Le Rocher des anges, der Fels der Engel, 1939, 880 (UU 7), 29,5 x 21,1cm, crayon noir sur papier et sur carton. Reproduit p.34 du livre de Tanikawa Shuntarô intitulé Les Anges de Klee, Abstème et Bobance, Paris, 2004

Le Rocher des anges, der Fels der Engel, 1939, 880 (UU 7), 29,5 x 21,1cm, crayon noir sur papier et sur carton. Reproduit p.34 du livre de Tanikawa Shuntarô intitulé Les Anges de Klee, Abstème et Bobance, Paris, 2004

    Loin de l'admiration de quelque soleil souverain qui aveuglerait les possibles relations entre le visible et l'invisible[1], lorsque la surface blanche prévaut pour Klee, la puissance amorphe de la lumière ne parvient à transmettre la vitalité de ses tons clairs que dans une relation, parfois conflictuelle, avec des traits noirs. À l'opposé, lorsque l'énergie sur fond noir prévaut, le peintre "pénètre dans une vaste région où, de prime abord, une orientation précise sera impossible. Pareille terra ignota est sans doute assez inquiétante." [2] Pourtant, ce refus des lumières rassurantes de la vie quotidienne et ce contact avec les profondeurs incertaines et obscures du réel ne conduisent pas vers un Dehors vide et silencieux. Car ce rapport à l'infini accompagne le jour qui naît encore de la nuit, comme la vie de la mort peut-être : "L'affect primaire noir (…) commence là où tout s'arrête dans la nature." [3]

   Les schèmes de l'Ouvert de Paul Klee sur l'infini, font ainsi paraître peu à peu et diversement des visibilités moyennes, tendres ou retenues. Ils sont du reste inséparables de ceux qui constituent un homme, de sa naissance à sa mort, selon une orientation qui ne manque pas de profondeur philosophique et de clairvoyance. Comment ? Précisément en traçant, sur un fond gris, blanc ou noir, les lignes d'une possible sagesse commune à tous les hommes et à tous les âges, c'est-à-dire les lignes d'une sagesse parfois naïve, plutôt dominée par des élans créatifs simples, même fantaisistes, que par les effets tragiques du devenir du monde. En tout cas, cette sagesse de l'homme est déjà active dans les expressions spontanées des dessins d'enfants : "Les enfants ne sont pas moins doués et il y a une sagesse à la source de leurs dons !" [4]

  De plus, le schème vigoureux d'une jeunesse représentée par les jeux de quelques angelots préfigure pertinemment le schème de la vieillesse que L'Ange oublieux paraît évoquer. Car le paisible recueillement de ce dernier semble sans commencement ni fin, donc éternel. Au reste, le schème d'un cercle invisible qui contiendrait tous les corps, de la naissance à la mort, est également symbolisé, très malicieusement, par le mouvement arrondi des gestes de L'Ange au grelot.                          

    Le peintre, inspiré par l'innocente et naïve sagesse de ses angelots, préfère-t-il saisir ainsi les différences dues à l'âge, en distinguant les tonalités, ou bien laisse-t-il surgir à l'improviste des dons anciens, comme dans les moments créatifs et ludiques de son enfance ? En fait, pour Klee, la seconde possibilité l'emporte, car nul ne saurait oublier complètement les épreuves simples et paradisiaques de sa propre enfance, notamment lorsqu'il traçait lui-même ses premiers dessins : "La fable de l'infantilisme de mon dessin doit avoir son origine dans des productions linéaires où j'essayais d'allier l'idée de l'objet, par exemple un homme, à la pure présentation de l'élément ligne. Pour montrer l'homme tel qu'il est, il m'aurait fallu un fouillis de lignes parfaitement déroutant. Le résultat n'eût plus été alors une présentation pure de l'élément, mais un brouillage tel qu'on ne s'y serait plus retrouvé. Au demeurant, je n'entends nullement montrer l'homme tel qu'il est, mais tel qu'il pourrait être."[5]

   Dans ces conditions, l'homme imaginé par le peintre n'était-il pas déjà presque divinisé par les images simples qui animaient les primes pensées de son enfance ? Ou bien les pensées de Klee étaient-elles plutôt inspirées par la puissance créatrice de la Nature (maîtresse de tous les jeux) que par la volonté de rassembler narcissiquement ses propres forces dans une seule forme, du reste trop réduite pour contenir toutes ses capacités présentes et à venir ? En tout cas, un indubitable esprit de simplicité et une grande innocence conservée depuis l'enfance ont sans doute conduit Paul Klee sur le seuil d'un mystérieux équilibre entre le rêve et la réalité, tout en situant son inspiration au plus près du jaillissement éternel de la puissance infinie de la Nature.

 

 

[1] Klee : "La souveraineté du soleil est pénible, parce qu'on n'a pas les dispositions requises pour la supporter." Journal, p.181.

[2] Klee (Paul), Journal, p.198.

[3] Klee (Paul), Journal, p.199.

[4] Klee (Paul), Journal, p.278.

[5] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, De l'art moderne, p. 31.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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