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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La création du sujet par Paul Klee

Détail d'un tableau de Paul Klee intitulé Seneccio, 1922, Kunstmuseum, Bâle. Ce tableau a été reproduit dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

Détail d'un tableau de Paul Klee intitulé Seneccio, 1922, Kunstmuseum, Bâle. Ce tableau a été reproduit dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

 

   La notion de sujet est paradoxale. Elle désigne à la fois ce qui agit (le sujet d'une action) et ce qui subit comme l'indique l'origine étymologique latine de subjectum (ce qui est subordonné à). Polysémique, le sujet désigne à la fois un centre d'intérêt, un objet d'étude, un être réel, une permanence ou une origine, et, à l'opposé, un individu soumis à une autorité politique, à une prééminence, à une responsabilité, à un support d'attribution. Dès lors, comment l'homme pourrait-il être sujet de lui-même sachant que, s'il se veut sujet absolu, le dépassement de sa finitude ne peut le conduire qu'à l'éclatement de la folie ? Lorsqu'il se veut soleil, il se perd dans un centre fictif qui n'en finit pas de s'approfondir, de se vider de sens et de réalité. Ou bien il n'y a plus de sujet possible : "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement." [1]

 


[1] La Rochefoucauld, Maximes, XXVI.


 

Dessin de Paul Klee reproduit page 3 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

Dessin de Paul Klee reproduit page 3 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

   En découvrant de multiples dessins de Paul Klee, l'impression générale est celle de la prolifération des perspectives. Pourtant, ce que recherchait le peintre était très précis : "Quel artiste ne voudrait s'établir là, où le centre organique de tout mouvement dans l'espace et le temps – qu'il s'appelle cerveau, ou cœur de la Création – détermine toutes les fonctions." [1] En fait, Paul Klee semble plutôt naviguer d'un centre organique vers un autre, d'un point plus ou moins léger ou pesant vers un autre, toujours à la recherche d'un invisible point central de perspective qui concentrerait en lui tous les points, car il serait le cœur de la création dans et par un contact entre le fini et l'infini, y compris pour son créateur dont le langage plastique se resserre sur l'essentiel (dans la certitude de l'incertitude) en exprimant distinctement un je et un monde ouverts sur ce qui ne peut pas être représenté. Pour Christiane Chauviré interprétant l'immanence de l'ego chez Wittgenstein, par exemple, cela signifie "l'impossibilité de représenter dans l'expérience le point de vue qui est à la source de mon expérience." [2]

  C'est ainsi que dans un dessin très singulier de Paul Klee par lui-même, chaque point du visage semble rayonner à partir d'un point central d'énergie intérieure qui répète le surgissement de points différents, ici et là. Ou bien, selon Michaux, chaque point serait "le maître du mécanisme, l'enchanteur caché." [3] En fait, Paul Klee s'imagine plutôt "entre un Moi égocentrique et un Moi divin." [4] Il ne se représente pas à la manière de Narcisse qui a sans doute été le premier amateur d'autoportrait. Car ce dernier s'était laissé piéger par sa propre symétrie, par un illusoire miroir qui devait le mettre au centre d'un monde précis, régulier, homogène, mais déjà mort, comme un roc refermé sur lui-même. En réalité, dans la Nature infinie, il n'y a pas de centre, pas de chemin principal ni de subjectivité absolue. Les métaphores idéalistes de la transcendance, de la lumière ou du soleil sont transmutées. Tout gravite partout, autour d'autres soleils, vers des étoiles nouvelles, en fonction de "graduelles émanations". [5]

 

 


[1] Klee (Paul), cité par Henri Michaux dans Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

[2] Chauviré (Christiane), L'immanence de l'ego, PUF, 2009, p.15.

[3] Michaux (Henri), Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 17.

[4] Klee (Paul), Journal, p.332.

[5] Michaux (Henri), Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

 

Dessin de Paul Klee reproduit page 23 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

Dessin de Paul Klee reproduit page 23 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

   Un dessin de Paul Klee met en œuvre une autre perspective du sujet : celle de quelques repères inhérents à son propre devenir. Une bouche, deux yeux, et les lignes hésitantes d'un homme un peu concentré, mais surtout étonné par la nature imprévisible de son propre devenir, notamment lorsque, selon Michaux, "une ligne repense un visage." [1] En fait, cette bouche paraît muette, apaisée. Elle préfère le silence de ce qu'elle rend visible, c'est-à-dire un jeu entre trois centres seulement très provisoirement possibles, l'un après l'autre, plutôt que la violence d'une parole qui prétendrait dominer le devenir de toutes les apparences ainsi que tous les malheurs d'une existence incapable de se penser elle-même, d'aller au centre d'elle-même, notamment à cause de ses malheurs comme l'écrivait M. Blanchot lorsqu'il commentait S. Weil, "Penser le malheur, c'est conduire la pensée vers ce point où la puissance n'est plus la mesure de ce qu'il faut dire et penser ; c'est unir la pensée à cette impossibilité de penser qu'elle est pour elle-même comme son centre (…) C'est ainsi que le centre de la pensée est ce qui ne se laisse pas penser." [2] Le centre impensable de la pensée crée en effet une preuve fugitive de l'impossibilité d'être tout à fait et définitivement soi-même ; et ce centre impensable engloutit en s'annulant.

 


[1] Michaux (Henri), Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 18.

[2]  Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Gallimard 1969, pp.175 et 176.

 

Dessin de Paul Klee reproduit page 9 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

Dessin de Paul Klee reproduit page 9 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

   Dans le champ indéfini des possibles de la réalité, humaine et naturelle, il n'y a souvent ni chemin ni centre. Le hasard (l'indéterminé, l'imprévisible, la rencontre heureuse ou malheureuse de diverses déterminations) souvent triomphe. Aucun centre absolu repérable, saisissable, le réel se déverse de toutes parts. Contractions et expansions, aux rythmes divers, entraînent entre ciel et gouffre, vide et montagnes, désert et oasis. Emporté par les ruissellements et par les sécheresses des êtres, l'homme découvre des centres variables et contradictoires, ceux de l'Esprit et ceux, innombrables, des sens, ou bien ceux des plus chaudes espérances contredites par ceux des plus froides incertitudes. Le langage de la nature ainsi murmure les multiples couleurs de la présence des êtres au monde, confrontant la force et les faiblesses de leur vie. Chacun erre entre les lignes ascendantes de ses projets et les chutes de ses espérances : le  désir de chacun ainsi s'obscurcit au bord d'un gouffre invisible. 

Dessin de Paul Klee reproduit page 10 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

Dessin de Paul Klee reproduit page 10 du livre de Michaux intitulé Paul Klee, Fata Morgana 2012, p. 14.

     Certes, lorsqu'il navigue sur la mer de ses multiples désirs, le sujet de son propre voyage paraît absorbé par l'astre presque défunt qui devait le guider. Détourné de son centre, extérieur à lui-même, il erre alors comme tous ses désirs ; ou bien comme le dit Leibniz, il oscille sans repos comme un balancier d'horloge, mais dans une inquiétude (uneasiness en anglais) ininterrompue… Cependant, jamais la navigation de Paul Klee au bord de l'infini ne sombre dans l'épreuve de quelque folie solitaire, calcinée par le déploiement de sa propre énergie qui se serait détournée du centre infini de l'énergie créatrice de la Nature qui l'inspire et la revitalise.  

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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