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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La rose est-elle sans pourquoi ? (2)

La rose est-elle sans pourquoi ? (2)

   Comment Angelus Silesius (né Johannes Scheffler), poète allemand et mystique catholique du XVIIe siècle a-t-il pensé d'une manière préphilosophique son rapport à la totalité de la Nature ? Dans son livre, intitulé  Cherubinischer Wandersmann, il a semble-t-il donné une réponse qui, en dépit de sa dimension symbolique, paraît au cœur de sa pensée : 

 

"La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a pour elle aucun soin, - ne demande pas : Suis-je regardée ?" [1]

 

Que penser de ce distique qui semble d'abord échapper aux exigences de la pensée philosophique ? Pour répondre à cette question, il faudrait commencer par savoir ce que signifie penser, ou, en tout cas, tenir pour vrai un sens de la pensée, voire une constellation de concepts de la pensée. Quelle serait cette constellation dans sa mise en perspectives par rapport à cet étrange distique de Silesius qui, pour un philosophe, serait un simple aphorisme donnant plus à penser que ce qui avait déjà été pensé ?  

   Mais, auparavant, de quelle rose s'agit-il, par delà toutes les roses possibles ? Pour répondre, il nous faut problémati­ser cet aphorisme qui contient plusieurs significations, plus ou moins claires. Les concepts possibles seraient, dans l'ordre d'un possible processus : d'abord supposer le point neutre "qui a contenu le cercle"[2] de toutes les possibilités, c'est-à-dire le point à partir duquel cesse la disjonction du voir et du parler (pour écrire sa pensée à partir de ce point intermé­diaire). Ensuite s'étonner, reconnaître ses ignorances sans chercher à rendre visible l'impossible. Puis inventer de nouvelles possibilités sans chercher à voir ou à dire le non-être, ce qui n'est plus ou ce qui n'est pas encore. Ensuite questionner sans imposer ses argumentations ou ses démonstrations, douter de leurs vérités donc, chercher à conceptualiser, toujours en problématisant pour viser l'universel, pour clarifier ses sentiments et ses intuitions par delà déraison ou folie, et pour ordonner vivement en chaque nouvel instant son propre cheminement. Dans le prolongement de ce tenu pour vrai, l'aphorisme qui nous donne à penser exprimerait bien l'idée neutre qui précède toutes les épreuves sensibles (mystiques et poétiques), puisque son écriture affirme sans faire parler et sans faire voir la rose dont il est question.

   Dans le silence d'une ignorance assumée, qui ne semble pas l'étonner, Silesius affirme humblement une proposition fragmentaire qui donne volontairement à penser ce qui pourrait être présent pour chacun en tant que chose inconnaissable, par delà toute preuve assurée. Cependant la pensée de Silesius n'accomplit pas une démarche vraiment philosophique parce qu'elle ne problématise pas clairement, explicite­ment et progressivement la relation nécessaire du monde de "la rose" avec sa nécessaire ouverture sur l'homme et sur la totalité de la Nature (ou du divin). Sa pensée préfère d'ailleurs parfois renoncer à elle-même : "Mon Dieu, comment est-ce possible ? Mon esprit, ce néant, aspire à T'engloutir, Toi, l'espace de l'éternité ! " [3]

   La pensée volontairement humble de Silesius n'a donc pas cherché à affronter toutes les contradictions (voire tous les paradoxes) du réel pour les résoudre ou pour les clarifier, elle les a brûlées dans le feu égalisateur (entre tout et rien) de son rapport à Dieu, de son rapport à un éclair éternel [4]qui devient pour nous ce qu'Il ne fut jamais,[5] à ce Verbe [6] qui ne dit qu'une seule parole et dont l'infinité pénètre mystérieusement l'âme de l'homme comme en un vase[7]. Car Dieu entraîne chacun ou bien le transporte vers Lui, en Lui, hors de Lui, pour l'engloutir dans son unité [8] tout en lui inspirant différents points de vue sans les confronter à des réalités bien distinctes. Pour cela, l'unité divine s'enflamme pour transfigurer le corps en esprit afin de faire rayonner et briller l'âme, cette gouttelette dans la mer reconnue par la mer, cet esprit éternel ou cet or de l'amour [9] qui se divinise par son retour vers Dieu lorsqu'Il l'accueille :

 

"L'âme a deux yeux : l'un regarde le temps

Et l'autre se tourne vers l'éternité." [10]

 

   En fait, l'aphorisme de Silesius est à la fois proche de la pensée mystique de Plotin pour qui l'âme devient parfois ce qu'elle voit en créant la tonalité unique qui la simplifie et en l'élevant au niveau de la pensée pure.[11] Néanmoins, nous sommes bien loin de la pensée vraiment philosophique de Plotin qui distingue clairement et distinctement l'âme du monde matériel de celle de son propre moi : "Notre âme ne s'est pas enfoncée en sa totalité dans le sensible, mais il y a quelque chose d'elle qui demeure toujours dans le monde spirituel." [12]

   Par ailleurs, cette perspective est loin de celle de Spinoza qui affirmait que "les yeux de l'Âme par lesquels elle voit et observe les choses, sont les démonstrations elles-mêmes." [13] Cette proposition implique une distance et une distinction entre l'âme comme mode (manière d'être singulière[14], d'être affectée, d'être en autre chose qu'en l'être en soi) et l'âme comme partie expressive de l'entendement infini et éternel de Dieu (c'est-à-dire de la Nature) dont l'idée, sous l'attribut pensée, permet de la concevoir ; car pour Spinoza l'attribut a la propriété de percevoir et d'exprimer son être en soi déterminé, ce qui constitue son essence même. Nous percevons donc notre âme distinctement soit par l'attribut pensée comme idée que l'âme est corporelle tout en étant sub specie aeternitatis, soit indirectement par l'idée que l'âme a de l'affection[15] du corps, car nous n'avons pas notre âme, elle est en Dieu. Cela implique que toute pensée vraiment philosophique aime les distinctions et les repères clairs, entre l'émergence de la pensée (sa sortie d'elle-même), sa résurgence (son retour à elle-même), ses oublis, sa présence et sa réminiscence des chemins parcourus, tout en demandant pourquoi des êtres dépendants et distincts pourraient être sans pourquoi… Ce qui nous reconduit vers Silesius.

   Si l'être est l'être, comme l'affirmait Parménide, sa réalité s'impose comme éternelle et sans pourquoi. Le don de l'être est alors inexplicable. Dans ce premier sens, idéaliste, il s'agit peut-être de l'idée d'une rose parfaite, éternelle, donc autosuffisante qui ignore bêtement son devenir, ses brèves floraisons. Cependant, cette interprétation, plutôt claire et simple, est bien loin de la réalité éphémère des roses, inséparables des rosiers qui requièrent une terre, de la lumière, de l'eau et de l'air... Car une rose ne fleurit que parce que son monde le lui permet, même si elle ne le sait pas elle-même (elle est sans pourquoi). Pour cela, l'aphorisme de Silesius décrit surtout un fait, c'est-à-dire la situation et les qualités d'une chose ou d'une action à un instant donné. Mais, n'étant pas décrit positivement comme le serait un fait brut, imposé, définitif et rapporté intellectuelle­ment à d'autres faits, ce fait abstrait flotte en dehors de tout monde pos­sible, hormis celui d'une particularité refermée sur elle-même et igno­rante de tout ce qui la concerne, de "tout ce qui arrive" dirait Wittgens­tein.[16] L'Être du monde n'est donc pas en jeu, mais seulement l'image, le tableau (Bild), le non-être d'une rose qui s'accroche aux seuls faits de son ignorance et qui obéit aveuglément à une nécessité inconnue, voire mythique : " Il n'y a pas de fait en soi, mais toujours il faut commen­cer par introduire un sens pour qu'il puisse y avoir un fait (…) Non, justement il n'y a pas de faits, seulement des interprétations." [17] 

   En conséquence, cette rose qui est dite sans pourquoi fait penser à la rose de quelque rêverie contemplative. Car toute contemplation implique un mélange mystérieux d'être et de non-être, de faits et de sens, d'ignorance et de concentration, de silence et de recueillement comme chez Plotin : "Souvent m'éveillant de mon corps à moi-même, devenu alors extérieur à tout le reste et intérieur à moi-même, contemplant une beauté merveilleuse, sûr alors d'appartenir au plus haut point au monde supérieur, ayant vécu la vie la plus noble, étant devenu identique au divin, m'étant fixé en lui, étant parvenu à cette activité suprême et m'étant établi au-dessus de toute autre réalité spirituelle, quand, après ce repos dans le divin, je retombe de l'Intellect au raisonnement, je me demande comment j'ai pu jamais, et cette fois encore, descendre ainsi…" [18] Dans ce sens, l'aphorisme de Silesius fait converger mysticisme et contemplation, le visible et l'invisible, la finitude de l'image d'une rose et son inexprimable présence dans un monde divin et éternel, conformément à  l'idée de Wittgenstein selon laquelle la contemplation d'une totalité limitée, a fortiori d'une rose, révélerait l'élément mystique qui montrerait ainsi l'inexprimable.[19] Cette contemplation procure alors une sorte de joie, car elle imagine qu'elle a dépassé ses propres limites. En fait, l'élément mystique de cette présence de l'infini dans le fini détourne à la fois de soi-même (du monde de sa propre intériorité), et de la perception des objets ordinaires. Ou, plutôt, la contemplation fait apparaître l'extraordinaire dans des objets banals, dans des phénomènes ordinaires ou dans le fonctionnel, en accueillant l'inexprimable qui réside dans la choséité inconnaissable de la rose. Cette dernière est donc « sans cause » explicative ni appropriable par l'homme, sans la finalité d'un « il y a » qu'il faudrait prolonger.  Cependant, la rose n'est pas sans les causes productrices ou créatrices de la Nature. Sa contemplation ouvre alors sur un monde inconnaissable, autant silencieux que sans images. Néanmoins, cette contemplation paraît bien vaine si nous n'éternisons que des apparences.

 

 


[1] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem, 2004,  I. § 289, p.126.

[2] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem III, § 28, p.209.

[3] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem III, § 50, p.216.

[4] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem V, § 165, p.378.

[5] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem IV, § 1, p.271.

[6] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem IV, § 9, p.273.

[7] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, IV, § 129, p.307, § 147, p.312, et § 157, p. 315.

[8] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem IV, § 10, p.273.

[9] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, Ibidem V, §127 et III, § 240, p.265.

[10] Silesius (Angelus), Le Voyageur chérubinique, IV, § 24, p. 277, § 16, p.275, III, § 228, p.261 et § 266, p.403.

[11] Plotin, Ennéades, IV, 3, 8, 15.

[12] Plotin, Ennéades, IV, 8, 8, 1.

[13] Spinoza, Éthique, V, proposition XXIII, scolie.

[14] Spinoza, Éthique, II, 8.

[15] Spinoza, Éthique, II, proposition 19, 23 et 26.

[16] Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, §1.

[17] Nietzsche, FP, 7 –60-, vol, 12. 

[18] Plotin, Ennéades, IV, 8, 1, 1.

[19] Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 6.45 et 6.522.

La rose est-elle sans pourquoi ? (2)

   Dans un bref essai intitulé Philosophie et mysticisme – La rose de Silesius, j'ai interprété la création poétique en tant qu'expression d'un rapport obscur au réel, notamment à partir de l'abîme des sensations humaines. Plus précisément, chez Silesius, l'acte poétique a refusé les images en les transfigurant et en les purifiant dans une perspective mystique qui a conservé le rapport à l'obscur en cherchant à fusionner avec lui. Les paroles évidentes alors produites ne s'interrogent pas sur elles-mêmes, car elles donnent plus à penser qu'elles n'ont pensé. Elles affirment plutôt avec fulgurance pour faire voir et entendre Dieu, le sans pourquoi de la rose, l'invisible  et l'obscur.

   En revanche, la pensée philosophique qui veut interpréter ces épreuves instaure un autre cheminement. Elle privilégie les lumières de l'esprit pour recouvrir l'obscur, certes sans y parvenir totalement. Ou bien elle nourrit l'acte poétique et le prolonge en le contrôlant, c'est-à-dire en rassemblant dans une problématique cohérente la constellation de quelques nouveaux concepts déployés sur l'obscur.

   En tout cas, d'un point de vue philosophique, la raison humaine prévaut. Elle est l'activité de l'esprit qui crée des rapports ordonnés, clairs et accordés entre des concepts. Dès lors, la rose de Silesius ne serait-elle pas comme Dieu (ou comme la Nature pour Spinoza), ce qui n'est pas sans raison, mais l'action d'une raison inconnaissable, et pourtant bien présente lorsque la pensée saute du sans pourquoi de la rose (l'abîme du sans fondement) dans la raison de sa floraison : la rose fleurit parce qu'elle fleurit ?

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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