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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'Éros purifié de Platon

Détail d'un tableau de Bronzino intitulé Vénus et Cupidon entre le Temps et la Folie. Huile sur panneau 146,5 x 116,8. National Gallery (Londres).Cette œuvre est reproduite p. 343 du Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert 1975.

Détail d'un tableau de Bronzino intitulé Vénus et Cupidon entre le Temps et la Folie. Huile sur panneau 146,5 x 116,8. National Gallery (Londres).Cette œuvre est reproduite p. 343 du Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert 1975.

Éros, figure mythique ou symbolique du désir, a été intériorisé de diverses manières, c'est-à-dire surtout par divers degrés de purification et de rationalisation du délire amoureux qui couronne parfois les désirs. Et ces divers degrés de l'amour, dans l'amour, ont été interprétés par Platon à partir d'une méthode dialectique qui dépassait la distinction du temporel et de l'éternel en produisant, à partir des ailes de l'inspiration et de l'enthousiasme, une élévation au-dessus du sensible pour réaliser un contact avec l'intelligible. Car, la réminiscence aidant, Éros n'est pas prisonnier du monde empirique, il se souvient d'autres réalités non sensibles. Il peut alors réaliser l'union des contraires, entrelacer clairement ces contraires, en fonction des différents degrés ou étapes qui élèvent cette unification du terrestre vers le céleste. Car la source d'Éros, par delà l'allégorie qui l'exprime (entre Pôros, le dieu de l'Expédient, de la richesse et Pénia, la déesse de la Pauvreté), est aussi dans l'homme. Éros accomplit en effet le dépassement de la nature mortelle de chacun en réalisant toutes les fécondités possibles (intellectuelles et physiques) qui permettent d'atteindre différemment l'immortalité.

   Plus précisément, dans Le Banquet, l'initiation à l'amour montre comment l'homme ne saurait se satisfaire de l'amour d'un unique corps qui ne fait que renforcer la conscience de sa finitude. Dès lors, il aspire à la partie manquante de son être (spirituelle), notamment en allant de l'amour des beaux corps vers celui des belles formes. Enfin, il s'élève vers l'idée de la beauté suprême qui est le principe éternel et immuable de toutes les déterminations formelles et particulières possibles.

   La contradiction inhérente au désir amoureux est ainsi exprimée par la nature démoniaque (humaine et divine), c'est-à-dire intermédiaire d'Éros. Dès lors, l'amour n'est plus un simple sentiment obscur et insatisfait qui chercherait à concilier des contraires, mais une tension orientée progressivement vers une fin précise, celle de dépasser la finitude d'un sentiment empirique et d'atteindre une fin éternelle : " La nature mortelle cherche, dans la mesure où elle le peut, à se donner perpétuité, immortalité." [1] Un mouvement est ainsi créé du temporel vers l'éternel à partir d'un manque qui pressent qu'une plénitude est possible : "Ne faut-il pas ajouter qu'ils aiment que ce qui est bon soit à eux ? – Il faut l'ajouter. – Mais, non pas seulement qu'il soit à eux, mais qu'il soit à eux perpétuellement." [2] Pour le dire autrement, l'amour, en tant qu'aspiration orientée vers l'éternité, est tendu vers une possible fécondité. Sans Éros, cette fécondité qui réalise physiquement l'immortalité, ne pourrait pas se produire : "Toutes les fois qu'il arrive à l'être fécond de s'approcher d'un bel objet, il en ressent du bien-être, dans sa joie il s'épanche, il enfante, il procrée ; mais quand c'est d'une laideur, alors, d'un air sombre et chagrin, il se pelotonne, il se détourne, il se replie sur lui-même, et, au lieu de procréer, il garde sa fécondité, il en porte douloureusement le poids." [3]

   Le désir amoureux a donc bien une régulation ontologique et morale : le désir de perpétuité, d'impérissable, d'immortalité, donc le désir de ce qui est bon. Ces deux formes de régulation sont d'ailleurs liées par la compréhension des désirs de l'homme qui oscillent entre le sensible et l'intellectuel en dévalorisant le corps puisque l'âme éternelle retrouve à chaque naissance un autre corps, du reste meilleur si l'âme a progressé dans son approche du Bien, c'est-à-dire de ce principe de la génération des essences et des existences. De plus, la compréhension des désirs de l'homme tient compte des différents degrés possibles de fécondité, notamment en affirmant la primauté de la pensée sur le corps : "Ceux qui sont féconds selon le corps se tournent plutôt vers les femmes, engendrant des enfants (…) et ont le bonheur d'avoir un nom dont le souvenir ne périsse pas." [4] Par ailleurs, "ceux qui sont féconds selon l'âme, fécondité qui est à un plus haut degré que dans le corps… sont les poètes et les inventeurs." [5] Cette plus grande fécondité de l'âme sera d'ailleurs accrue par l'amour de la vertu ainsi que par la volonté de l'enseigner. [6]

 


[1] Platon, Le Banquet, 207 d.

[2] Platon, Le Banquet, 206 a.

[3] Platon, Le Banquet, 206 d.

[4] Platon, Le Banquet, 208 e.

[5] Platon, Le Banquet, 209 e.

[6] Platon, Le Banquet, 209 c.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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