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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'être et le non-être chez Platon

L'être et le non-être chez Platon

   L'être le plus général que rencontre toute pensée humaine n'est pas un Être transcendant, mais l'être qui contient en lui du non-être. Cela signifie d'abord que tous les êtres possèdent une altérité et une identité en eux-mêmes, ensuite qu'un être est à la fois, dialectiquement, ce qu'il est et n'est pas ce qu'il n'est pas, qu'il s'agisse d'un genre ou d'un attribut.

   Cette altérité dans l'être ne pose pas de difficulté à la pensée qui, eu égard au principe logique d'identité, distingue aisément la passivité d'un être dans sa relation à un autre être, et, eu égard au principe de non-contradiction, distingue sa propre activité. Le principe de non-contradiction doit donc être fondé sur l'activité de la pensée, qui, elle aussi, n'est pas ce qu'elle n'est pas. Car, dans Le Sophiste, Platon a d'abord voulu échapper à l'argumentation sophistique, d'ordre tautologique, qui affirmait comme dans le Parménide que l'être est, que l'être c'est l'être, et que l'un participe à l'être…

   En conséquence, afin de constituer un véritable jugement concernant toutes les choses, Platon interroge les attributs les plus généraux de l'être que sont d'abord le mouvement et le repos. En fait, l'être est mouvement et repos, car les choses, toutes les choses qui sont, se présentent en mouvement ou en repos. Du reste, sans ce mouvement ou ce repos extérieur à la pensée, aucune réflexion ne serait possible concernant les relations apparentes entre les choses. La pensée ne pourrait que contempler la passivité et l'identité de chaque chose par rapport à elle-même. Mais le mouvement et le repos étant d'une part extérieurs à la pensée, et d'autre part sans communication entre eux (une chose est soit en mouvement, soit en repos, sans un intermédiaire et pas les deux à la fois), il faut qu'il y ait dans le sujet connaissant d'autres attributs de l'être qui permettent de saisir distinctement, donc sans intermédiaire et sans mélange,  le mouvement et le repos.

   Pour cela, face aux attributs de l'être visible, sensible, Platon a fait intervenir deux genres supplémentaires qui concernent surtout l'être de la pensée : le même et l'autre qui permettent de penser le mouvement (autre), le repos (même), et le non-être de ce qui «est» entre le mouvement et le repos (l'autre comme médiation de la relation et comme intervention de la pensée dans l'être). Certes, en disant que l'être est à la fois mouvement et repos, Platon ne veut pas assimiler le repos à l'être et le mouvement au non-être, car l'être permet à la fois le mouvement et le repos, alors que l'être du repos ne saurait produire le mouvement.

   En réalité, le mouvement et le repos participent à l'être en tant qu'attributs les plus généraux des choses. Ils sont à la fois, à cause de la finitude de chaque chose, l'être de ce qu'ils sont et le non-être de qu'ils ne sont pas. Ils reçoivent en effet de l'être auxquels ils participent de deux manières possibles : soit comme être (le mouvement est) soit comme non-être (le mouvement n'est pas si la chose est en repos). Cela signifie que le non-être participe à l'être dans la mesure où il n'est pas l'être, bien qu'il soit en relation avec l'être, car, sans ce non-être nul ne saurait accéder à la connaissance qu'il n'y a «rien»  (un non-être) entre le mouvement et le repos. Le non-être est ainsi dans la chose soit en mouvement soit en repos en fonction du genre de l'autre qui se trouve dans la pensée, sachant que cette dernière est toujours (même par rapport à ce qui n'est pas) au moins l'être de sa propre pensée. Dès lors, le non-être, tout comme le non-mouvement, est ce qui n'est pas lorsqu'il ne participe pas à l'être. Ce qui revient à dire que  l'être peut se priver de l'un de ses attributs en ne conservant en lui que le non-être comme attribut.

   Par ailleurs, l'Être transcendant, en soi, n'est pas pour la pensée puisqu'il ne peut pas être connu. Il est un non-être pour la connaissance, même si je peux le penser en tant qu'il n'est pas connu, notamment comme une hypothèse. Mais parce que la pensée maîtrise les attributs généraux de l'être : le mouvement, le repos, le même et l'autre, elle peut s'appuyer sur le couple qui oppose le même à l'autre et énoncer que l'être est à la fois ce qu'il est et ce qu'il n'est pas, et n'est pas ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. L'être n'est donc ni une réalité en soi ni un objet de la pensée qui s'opposerait au néant, mais nécessairement et suffisamment ce qui donne réellement à la pensée l'un et l'autre, l'un ou l'autre, le mouvement et le repos, et le mouvement ou le repos.

   Plus précisément, en affirmant que l'être est mouvement et repos, Platon ne veut pas dire que les deux attributs de l'être sont des contraires (comme le chaud et le froid qui supposent le tiède comme intermédiaire), mais des contradictoires qui empêchent toute communication possible entre eux. Il n'y a pas de mélange possible entre le mouvement et le repos, car "l'être se mêle à tous les deux puisqu'ils «sont» tous les deux." [1] Il y a ainsi communication et participation du mouvement à l'être, du repos à l'être, mas pas du repos au mouvement (ni inversement). Et ces deux attributs n'épuisent pas tout l'être, bien qu'ils ne soient attributs que de l'être, car l'être possède deux autres attributs : le même et l'autre. Ainsi, le mouvement est, le repos est, puisqu'ils participent à l'être, mais ni le mouvement, ni le repos, ni les deux ensemble, ne sont l'être. Leur attribution n'implique pas une identification, même partielle. Il est d'ailleurs facile d'imaginer que si le mouvement et le repos étaient l'être, le mouvement et le repos se confondraient.

   Pour les mêmes raisons, concernant la pensée, une chose en mouvement est autre chose que l'être, tout en participant à l'être : "Il est donc forcé que, pour le mouvement tout comme selon tout le reste des genres, il y ait un être du non-être : selon tous, en effet, la nature de l'autre, en rendant chacun autre que l'être, fait de lui un non-être." [2] De la même manière, le repos n'est pas l'être et sa participation à l'être est inséparable de l'attribution de l'altérité qui permet de le distinguer. Dès lors, le mouvement est sans participer à lui-même mais à l'être, sans s'identifier à l'être mais à lui-même. Il en est de même pour le repos, le même, l'autre et l'être.

   De plus, la connaissance des relations (par communication et participation) entre les genres (êtres ou attributs de l'être) suppose qu'une adéquation est possible entre la relation extérieure de la chose et celle de la pensée. Pour cela, la pensée du même est nécessaire pour savoir si A reste toujours A (en repos selon le principe d'identité) ou bien devient B (en mouvement selon le principe de contradiction). Les genres que sont le même et l'autre permettent en effet, par participation du repos au même et du mouvement à l'autre, la connaissance de leurs relations. Ce qui implique que si l'être est le même de ce qu'il est et l'autre de ce qu'il n'est pas, c'est parce que le même participe à l'être et n'est pas l'être, et parce que l'autre est lui-même tout en s'attribuant à l'être. En déclarant soit que S est blanc, soit que S n'est pas non-blanc, le jugement affirmatif se révèle aussi négatif, ce qui veut dire que toute affirmation suppose une négation. Or c'est l'être en tant qu'unité générique qui permet cette division (entre mouvement et repos) ainsi que le rassemblement de l'être et de ses attributs selon le point de vue d'une subordination qui "discerne une nature unique, rassemblée en une unité à travers une multiplicité de tels entiers." [3]

   En réalité, l'être possède en lui-même le principe de cette division, notamment grâce au non-être qui participe à l'être, qui n'est pas l'être, mais qui est dans l'être. Il s'agit ainsi du genre que Platon nomme l'autre et qui n'est pas un pur néant qui conduirait à la destruction de l'être. En tout cas, le non-être «est» parce qu'il participe à l'être, mais l'inverse ne saurait être vrai, car ce qui n'est pas relève d'une fiction qui ne possède aucune possibilité d'exister. Cependant, l'autre, le non-être permet surtout à l'erreur d'être explicable dans la mesure où un attribut participerait à tort à un genre qui ne saurait avoir de relation avec lui (comme le mouvement avec le même). Dès lors, parce que le non-être est, un discours sur le non-être est possible ainsi que sur l'être.

   Il y a ainsi cinq genres nécessaires au savoir, irréductibles l'un à l'autre, et ces cinq genres sont suffisants pour concevoir les relations les plus générales entre les êtres, sans situer le non-être au même niveau que l'être (il y aurait deux êtres) mais dans l'être, subordonné à l'être, c'est-à-dire à un être générique qui comprend les attributs de l'être d'une chose et du non-être de cette chose. Du reste, cette subordination du non-être à l'être empêche la réfutation dite du "troisième homme" (qui dépasserait l'un et l'autre). En tout cas, un homme est lui-même sans être tous les hommes, mais l'unité générique de l'homme rassemble l'homme individuel et tous les hommes, car tout existant se compose d'unité et de pluralité, des limites et de l'illimité.[4]

   En conséquence, dans la perspective structuraliste de Platon, le non-être n'est pas le néant, le contraire absolu de l'être, mais un être autre que l'être qui est uniquement dans l'être à la manière de l'alphabet et de la grammaire qui déterminent les rapports entre les lettres…

 

1971

 

 


[1] Platon, Le Sophiste, 254d.

[2] Platon, Le Sophiste, 256d.

[3] Platon, Le Sophiste, 253d.

[4] Platon, Philèbe, 16c.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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