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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Léon Zack, le Moi et le Je

Léon Zack, portrait de jeune homme, dit Le Roi David. Huile sur toile, 1935, 55 x 46, collection particulière. Ce tableau a été reproduit, planche IV bis, du livre de Claude Perrin Penser l'art de Léon Zack (L'Âge d'homme, 1984), ainsi que,page 20 du livre de Jean-Marie Dunoyer intitulé Léon Zack (La Différence, 1989).

Léon Zack, portrait de jeune homme, dit Le Roi David. Huile sur toile, 1935, 55 x 46, collection particulière. Ce tableau a été reproduit, planche IV bis, du livre de Claude Perrin Penser l'art de Léon Zack (L'Âge d'homme, 1984), ainsi que,page 20 du livre de Jean-Marie Dunoyer intitulé Léon Zack (La Différence, 1989).

   Comment ne pas se laisser enfermer dans son Moi obscur, dans le désert vide de son propre corps ? Il faut sans doute ouvrir son âme, cet insaisissable pouvoir de rayonnement, à la lumière de la transcendance de soi-même, à ce que Léon Zack nomme le "Je". Car nul ne doit habiter un lieu sans espérance ! Appartenant simultanément, et de manière alogique, à Dieu et au monde, à l'éternité et au présent vécu, l'homme doit choisir entre les tensions centripètes, obscures et cupides de non-Dieu, et celles, humbles et pourtant grandioses, qui libèrent de toute finitude. Ce choix crée une aventure infinie où il faudra toujours lutter. Nul n'ignore que nous quittons trop souvent, par sottise ou par orgueil, le terrain susceptible de nourrir éternellement notre désir d'absolu :

 

"Mon moi obscur

Armé de rêves

Prisonnier

De la corruption" [1] .

 

   Lorsque les orgueils ne prétendent plus peser les choses, l'humilité du croyant devient une vertu d'artiste. Une pudeur sincère et sobre, rude et dépouillée, efface toute trace et tout désir de révolte tragique ou désespérée. En 1930, de nombreux tableaux montrent comment la solitaire présence de personnages blottis dans un désert reste ouverte sur l'espérance. La simplicité rend digne de la transcendance. Ce n'est donc pas par timidité que Léon Zack déclare : "Il y a eu toute ma vie un manque de confiance en moi-même qui m'a fait changer de directions souvent, et dans la peinture, et dans la poésie. Je doute toujours de moi-même." [2] Face à la présence indubitable, mais mystérieuse, de la transcendance, le Moi ne saurait trouver seul son nid, découvrir son essence, équilibrer sa pesanteur et l'harmoniser avec ce qui le dépasse. L'aventure complexe de la création impose des arrêts, des détours et des regrets, surtout si elle "poursuit l'ineffable" [3] au-delà de la vraie vie, au point de surgissement de la durée dans l'éternité. La discrétion de Léon Zack est celle d'un laboureur qui creuserait ses sillons dans la nuit du ciel et de la terre sans prétendre ensemencer l'infini :

 

"Je ne scellerai pas le soleil

Je ne dompterai pas la terre" [4] .

 

   Deux forces contradictoires se complètent alors : rudesse de l'humilité et désir solennel de perfection. Il y a d'une part la réminiscence fervente de la transcendance dans sa puissante exigence, et d'autre part la touche secrète du geste créateur qui cherche à unir son action sur la matière avec les craintes angoissées d'un Moi hésitant. Car le désert parle aussi de ce qui lui manque, interpelle la manne qui doit lui être donnée. Le souffle de l'éternité le traverse de part en part. Dans le champ aride du Moi obscur, un vent silencieux fait naître les premières mélodies.

   La rupture entre les deux pôles alogiques du fini et de l'infini n'étant jamais supposée par Léon Zack, le Moi, tout comme le monde objectif et matériel, garde toujours un lien avec le Je :

 

"Évanouie la distance

L'écho s'est vêtu d'ombre

Un seul souffle m'apporte

L'arôme du crépuscule

Et la chair des instants" [5]

 

   Toutefois, si l'ouverture du Moi sur ce qui le dépasse est bien enracinée dans la matière, elle ne s'y anéantit pas. Car il reste des tensions vives. Le Moi est un ensemble d'énergies complexes et immanentes, psychiques et physiques, qui oscillent entre le subjectif et l'objectif et qui peuvent se libérer de leurs pesanteurs. En se tournant vers la Subjectivité divine et créatrice, Léon Zack rejoint ainsi l'Hindouisme "par cette idée que notre Moi n'est pas seulement notre Moi mais aussi l'expression d'un Moi plus général. Moi, c'est vraiment Léon Zack avec son corps, tandis que Je me paraît être une pure subjectivité qui existe en soi." [6]

   Une précision s'impose. L'être du Je ne paralyse pas les forces du Moi car il leur donne un axe d'unification. Il les invite à dominer la pluralité par une union dialectique entre des totalités formelles et le pouvoir de l'infini. Toutefois, certaines expériences humaines freinent cette nécessité d'unification en se laissant séduire passivement par les échos colorés et agréables de ce "presque rien" qu'est la matière. Le psychisme subit alors des pesanteurs physiques qui produisent des mouvements contraires à ceux d'une nécessaire libération. En s'éloignant du Je ou en se développant d'une manière démesurée, le Moi éprouve les angoisses inhérentes au chaos de ses illusions, au vide de ses sensations et à l'épuisement de sa volonté. Ses forces cancéreuses, ses résidus mnémoniques et ses projets dérisoires ne perçoivent plus que très faiblement le souffle inépuisable de la musique ontologique. Tout se passe comme dans un rêve nocturne où l'élan créateur dissipe sa cohérence et sa vitalité : "Les images données par nos rêves, cauchemars et fantasmes, ne sont pas réelles, car elles n'ont pas la garantie du Je, autrement dit elles ne sont que des empreintes passivement supportées par le Moi." [7]  Le processus d'objectivation nécessaire au déploiement de la subjectivité ne peut donc exister pleinement que dans l'identité alogique du Moi et du Je, ces deux pôles de tensions complémentaires, émetteurs et récepteurs. [8]

 


[1] Léon Zack, Les Chevaux et les Jours, I, poèmes et gravures, Lafranca, Locarno, 1978.

[2] Léon Zack, cité par Monique Hervouet-Zeiber, L'Idée picturale dans la poésie futuriste russe. Departement of Russian and Slavic Studies, McGill University, Doctor of Philosophy, January, 1980, p.229.

[3] Léon Zack, Les Chevaux et les Jours, 17, poèmes et gravures, Lafranca, Locarno, 1978.

[4] Léon Zack, Commentaire du silence,éditions Lafranca, Locarno, 1972.

[5] Léon Zack, Des perles aux aigles, XIII, Saint-Germain-des-Prés, 1975.

[6] Léon Zack, Entretien croisé avec Monique Hervouet-Zeiber, L'Idée picturale dans la poésie futuriste russe..

[7] Léon Zack, Confession (ou le voyage dans le réel), inédit, écrit en 1972, § 52.

[8] Léon Zack, Confession (ou le voyage dans le réel), § 35.

 

Ce texte est extrait de Penser l'art de Léon Zack, pages 86-88.

Léon Zack, le Moi et le Je
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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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