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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le don du réel

Van Gogh

Van Gogh

   Dans une simple visée du réel, faut-il modérément et sobrement prendre le parti pris de la banalité des choses ?  En tout cas, cette simplification a été celle des poèmes en prose de Francis Ponge, poèmes qui ont été inspirés par une crevette monstrueuse et translucide, ou bien par une danseuse inapte au vol, une chèvre fantasque, un cheval nerveux et impatient, une cruche fêlable à merci…Cependant, ce parti pris qui se veut objectif ne se perd-il pas dans les fragments multiples de quelques réalités proches, particulières et finies qui sont ainsi directement sacralisées, séparées, donc refermées sur elles-mêmes ? En fait le poète se laisse aussi absorber et fasciner par les mots précis et épais de la tribu (les signifiants) ou bien par le contact matériel et opaque des mots usuels avec des choses muettes, souvent inanimées, voire insignifiantes. Ce parti pris traduit alors un fier refus matérialiste du spirituel, donc le rejet de toute ouverture possible sur l'Infini : "Boue si méprisée, je t'aime. Je t'aime à raison du mépris où l'on te tient." [1]

   Ainsi Francis Ponge rêve-t-il de la boue, voire un peu dans la boue ! Cette démarche humble semble humaine. Mais elle ne l'est que par son humour, car le but visé consiste plutôt à célébrer, à sacraliser le mystère de la boue en parlant à partir d'elle, et surtout en étant beaucoup parlé par elle, voire en disparaissant en elle. Collante et tenace, d'abord elle salit. Ensuite, elle a le dernier mot : "Mais comme je tiens à elle beaucoup plus qu'à mon poème, eh bien, je veux lui laisser sa chance, et ne pas trop la transférer aux mots."

   Le poète désire sans doute intensément ce choc violent et hallucinant avec des objets ordinaires, matériellement présents, qui lui donnent le sentiment d'exister au plus près des formes quelconques de la réalité quotidienne, mieux au cœur complexe et mystérieux de la matière. La rencontre banale et familière des objets du quotidien devient ainsi étrange, non parce que ces objets sont inconnaissables, mais parce que celui qui les perçoit devient ainsi étranger à lui-même. Mais, en fait, le poète rencontre plutôt un monde d'objets qui ne sont pas vraiment simples, mais simplifiés. En tout cas le sentiment d'étrangeté ne peut que se creuser en exprimant un point de vue borgne, voire aveugle, c'est-à-dire en se perdant dans une complexe épreuve sensible de la matérialité des objets.

   Puis cette absence de pensée ne pourra que se renforcer. Bachelard dirait que cette imagination dyna­mique, qui ainsi se matérialise, n'est plus qu'un rêve de volonté.[2] Mais y a-t-il vraiment une volonté ? Le mystère inhérent à la matière de chaque objet ne peut en fait que fasciner, c'est-à-dire absorber la pensée qui devient complètement étrangère à elle-même, complètement étran­gère à l'idée même d'un possible recueil simple et volontaire sur elle-même… Dès lors, pourquoi accepter la fatalité d'une poésie qui se laisse engloutir dans la complexité aveugle et  absurde des choses ? Selon Sartre, Francis Ponge aurait en fait cherché à se solidifier, à se minéraliser dans "le suaire de la matière." [3] Son inspiration aurait ainsi tourné à vide. Ou bien, poussée par une mystérieuse pulsion de mort, elle aurait répondu à l'inhumaine angoisse qui accompagne toute approche de la mort. Néanmoins, la présence des objets du quotidien ne saurait vraiment permettre de fuir ni la peur du néant ni la vaine et banale néantisation d'une existence.

   En fait, l'épreuve banale de la finitude du quotidien transforme l'étrangeté du vide en un insoutenable ennui. Car la présence passive de ce vide devient pesante lorsqu'elle est sans avenir pour la pensée, lorsqu'elle se répète vainement et indéfiniment. La forme d’étrangeté qui en découle ne serait-elle pas alors produite par la pesanteur d'une crainte de la mort ? En tout cas, lorsque la présence d’une chose semble banale, la conscience se fige dans la fascination d’un manque de réalité qui lui paraît aussi étrange qu'un cadavre. Bloquée sur cette étrangeté, la conscience compare peut-être sa propre mort à cet objet qui n'a pas de vie, qui est sans véritable avenir et sans liberté. Ou bien cette épreuve rejoint celle, nihiliste, que Freud a décrite dans Das Unheimliche (L'Inquiétante étrangeté -1919). Privé d’avenir, le monde des choses se réifie ou s’émiette dans un constant retour du semblable, dans l'automatisme d'une répétition qui entraîne l'angoissante étrangeté de la perte du familier, c'est-à-dire la perte du rayonnement de soi dans son chez soi. Au reste, pour Freud, ce chez soi n'est pas le possible abri d'une pensée soucieuse d'elle-même, mais l'image de son propre cadavre, de ce double qui hante toute œuvre d’art, comme un présage de mort déjà inscrit dans le réel, a fortiori dans l’ennuyeuse banalité des objets inertes, donc étranges du quotidien.

   En définitive, la fascination pour la multiplicité éparse de quelques réalités matériellement perçues ou dites ne suffit pas pour atteindre l'esprit de simplicité nécessaire à une pensée mesurée et dynamique du réel. Francis Ponge le reconnaît d'ailleurs : "Beaucoup de paroles simples n'ont pas été dites encore. Le plus simple n'a pas été dit." [4] Mais n'aurait-il pas fallu, pour vraiment dire, penser en fonction d'une source simple ? Néanmoins, le renforce­ment désen­chanté de la banalité de quelques expériences de la vie quotidienne qui nient toute création métaphorique (a fortiori métaphysique) ne rend possibles que des représenta­tions ordinaires, donc seulement communi­cables. Et ce parti pris de la finitude du contingent ne suffit pas pour approcher l'universalité de la Nature, de l'Humain ou de la Culture. Comment sortir de cette impasse ? Que proposerait une métaphysique qui remplace­rait le parti pris des choses les plus proches par le Don global du réel ?

   À partir d'un fond inconnaissable, d'une Nuit mystérieuse, d'un insondable Obscur, ou bien à partir d'une lumière qui réchauffe sans brûler, se manifeste en effet le Don toujours répété du réel, y compris le Don de l’Éternel par la Nature. Et c’est la vérité de ce Don inouï qu’approchent les hommes exigeants lorsqu'ils cherchent, à partir de la finitude de leur propre singularité, un contact éphémère et provisoire avec ce qui les rend créateurs. Mais, puisque tout ce qui est donné à chacun par la Nature naturante, ici et maintenant, sera ensuite retiré, il est possible de nier ce retrait, c’est-à-dire de refuser provisoirement ce négatif, de le mettre entre parenthèses, notamment en agissant librement. Comment ?

   D'abord, au sens du dictionnaire Littré, un don peut être l'objet d'une donation, c'est-à-dire être donné gratuitement. Et c'est bien dans ce sens qu'il faut d'abord envisager le rapport de chaque homme à la Nature naturante, avant toute dimension économique, parce que la réalité d'une existence singulière est donnée différemment à chacun, ici et maintenant, d'une manière globalement simple : constitutive de la même humanité pour chacun, notamment dans son avenir mortel. Pourtant, cette réalité vivante qui est donnée provisoirement ne détermine et ne contient pas totalement chacun puisque chaque conscience peut aussi exprimer une singularité capable d'être libre, donc de refuser ou de modifier certaines déterminations matérielles.

   L'existence propre de chaque singularité humaine est en effet distincte de la vie en général qui la fonde et qui lui succède. Est-ce absurde ? Non, s'il est admis que le don d'une existence, que ce don imprévisible et simple, ne persévère et ne se transmet à d'autres existences qu'avec le possible accord libre de chacun. Pour cela, la donation du réel par la Nature naturante, nécessaire pour constituer le monde de chaque existence, peut être définie par trois concepts qui rassemblent et orientent les significations : celui du provisoire, celui du simple et celui du libre (accepté, voulu ou refusé).

   Pourtant la présence du réel, dans son ensemble, ne paraît pas tout à fait simple eu égard à la pluralité des manifestations de la Nature naturée. Cette dernière n'est-elle pas d'ailleurs elle-même composée d'êtres et de vide ? Sans doute, mais dans ce cas, le réel - dont l'étymologie renvoie au mot latin realis, lui-même dérivé de res (chose) - demeure indéterminé. Le réel est donc à la fois tout ce qui est effectivement donné, tout ce qui le sera, mais aussi tout ce qui est vide et qui permettra le déploiement des êtres dans l'espace. De plus, dans sa dimension concrète, le réel n'est pas une image, mais un ensemble dynamique de présences et d'absences, de potentialités, de virtualités et d'oublis qui réalise (ou non) des cohérences. D'un point de vue plus abstrait, le réel est tout ce qui est défini comme un être permanent et autonome parce que donné comme tel logiquement à l'esprit (la réalité des nombres ou des idées chez Platon). Ou bien le réel est tout objet qui est donné aux sens, voire qui existe actuellement, donc qui est pour ne plus être, c'est-à-dire qui devient…

   D'une manière moins simple, inspiré par André Breton, Maurice Blanchot pensait que la totalité du réel est "précisément l'impos­sible continuité du réel et de l'imaginaire."[5] Cela signifie qu'il y aurait une cruelle séparation entre le possible (le réel concret et en devenir de la Nature naturée) et l'Impossible (notamment la fiction du Néant) ; et cette séparation serait posée non relativement comme ce qui n'est pas encore possible, mais comme l'espace infini et sacré qu'un rien, créé par l'imaginaire (cette fiction qui feint de saisir le Tout), tenterait vainement de remplir par ses transgressions. L'unification impossible du réel, ainsi que la fermeture impossible de ses possibles en une totalité vraiment cohérente et connais­sable, pourraient alors conduire la pensée à formuler une autre perspective, une troisième voie neutre qui refuserait, en les renvoyant dos à dos, ces deux impossibilités : ni l'une (l'unification), ni l'autre (la totalisation). Resteraient des points de suspension et des vides entre les deux…

   Loin de toute extravagance, de tout oubli du possible, la donation du réel serait pourtant simple si l'on refusait de l'enferme­r entre deux pôles contradictoires, entre la perfection de la Nature naturante et les violences chaotiques et avilissantes de la Nature naturée. Car en supposant que la Nature est infinie dans sa réalité sensible et intellectuelle, c'est-à-dire indivi­sible, chacune de ses fins matérielles (aucune n'étant totalement séparée d'elle) créerait  nécessaire­ment le devenir d'un passage du simple vers le complexe, d'un infini créateur vers des œuvres finies et mortelles, et cela indéfiniment.

   En conséquence, la Nature ne se réduit ni à la complexité des mondes déjà créés, ni à la simplicité de sa Source, ni à la diversité de ses dons, car l'imagination des hommes ne parvient à penser ni son passé ni son avenir ; même s'il est peut-être vrai que toutes les manifestations de la Nature naturante proviennent de sa simplicité originelle capable d'exprimer en permanence la cohérence de sa source infini­ment créatrice. 

   En tout cas, chaque homme a reçu en même temps le don d'une existence différente et de possibles libertés, et pas un don total de la Vie et de la Liberté. Cela signifie assurément que le Tout - que constitue la Nature naturée selon la fiction englobante de l'imaginaire - n'est jamais complète­ment donné, ni donnable, ici et maintenant, notamment parce que le don du Tout n'est que le don de l'Ouvert de l'infini sur un devenir indéfini qui reste à chaque instant porteur de changements et d'imprévisibles nouveau­tés.

   En conséquence, le don du devenir du Tout du réel n'est pas encore effectué. Il n'est donc pas pensable à partir de la seule catégorie figée et préétablie de l'Être, même en tant que fascinante réalité absolue (théologique) capable de donner et de se retirer. Dès lors, la formule de Heidegger, selon laquelle Il y a l'Être (es gibt das Sein), paraît absurde, c'est-à-dire secrètement écartelée, désorientée. Elle ne voit pas que chaque il y a (es gibt : cela donne) mêle confusé­ment ce qui est partiellement donné Tel quel, ou Tel dans la Nature naturée, et la Source éternelle de la Nature naturante qui donne à chaque singularité la possibilité d'être libre lorsqu'elle décide de refuser le Don imaginaire, impersonnel et impensable de l'Être dans sa Totalité.

   Pour échapper à une interprétation seulement déterministe et matérialiste de l'Être, il serait sans doute préférable de supposer que chaque existence singulière (affirmée davantage par sa propre liberté que par des affects multiples et différents) n'a pas été complètement déterminée par la Nature naturante, car cette dernière, eu égard à sa réalité infinie, ne semble pas préméditer complètement ses créations. Cela signifie qu'aucun de ses dons ne possède un sens a priori. Aucun n'est le don de l'Être universel pour un étant, mais chacun est le don neutre du possible et du virtuel pour des singularités éphémères et finies, qui agissent néanmoins librement lorsqu'elles le veulent, sans un repli complet sur elles-mêmes ; notamment lorsqu'elles se situent en rapport avec l'Infini de la source créatrice de la Nature naturante, en de brefs contacts avec cet Infini qui leur inspire un peu leurs propres créations.

   En tout cas, sur un fond d'éternité, sur le fond de la puissance éternelle de la Nature naturante qui toujours crée de nouvelles vies, chaque étant donné n'est que provisoire, en attente de son avenir, libre ou non. Car l'acte qui donne éternellement de l'impersonnel s'adresse à des singularités qui ne sont pas prédéterminées à recevoir sans pouvoir accepter, transformer ou refuser toute donation. Cette dernière peut en effet être suspendue, ou inspirer une nouvelle manière de donner, voire permettre de créer de nouveaux dons, à chaque nouvel instant, et même si chaque don  nouveau est inséparable d'un inévitable retrait futur. Dans cet esprit, chaque instant vécu qui a vraiment été créé par la Nature naturante d'abord, puis transformé par l'homme, paraît toujours nouveau, insaisissable, éphémère et changeant. Chaque moment se suffit à lui-même et rayonne comme s'il était essentiel, même s'il n'est jamais complète­ment donné dans ses couleurs et dans ses structures. Il sera en effet nourri différem­ment par le style de chacun, à partir de la simplicité de la source créatrice qui peut inspirer la cohérence de chaque singularité, dès lors que cette dernière cherche à s'approprier, à sa manière, les forces de la Nature qui ont créé ses possibilités et ses virtualités.

 

 


[1]  Ponge (Francis),  Ode inachevée à la boue, Pièces, Poésie / Gallimard, nrf, 1962, p. 61.

[2] Bachelard (Gaston), L'Air et les songes, Corti, 1948, p.110.

[3] Sartre (Jean-Paul), Situations 1, Gallimard, 1947.

[4] Ponge (Francis), Pochades en prose, Méthodes.

[5] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, NRF, Gallimard, 1980, p. 10.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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