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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Jankélévitch, le pur et le simple.

Jankélévitch, le pur et le simple.

   L'intuition du pur peut être personnelle ou impersonnelle. Personnelle elle est exprimée par diverses métaphores plutôt illusoires ou mensongères. Pour Jankélévitch, par exemple, cette intuition est associée au "jardin bleu de la félicité primitive." [1] Et ce jardin fait penser à une entrevision prophétique qui renvoie à la fraîcheur matinale "d'un monde sans mémoire et sans préexistence". La pureté mythique, voire supra-historique, originelle et divine, de sa lumière réside dans sa primeur, comme au premier matin de tous les mondes… Impersonnelle, l'universalité de l'intuition du pur exprime en revanche une réalité inconnaissable, intemporelle, inénar­rable, sans mélange et infinie. Dès lors, seul l'impur est conceptualisable, soit comme un devenir de plus en plus altéré, soit comme un état inextricablement compliqué qui, pour V. Jankélévitch, s'étire dans des "mixtions consécutives de la loi d'avalanche faite de crescendo et d'accelerando."

   Cependant, personnelle ou impersonnelle, l'intuition du pur est inséparable du simple. Le sempiternel retour de l'acte de commencer est en effet aussi pur que le bref et simple instant qui le crée spontanément. Car chaque instant ponctuel est pur lorsqu'il est originel, sans autre origine que l'expression libre d'une simple décision de créer. Ce bref moment n'est donc pas une synthèse homogène de quelques souvenirs et projets orientés par le même désir, mais le moment où un projet exprime simplement la décision de commencer chaque fois à créer différemment, et sans attendre précisément quoi que ce soit de cette création. Et, pour cela, l'instant de cette décision ne refuse rien. Il ne tranche rien, puisqu'il n'a pas le temps de prendre conscience de ses effets. Il fait donc naître innocemment un acte qui exprime l'élan pur d'une simple volonté de créer. Et cette volonté atteint sa fugitive perfection en refusant de sombrer dans la complexité d'un désir, y compris dans un désir d'éternité qui serait soucieux de répondre à l'attente de quelque chose ou d'empêcher de sombrer dans l'oubli.

   Du reste, un désir ne crée jamais la pointe claire d'un réel commencement. Il est une confuse réponse excessive à un manque, et cette réponse se répète sous de multiples formes sans parvenir à sa fin et sans savoir pourquoi ni comment il a pu commencer. En répondant à un manque, le désir crée donc de nouveaux manques, sans doute parce qu'il obéit plus aux extravagances de l'imagination qu'à une rigoureuse approche du réel. Et, parce que l'objet visé par le désir n'est pas vraiment un objet, mais un rêve d'objet comparable à un fond sans fond, l'homme doit toujours recommencer à satisfaire ce tonneau percé que remplissaient les Danaïdes… Dès lors, l'infini visé par le désir est en réalité le mauvais infini, l'indéfini des ambitieux, des curieux, des collection­neurs et des avares qui ne sont jamais satisfaits.

   Pour commencer autrement, certes du point de vue d'une expérience surtout personnelle, Vladimir Jankélévitch rapporte le pur à l'intuition d'une "transparence uniforme et même informe" [2] qui ne devrait ni faire rêver, ni être l'objet d'un regard oblique et indirect, ni être regardée en face. Le pur est en effet invisible comme une vitre transparente, comme du diaphane sur du diaphane. Sa transparence le rattache donc à l'acte pur et informe qui attend l'apparition d'une forme : "L'informe est un commence­ment et une promesse ; l'informe, comme l'inno­cence, est une espèce d'annoncia­tion."

   D'un point de vue plus fondamental, le pur est surtout associé à une exigence éthique qui pose une norme simple, "intrinsèquement simple". Et cette norme est indispen­sable comme principe originel, comme a priori fondateur, afin qu'il soit pensé "entièrement, unique­ment lui-même (αύτό)", c'est-à-dire hors de toute expérience impure, plaisante ou déplaisante. Le choix du simple est donc moral : "L'impureté qui est renonciation volontaire à toute simplicité est le vrai mal moral ".

   Or, en deçà de ces engagements éthiques, le pur et l'impur ne coexistent pas de toute éternité dans un perpétuel face à face. Ils désignent des épreuves différentes, l'une immédiate, l'autre durable. Le pur est en effet inhérent au surgissement d'un nouveau commencement, certes dans des situations diffé­rentes, alors que l'impur relève des zigzags discontinus du devenir global du réel. Il y a alors un risque à éviter, celui de constituer, à partir d'un dualisme manichéen, un refus puriste du devenir. Ce qui devient impossible lorsqu'une durée crée sa propre rhapsodie à partir de l'oubli des multiples instants qui la constituent. 

   Pour s'éloigner de tout angélisme ou puritanisme, il suffit alors de bien distinguer la simplicité d'une volonté de transparence, qui n'implique d'ailleurs pas un refus de l'incarnation, et l'acte pur qui précède toute prise de conscience. Car l'homme n'est pas simultanément et confusément un être de besoin, de désir et de volonté. Il oscille entre ces trois possibilités avant d'en adopter une, sachant qu'il ne pourra jamais avoir la conscience d'être durablement pur, puisque toute conscience dédouble ce qu'elle a saisi ; elle plie l'Un, simplifie donc, ou bien elle complexifie.

   En réalité, parfois l'homme suit ses tendances naturelles (ses instincts plutôt socialisés qu'animali­sés), parfois il désire abusive­ment l'impossible, une transparence absolue, une pureté angélique, et parfois, enfin, il veut se purifier tout en s'accordant concrètement et différemment avec le réel. Et le plus souvent il peut choisir sa propre voie, y compris celle du simple, lorsqu'il a l'intuition du pur, mais aussi lorsqu'il a la volonté de purifier le devenir trop matériel de son existence. La complexité de sa singularité (spirituelle et physique) rejoint celle de son devenir matériel, et notamment celle de son propre destin mortel.

   Chaque existence humaine est ainsi faite d'instants différents qui ne visent pas toujours le pur. Mais ni la com­plexité de l'impur ni l'idéal du pur n'étant des fins en soi, ces deux pôles peuvent aussi inspirer un rapport possible au simple qui est soit lié à la pointe instantanée d'un acte pur, soit déterminé par une incandescente ardeur spirituelle.

   Afin de mieux comprendre la relation qui s'instaure en chaque singularité entre sa nature physique et spirituelle, il vaudrait donc mieux interroger leur contact dans l'instant d'un millième de seconde, plutôt que dans l'obscurité d'un large fond. V. Jankélévitch évoque précisément à ce sujet une "tangence mathéma­tique" [3], c'est-à-dire un point commun "inétendu bien qu'il soit dans l'espace".  Et ce serait à partir de la fine pointe de cette tangence, toute simple, sans doute neutre et indéterminée, qu'une existence pourrait se spiritualiser ou bien se matérialiser, au gré libre ou non de son devenir, libre lorsqu'elle veut ce qui est possible, mais serve lorsqu'elle désire l'impossible. 

 

 

[1] Jankélévitch (Vladimir), Le Pur et l'Impur, Champs Flammarion, 1960, pp.28,57

[2]  Jankélévitch (Vladimir), Le Pur et l'Impur, op.cit, pp.12,189, 15, 16, 12, 266.

[3] Jankélévitch (Vladimir), Le Pur et l'Impur, op.cit, p. 62.

Extraits, pages 141-145. Le livre est en vente chez Amazon.

Extraits, pages 141-145. Le livre est en vente chez Amazon.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Giulia 05/10/2016 11:22

Merci beaucoup. Je fais une thèse sur Jankélévitch et le problème de la pureté/impureté. C'est toujours rare de trouver des réflexions sur ce thème. Donc, merci encore!

Le Doujet 04/10/2015 23:06

Passant par le lien Facebook proposé dans le groupe "comprendre la philosophie de Spinoza", je me permets de faire une citation d'un livre dont je suis immodestement l'auteur ! à propos de la pureté, mais en un sens, d'orientation symétrique à celle de Jankélévitch :
Pureté, fiabilité et vérité
Le rayon lumineux qui transporte l’image est supposé fiable, y compris par le microscope, c’est-à-dire qu’il n’introduit pas de biais entre l’objet regardé et l’image reçue par l’œil. La lumière pure ne déforme pas le réel, au point qu’il est supposé implicit-ment que cette transparence serait un vecteur de la vérité. Plus précisément : les modifications apparentes liées à la perception de l’image lumineuse, les anamorphoses dont les peintres ont fait parfois usage, sont aisément descriptibles par la géométrie ordinaire. Transparence et absence de transformation, ou rectification correctrice aisée, caractérisent l’image qui parvient à l’œil. Hors illusion d’optique qu’il faut débusquer, puis corriger, le sens visuel informe l’homme sur son environnement, de manière fiable et précise, mais aussi sur une durée suffisante pour s’en assurer en cas de doute : il est possible d’y regarder à deux fois pour reconnaître un objet immobile. Un objet immobilisé est vu de la même façon, il demeure identique, c’est à chaque fois le même, pour chacun des observateurs ou à chaque observation. L’image reflète ainsi l’objet dans sa pureté, sa vérité optique fixée.
Étudiée par les historiens, dont la connaissance documentée procède d’une démarche d’analyse et de synthèse identique à celle de Fernel, la pureté est une valeur absolue, par ailleurs recherchée dans le diamant et les pierres précieuses, dans l’or inoxydable : le temps n’a aucune prise sur la pureté éternelle, la perfection qui sied au divin. Les alchimistes tentèrent de purifier le plomb pour en faire de l’or, ou découvrir une pierre philosophale, ou encore distiller l’élixir de longue vie, la quinte-essence : essence (ce qui est) cinq fois distillée et purifiée. Par extension, les symboles de la pureté seront supposés avoir des effets bénéfiques pour l’homme. Nous verrons en particulier l’importance de la blancheur de la blouse des soignants dans l’imaginaire contemporain de l’hygiène et de la propreté, variantes de la pureté.
Revenant à la lumière en tant que phénomène physique, à l’échelle de l’homme, il est aisé d’en obtenir la description « optique » par la géométrie d’Euclide. Elle en devient le support scientifique et méthodologique revendiqué par les savants à partir de la Renaissance. Cette géométrie fut naguère produite par les penseurs grecs qui surent la débarrasser par le raisonnement (i.e. : la pensée pure, les idées universelles et éternelles présentées sous forme d’axiomes et de lois universelles) des impuretés manuelles qu’y avaient laissé les arpenteurs égyptiens du Nil. Sécurisée par la pensée pure, quasi divine, la géométrie ainsi acquise servit à Platon comme condition d’entrée dans la pensée pure philosophique : que nul n’entre ici s’il n’est géomètre fit-il inscrire au fronton de son école de philosophie.
La géométrie en tant que pensée pure permet une traduction de l’état brut des formes des choses perçues en une représentation débarrassée de la matière. La dématé-rialisation s’effectue ainsi dans des conditions fiables de sorte que les objets de la connaissance puis de la science deviennent des objets de la représentation. Ce qui ne rentre pas dans le cadre géométrique puis plus généralement dans le cadre mathématique sort de fait du cadre scientifique.
in : Pour une revalorisation du corps, Presses de L'EHESP, oct. 2014, D. Le Doujet, préface : Jean Maisondieu.