Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'être et le non-être chez Platon

L'être et le non-être chez Platon

   

 

 

     L'être le plus général que rencontre toute pensée humaine qui s'interroge sur la totalité du réel n'est pas un Être transcendant, mais l'être qui contient en lui du non-être. Cela signifie d'abord que tous les êtres possèdent une altérité et une identité en eux-mêmes, ensuite que, dialectiquement, l'être est à la fois, ce qu'il est et n'est pas ce qu'il n'est pas encore. Cette altérité dans l'être ne pose pas de difficulté à la pensée qui, eu égard au principe logique d'identité, distingue aisément la passivité d'un être dans sa relation avec un autre être, et, eu égard au principe de non-contradiction, distingue sa propre activité et celle qui ne le concerne pas. Le principe de non-contradiction est en effet fondé sur l'activité de la pensée, qui, elle aussi, n'est pas ce qu'elle n'est pas. Comme Platon [1] on peut alors échapper à l'argumentation sophistique, d'ordre tautologique, qui affirmait dans le Parménide que l'être est, que l'être c'est l'être, et que l'un seul participe à l'être… En conséquence, afin de constituer un véritable jugement concernant toutes les choses, il faut aussi interroger les attributs les plus généraux de l'être que sont d'abord le mouvement et le repos. En fait, l'être est mouvement ou repos, car les choses, toutes les choses qui sont, se présentent soit en mouvement soit en repos. Du reste, sans ce mouvement ou ce repos extérieur à la pensée, aucune réflexion ne serait possible concernant les relations apparentes entre les choses. La pensée ne pourrait que contempler la passivité et l'identité de chaque chose par rapport à elle-même. Mais le mouvement et le repos étant d'une part extérieurs à la pensée, et d'autre part sans communication entre eux (une chose étant soit en mouvement, soit en repos, sans un intermédiaire entre eux, et pas les deux à la fois), il faut qu'il y ait dans le sujet connaissant des attributs de l'être qui permettent de saisir distinctement, donc sans intermédiaire et sans mélange, le mouvement et le repos. Pour cela, face aux attributs de l'être visible, donc sensible, Platon a fait intervenir deux attributs supplémentaires qui concernent aussi l'être de la pensée : le même et l'autre. Ces deux concepts permettent de penser le mouvement (autre), le repos (même), ainsi que le non-être de ce qui «est» entre le mouvement et le repos : l'autre comme médiation de la relation ainsi que comme intervention de la pensée dans l'être. Certes, en disant que l'être est à la fois mouvement et repos, Platon ne veut pas assimiler le repos à l'être et le mouvement au non-être, mais il affirme que l'être permet à la fois le mouvement et le repos, alors que l'être du repos ne saurait produire le mouvement. En fait, le mouvement et le repos participent à l'être en tant qu'attributs les plus généraux des choses. Ils sont à la fois, à cause de la finitude de chaque chose sensible, l'être de ce qu'ils sont et le non-être de qu'ils ne sont pas. Ils reçoivent en effet de l'être auxquels ils participent de deux manières possibles : soit comme être (le mouvement est) soit comme non-être (le mouvement n'est pas si la chose est en repos). Cela signifie que le non-être participe à l'être dans la mesure où il n'est pas l'être, bien qu'il soit en relation avec l'être, car, sans ce non-être, nul ne saurait accéder à la connaissance qu'il n'y a «rien» (un non-être) entre le mouvement et le repos. Le non-être est ainsi dans la chose soit en mouvement soit en repos en fonction du genre de l'autre (attribut de l'être) qui se trouve dans la pensée, sachant que cette dernière est toujours (même par rapport à ce qui n'est pas) au moins l'être de sa propre pensée. Dès lors, le non-être, tout comme le non-mouvement, est ce qu'il n'est pas lorsqu'il ne participe pas à l'être. Ce qui revient à dire que l'être peut se priver de l'un de ses attributs en ne conservant en lui que le non-être comme attribut. Par ailleurs, un éventuel Être transcendant, en soi, n'aurait pas de réalité pour la pensée puisqu'il ne saurait être connu. Il est un non-être pour la connaissance, même si je peux le penser en tant qu'il n'est pas connu, notamment comme une hypothèse. Mais parce que la pensée maîtrise les attributs généraux de l'être : le mouvement, le repos, le même et l'autre, elle peut s'appuyer sur le couple qui oppose le même à l'autre et énoncer que l'être est soit ce qu'il est, soit ce qu'il n'est pas. L'être n'est donc ni une réalité absolue en soi, ni un objet pur de la pensée qui s'opposerait au néant, mais ce qui donne nécessairement et suffisamment à la pensée l'un et l'autrel'un ou l'autrele mouvement et le repos, et le mouvement ou le repos. Plus précisément, en affirmant que l'être est mouvement et repos, Platon ne veut pas dire que les deux attributs de l'être sont des contraires (comme le chaud et le froid qui supposent le tiède comme intermédiaire), mais des contradictoires qui empêchent toute communication possible entre eux. Il n'y a pas de mélange possible entre le mouvement et le repos, car "l'être se mêle à tous les deux puisqu'ils «sont» tous les deux." [2] Il y a ainsi communication et participation du mouvement à l'être, du repos à l'être, mais pas du repos au mouvement (ni inversement). Et ces deux attributs n'épuisent pas tout l'être, bien qu'ils ne soient attributs que de l'être, car l'être possède deux autres attributs : le même et l'autre. Ainsi, le mouvement est, le repos est, puisqu'ils participent à l'être, mais ni le mouvement, ni le repos, ni les deux ensemble, ne sont l'être. Leur attribution n'implique pas une identification, même partielle. Il est d'ailleurs facile d'imaginer que si le mouvement et le repos étaient l'être, le mouvement et le repos se confondraient. Pour les mêmes raisons, concernant la pensée, une idée en mouvement est autre chose que l'être, tout en participant à l'être : "Il est donc forcé que, pour le mouvement tout comme selon tout le reste des genres, il y ait un être du non-être : selon tous, en effet, la nature de l'autre, en rendant chacun autre que l'être, fait de lui un non-être." [3] De la même manière, le repos n'est pas l'être et sa participation à l'être est inséparable de l'attribution de l'altérité qui permet de le distinguer. Dès lors, le mouvement est sans participer à lui-même mais à l'être, sans s'identifier à l'être mais à lui-même. Il en est de même pour le repos, le même et l'autre. De plus, la connaissance des relations (par communication et participation) entre les attributs de l'être suppose qu'une adéquation est possible entre la relation extérieure de la chose et celle de la pensée. Pour cela, la pensée du même est nécessaire pour savoir si A reste toujours A (en repos selon le principe d'identité) ou bien devient B (en mouvement selon le principe de contradiction). Les attributs que sont le même et l'autre permettent en effet, par participation du repos au même et du mouvement à l'autre, la connaissance de leurs relations. Ce qui implique que si l'être est le même de ce qu'il est et l'autre de ce qu'il n'est pas, c'est parce que le même participe à l'être et n'est pas l'être, et parce que l'autre est lui-même tout en s'attribuant à l'être. En déclarant soit que S est blanc, soit que S n'est pas non-blanc, le jugement affirmatif se révèle aussi négatif, ce qui veut dire que toute affirmation suppose une négation. Or c'est l'être en tant que principe générique qui permet cette division (entre mouvement et repos) ainsi que le rassemblement de l'être et de ses attributs selon le point de vue d'une subordination qui "discerne une nature unique, rassemblée en une unité à travers une multiplicité de tels entiers." [4] En tout cas, l'être possède en lui-même le principe de cette division, notamment grâce au non-être qui participe à l'être, qui n'est pas l'être, mais qui est dans l'être. Il s'agit ainsi de l'attribut que Platon nomme l'autre et qui n'est pas un pur néant, puisque ce dernier conduirait à la destruction de l'être. En tout cas, le non-être «est» parce qu'il participe à l'être, mais l'inverse ne saurait être vrai, car ce qui n'est pas relève d'une fiction qui ne possède aucune possibilité d'exister. Cependant, l'autre, ou le non-être, permet surtout à l'erreur d'être explicable dans la mesure où un attribut participerait à tort à un genre qui ne saurait avoir de relation avec lui (comme le mouvement avec le même). Dès lors, parce que le non-être est sans être l'être, un discours sur le non-être est possible ainsi que sur l'être. Il y a ainsi cinq concepts nécessaires au savoir, irréductibles l'un à l'autre, et ces cinq concepts sont suffisants pour concevoir les relations les plus générales entre les êtres, sans situer le non-être au même niveau que l'être (il y aurait deux êtres), mais dans l'être, subordonné à l'être, c'est-à-dire à un être générique qui comprend les attributs de l'être d'une chose et du non-être de cette chose. Du reste, cette subordination du non-être à l'être empêche la réfutation dite du "troisième homme" (qui dépasserait l'un et l'autre). En tout cas, un homme est lui-même sans être tous les hommes, mais l'unité générique de l'homme rassemble l'homme individuel et tous les hommes, car tout existant se compose d'unité et de pluralité, des limites et de l'illimité.[5] En conséquence, dans la perspective de Platon, le non-être n'est pas le néant, le contraire absolu de l'être, mais un être autre que l'être qui est un peu dans l'être à la manière de l'alphabet et de la grammaire qui déterminent les rapports entre les lettres… De plus, si l'être contient en lui du non-être (et non du néant), si l'être est à la fois ce qu'il est (le même) et ce qu'il n'est pas encore (l'autre), le concept de non-être est nécessaire pour penser l'être. Or ce non-être n'est pas un rien absolu puisqu'il rend possible le passage de ce qui est à son autre, notamment en modifiant l'être sans être l'être. Il n'est pas l'être, mais il participe à l'être en étant dans l'être. Pour le dire autrement, on pourrait faire intervenir les concepts de vide et de nature. Le vide serait alors le non-être impensable qui permet une modification de l'être puisqu'il est dans l'être en rendant possibles le devenir des choses et la pensée de l'être dans et par leur altération (accroissement, diminution…). C'est ainsi dans un impensable vide qui est sans être l'être que l'être, qui ne saurait participer au non-être, peut se déployer, se modifier et être pensé. La même question s'impose alors : pourquoi l'être ne participe-t-il pas au non-être ? Tout simplement parce que l'être est générique et parce que le non-être n'est qu'un attribut possible de l'être. Le concept de nature est éclairant à ce sujet s'il n'est pas limité au sens grec de φύσις (qui signifie naissance, génération, croissance, donc altération), mais s'il désigne la totalité infinie et éternelle de l'être qui peut rassembler tous les êtres et leur non-être. Pour comprendre cette assimilation de l'être à l'infini, il faudra simplement admettre qu'il y a du fini, donc du non-être, voire des erreurs et des illusions, dans tout être qui vit dans la nature.  

 

1971


[1] Platon dans Le Sophiste.

[2] Platon, Le Sophiste, 254d.

[3] Platon, Le Sophiste, 256d.

[4] Platon, Le Sophiste, 253d.

[5] Platon, Philèbe, 16c.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article
A
J'ai vraiment aimé cette publication qui ma permis de faire une autre connaissance.
Répondre
M
Article très intéressant et clair, qui m'a permis de comprendre mon cours de métaphysique de prépa. Merci !
Répondre