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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le moi inconsistant de Supervielle

Le moi inconsistant de Supervielle

 

 

   Les rêveries de Supervielle intériorisent les images du monde perçu, d'un monde aussi inconnu que son "sang ténébreux".[1] Et ces images ne sont que des esquisses évanescentes qui échappent à toute appropriation intellectuelle puisqu'elles excèdent toutes les primes perceptions en célébrant le triomphe de l'imagination créatrice, volontaire ou non : "Laisse l'herbe pousser en dehors de ton songe – Et puis tu reviendras voir ce qui s'est passé." [2]

   Plus précisément, les images de Supervielle sont nées d'un monde trop grand, voire hostile : "Trop d'espace nous étouffe beaucoup plus que s'il n'y en avait pas assez." [3] Dès lors, le moi du poète se perd dans les images du monde rencontré et imaginé, puis se disperse (ou se concentre) dans le même non-être des apparences, sans doute en fusionnant avec elles :

 

"Je deviens un peu d'écume qui s'éteint et qui s'allume

Et change de position sur la couche de la mer.

Je ne sais plus où je suis, je ne sais plus où j'en suis." [4]

 

   En fait, le monde qui se déploie est hors de toute échelle, hors mesure possible. Est-il alors ouvert sur l'infinité intimidante de la Nature ou bien est-il simplement l'expression d'un inéluctable chaos ? Ces deux possibilités ne s'excluent d'ailleurs pas puisque ce monde, ici trop grand et là trop petit, doit sans doute être vécu par ses deux perspectives, par ses deux mouvants exils, par ses profondeurs et par ses altitudes. Dès lors, le moi du poète est aussi bien poussé à se quitter qu'à se retrouver. Il est à la fois poussé à se perdre dans l'immensité ou dans le vide qu'à faire corps avec la Pampa : "Et cela vit, respire et chante avec moi-même." [5]

   Ainsi, perdu dans la petitesse de son moi ou bien dans le monde trop grand de quelques images du monde, Supervielle retrouve-t-il les heures de l'enfance qui ignoraient l'échelle des choses, du cœur et de la pensée ! :

 

"Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,

Je m'égare au fond de moi comme un enfant dans les bois." [6] 

 

Par ce mouvement d'exil puis de retour sur soi, le poète ignore alors les distinctions conceptuelles de l'objectif et du subjectif. La totalité du monde devient ainsi immédiatement son monde : " La campagne me devient presque tout de suite intérieure grâce à je ne sais quel glissement du dehors vers le dedans, à quoi ne participe pas seulement l'esprit, mais aussi les yeux, le nez, la bouche. Et j'ai l'impression d'avancer dans le paysage comme dans mon propre monde mental." [7]

   L'espace extérieur (ou plutôt ses images) a ainsi créé le champ possible du propre moi du poète qui s'est laissé guider pour associer son âme rêveuse à ce qui la nie : avoir conscience d'un monde matériel chaotique et sans âme. Car ce n'est pas la conscience des choses qui importe, mais plutôt un possible contact ou entrelacement avec les choses, quitte à s'oublier soi-même, quitte à devenir étranger à soi-même (voire absent) dans un monde sans centre privilégié, entre ciel et terre, au plus près des métamorphoses des nuages parfois, sur une branche qui se transforme en oiseau, ou bien pour marcher sur un sol nuageux.

   En correspondance étroite avec des images du monde transfigurées poétiquement, le monde du moi de Supervielle se perd alors dans l'immensité qu'il a imaginée, dans une immensité où il ne peut pas se saisir lui-même, mais où il se construit parfois en s'oubliant : "Tout m'est nuage et j'en meurs." [8] Cette métaphore exprime une intuition fondamentale du poète : le caractère inconsistant et évanescent de son propre moi qui n'existe que dans les rêves, y compris dans ceux d'autrui : "Si nul ne pense à moi je cesse d'exister." [9] La conscience empirique, fondée sur la mémoire et sur des perceptions déjà rêvées, ne se saisit pas dans sa permanence parce que la pesanteur des choses devient aussi inconsistante que le moi immergé dans les éléments de ses songes : "Rêver, c'est oublier la matérialité de son corps, confondre en quelque sorte le monde extérieur et l'intérieur." [10]

   Cette rêverie connaît alors ses propres limites : celles d'une mémoire oublieuse qui enlace un présent insaisissable avec les ombres d'un passé disparu qui chante encore. Car la pensée poétique de Supervielle est nostalgique. Elle souffre en effet de dire l'impossibilité d'une présence durable, donc l'impossibilité d'une pensée capable de se savoir elle-même comme pensée : "Il ne s'agit pas en effet de penser à proprement parler en poésie, mais d'en donner en quelque sorte l'équivalent ou la nostalgie." [11] Cela signifie que la pensée poétique, inséparable de ses tremblantes rêveries, mêle inextricablement les contraires, les souvenirs du passé et les souffrances du présent, l'éveil et l'oubli, en faisant prévaloir la force de sources presque oubliées. Car ce presque est justement ce qui relie les rêves et la pensée : "J'écris souvent sans penser aux mots, je m'efforce même d'oublier leur existence pour cerner de plus en plus étroitement ma pensée ou plutôt cet état intermédiaire entre la pensée et le rêve qui donne naissance au poème."[12]

   La démarche de Supervielle exprime ainsi un refus extravagant de la froide objectivité en affirmant la nostalgie d'un lointain passé, notamment en rêvant à des images de sa mère défunte. S'agit-il alors de dissoudre totalement son moi dans une unité primordiale ?  L'amour de la mère permet plutôt d'aller vers l'image de sa propre rencontre, sans dériver vers la folie, en domptant (ou décantant) toute folie par un peu de sagesse, c'est-à-dire en rendant ses rêves naturels et plutôt familiers.

 

 


[1] Supervielle (Jules), Les Amis inconnus, p.202.

[2] Supervielle (Jules), Les Amis inconnus, p.209.

[3] Supervielle (Jules), Gravitations, p.19.

[4] Supervielle (Jules), Oublieuse mémoire, p.109.

[5] Supervielle (Jules), Les Amis inconnus, p.202.

[6] Supervielle (Jules), La Fable du monde, p.49.

[7] Supervielle (Jules), Boire à la source, p.20.

[8] Supervielle (Jules), Les Amis inconnus, p.175.

[9] Supervielle (Jules), Les Amis inconnus, La demeure entourée, p.182.

[10] Supervielle (Jules), En songeant à un Art poétique, 1951, p.57.

[11] Supervielle (Jules), En songeant à un Art poétique, Ibidem.

[12] Supervielle (Jules), En songeant à un Art poétique, Ibidem.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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