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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Lagneau et la liberté

Jules Lagneau (1851-1894), photo reproduite dans Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, pl. 1.

Jules Lagneau (1851-1894), photo reproduite dans Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, pl. 1.

"Plus un philosophe est original, profond, systématique, c'est-à-dire plus il s'éloigne des conceptions banales, claires et presque toujours contradictoires du sens commun, plus il en coûte d'efforts pour l'être après lui de la même manière. Il s'agit de s'approprier sa langue, de retrouver, par une patiente divination, son point de vue en face de chaque idée, de corriger lentement l'une par l'autre, à mesure qu'on avance, chacune de ces découvertes, jusqu'au moment où tout s'éclaire, vu d'un certain centre où il s'était mis pour embrasser sa pensée. Ce centre délicat, comment l'atteindre, comment le reconnaître, quand, au lieu de descendre dans une œuvre pour s'en rendre maître, on se contente d'en parcourir la surface avec le parti pris d'y retrouver ses propres opinions ou de critiquer par le détail, c'est-à-dire par le dehors, la pensée de l'auteur ? Le plus souvent, c'est ainsi qu'on lit les philosophes. Est-il surprenant qu'on ne donne pas la préférence à ceux qui ont pénétré le plus avant dans les choses et dans leur esprit ? On les trouve obscurs : la lumière chez eux n'est pas à la surface, dans les mots et dans les images. On la trouvera si on se donne la peine de la chercher là où elle est… " (Revue philosophique de février 1880)

 

"La vue libre et universelle d'un esprit qui voit tout, parce qu'il domine tout, et qu'il a trouvé, sans sortir de chez lui ou en y rentrant à propos la vraie perspective.(…) Pour s'affranchir des choses, il faut les juger, et pour les juger, il faut s'opposer à elles, aux idées qu'on en a, c'est-à-dire s'opposer à soi-même, appeler la personne incomplète que l'on est, à la barre de la personne idéale, universelle, qui met tout à son rang parce qu'elle est au-dessus de tout, que rien ne l'attache ni ne l'incline." [1]

 

"Dans l'homme l'esprit doit commander et non servir, parce que seul il a en lui-même sa fin et sa signification, et que la vie n'a de valeur que celle qu'il lui confère en lui mettant sa marque. (…) Nous songerons que les idées n'ont la vie que si l'esprit la leur conserve en les jugeant toujours, c'est-à-dire en se tenant plus haut, et qu'elles cessent d'être bonnes, qu'elles cessent même d'être des idées, lorsqu'elles cessent d'être à la fois l'assise et l'expression en acte de la liberté intérieure." [2]

 

Liberté de la puissance de l'idée réelle : "Son principe, le contraire du fait, en est l'absolue justification (priorité rationnelle sur lui). L'idée de puissance (d'où celle des facultés) est donc un produit de la réflexion : la puissance n'est pas un objet donné, mais une construction de la pensée, et il s'agit, pour connaître la pensée, non pas de subir cette construction et de la décrire (observation et induction), mais de la comprendre en la rectifiant (réflexion), c'est-à-dire de la dépasser : de poser un système d'idées et de le déposer." [3]

 

"Il y a nécessairement une forme suprême et totale au-dessus de toute forme-matière ou particulière, et l'idée de la liberté ou mieux de la volonté est ici." [4]

 

"L'idée de la liberté n'est autre que celle de la disproportion absolue entre cette forme et la vérité, c'est-à-dire que c'est l'idée de l'insuffisance de l'idée à exprimer la vérité : dualité irréductible de l'idée, et cependant elle est unité ; contradiction. Elle suppose donc autre chose, et au fond tout jugement, même inadéquat, est libre. Il est pensée et la pensée n'est ni donnée ni forme, mais mouvement de l'une à l'autre (finalité).(…) Cette liberté, il est vrai, est imparfaite, mais elle peut se parfaire en se connaissant. La parfaite liberté et le contenu positif de l'idée de liberté et l'acte suprême de la raison (comprendre) c'est de reconnaître l'insuffisance de l'idée à exprimer l'être."[5]

 

"La raison : liberté, spiritualité, perfection. Aucun de ces degrés n'est contenu dans l'inférieur, et c'est même l'inverse qui est le vrai, car le supérieur est dans l'inférieur, mais ignoré."[6]

 

"C'est par la mesure (de la sensation) et la conception que nous déterminons la représentation. Tout est donc en un sens nécessité, mais en l'autre libre. Nécessité en tant qu'il suppose du donné indéfiniment ; libre en tant que le donné n'explique rien et s'explique par autre chose dans l'autre sens. On reste dans la nécessité si l'on suit le mouvement naturel des idées dans le même ordre, contenant le supérieur, mais ignoré ; on s'élève dans la volonté en entrant dans la connaissance proprement dite, par le doute (conditionné encore mais non absolument) portant seulement sur la présence des conditions d'application de la forme, non encore conçue comme irréalisable. On s'élève dans la région de la raison, de la liberté, quand, par un acte de réflexion, on prend conscience de la nécessité, et, par conséquent de l'infériorité de la forme. En ce cas liberté au 1er degré, détachement de toute la connaissance empirique par la conscience de l'impossibilité de trouver entièrement réalisées dans la représentation les conditions d'application de la forme. La mathématique et la logique ou mieux la critique rend possible le doute expérimental, conscience de la relativité indéfinie de l'expérience. Ce détachement n'est pas le doute, car il supprime le doute. La liberté est, au 2e degré, dans l'acte par lequel nous nous détachons des formes elles-mêmes en les comprenant, en saisissant leur raison d'être dans autre chose qu'elles. Elles sont ainsi à la fois démontrées et détruites. La raison s'achève dans l'acte par lequel elle se détache d'elle-même, en se comprenant. Comprendre, c'est douter ou plutôt se détacher, faire acte de liberté."[7]

 

"La raison c'est la pensée en tant qu'elle pose sa propre nature. La liberté, ou la raison réfléchie, ou la philosophie, c'est la pensée en tant que, comprenant par la réflexion le sens des formes, c'est-à-dire de la nature qu'elle s'est donnée, elle s'affranchit de ses objets et d'elle-même en tant qu'objet, c'est-à-dire c'est l'immanence de l'être à la pensée et le sentiment de cette immanence. Autrement dit la liberté c'est la pensée supra-intellectuelle ou la pensée identique à son objet, ou le sentiment absolu, la pensée détachée des idées, comme insuffisantes, le détachement métaphysique."[8]

 


[1] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 23.

[2] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 31.

[3] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 119.

[4] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 130.

[5] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 131.

[6] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 132.

[7] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 133.

[8] Lagneau (Jules), Célèbres leçons et fragments, P.U.F. 1964, p. 134.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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