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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Paul Klee et la philosophie

Paul Klee : Rencontre de deux hommes se croyant moins haut placés l'un que l'autre, 1903. Eau forte reproduite dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

Paul Klee : Rencontre de deux hommes se croyant moins haut placés l'un que l'autre, 1903. Eau forte reproduite dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

0. Prologue.

 

 

"L'art est un symbole de la Création." [1]

 

"La création vit en tant que genèse sous la visible surface de l'œuvre. C'est là ce que voient rétrospectivement toutes les natures spirituelles, mais perspectivement (dans l'avenir) rien que les natures créatrices." [2]

 

 

[1] Klee (Paul), Journal, Paris, Grasset, 2004, p.340.

[2] Klee (Paul), Journal, p.325.

Le créateur, 1934, 213. Cette œuvre a été reproduite p. 271 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Le créateur, 1934, 213. Cette œuvre a été reproduite p. 271 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

   L'activité philosophique se différencie très nettement de toutes les autres formes de démarches intellectuelles, c'est-à-dire à la fois des évidences immédiates de la pensée commune, des solutions aveuglantes de la pensée religieuse, des ardentes et chaleureuses transpositions sensibles de la pensée des artistes, ainsi que de la froide mécanique de la pensée scientifique. En fait, la pensée philosophique s'interroge, s'étonne, doute, s'étire et diffère le moment de la réponse à ses problèmes… Son rapport aux autres activités humaines est donc souvent mystérieux. Néanmoins, l'art et la philosophie se rejoignent dans leur commune créativité comme Nietzsche l'a ainsi exprimé : "À une hauteur correcte, tout s'assemble au-dessus de l'un : les pensées du philosophe, les œuvres de l'artiste et les bonnes actions." [1]

    L'énigme posée par cet aphorisme est inscrite dans une relation très complexe entre le concept banal de hauteur et l'idée abstraite d'une unité qui serait dépassée par les activités correctes des hommes. Comment interpréter précisément cette norme ? Hors de la mesure d'un rationalisme total qui serait absurde eu égard à la complexité du réel, il ne reste plus qu'à errer dans une constante et vaine recherche de quelque mesure. Ou bien, hors de toute réponse préétablie, il serait pertinent de maintenir le problème en suspens, non par ignorance, mais à partir d'une intuition fondamentale et métaphysique de la nécessité de douter ; car dans la mesure de sa propre finitude, l'homme entrevoit qu'il est inséparable de l'inéluctable démesure de son rapport à la totalité du réel. Cela signifie que sa finitude renvoie à ce qui la nie, à l'infinité fort probable de la Nature qui échappe à toute division et à toute réduction.

   Or, c'est dans cette tension constante entre le fini et l'infini que le peintre Paul Klee s'est inspiré de Nietzsche, c'est-à-dire est devenu créateur en s'élevant au-dessus de l'unité formelle créée par une pensée abstraite à laquelle il manque forcément de la vitalité, et, surtout, une possible ouverture sur l'Infini. Dans ces conditions, l'interprétation de l'œuvre de Klee pourrait être abordée d'une manière philosophique ; bien qu'il ne s'agisse pas de réduire une création picturale aux concepts qu'elle inspire.

   En tout cas, il y a dans les œuvres d'art une inévitable dimension symbolique qui n'est pas sans relation possible avec les problématiques et les concepts de la philosophie. On découvre ainsi, entre Nietzsche et Klee, une commune problématique qui interroge les relations entre la raison et la passion, le fini et l'infini, la réalité et le symbolique, le sérieux et le rire, la sagesse et la fantaisie, même si artistes et philosophes créent des concepts différents : l'artiste les incarne implicitement pour les montrer et pour les donner à sentir, alors que le philosophe les pense explicitement pour les clarifier, voire pour les comprendre comme les philosophes rationalistes. [2]

   En fait, le processus créateur des artistes, et précisément celui de Paul Klee, consiste d'abord à sentir sa pensée singulière avec humour et innocence, voire de la manière la plus intense et la plus simple possible, tout en exprimant ses épreuves passionnelles sans toujours vouloir écarter les divagations de son imagination créatrice : "On étaie, démontre, appuie ; on construit et on organise : choses excellentes, mais qui ne suffisent pas à une totalisation." [3] La méthode rationaliste et géométrique de Spinoza ne serait donc pas tout à fait pertinente pour Klee. Un de ses tableaux, en 1927, intitulé Les Limites de la compréhension, symbolise sans doute sa vision des limites du rationalisme. Il y incarne des relations mystérieuses entre une tête d'homme et les perspectives multiples, très aléatoires, des constructions qui semblent en émaner. De plus, cette tête esquissée (dont les regards divergent et dont le nez et la bouche sont un peu effacés) n'est pas imprégnée de certitudes, car ce qu'elle voit n'obéit pas vraiment à l'ordre des raisons : "L'appareil optique technique, limité dans ses possibilités de perception, et avec lui la vision rationnelle atteignent de toute évidence leurs limites dans le traitement des reflets simultanés de la construction..." [4]

   Paul Klee a ainsi posé le problème de la véracité possible de ses représentations artistiques. Néanmoins, ce tableau nous met surtout sur la voie de sa propre pensée métaphysique qui, en dépit de l'absence de centre définitif et assuré du monde indéfini qu'il représente, et en dépit de sa construction instable et un peu aléatoire, fait rayonner comme en un point d'orgue un cercle symbolique rouge, un soleil profond et ardent[5], c'est-à-dire "la forme cosmique la plus pure des formes en mouvement." [6] Mais cette forme cosmique, présente dans de multiples autres tableaux du peintre, ne pourrait-elle pas également symboliser la puissance éternelle de la Nature ?

 


[1] Nietzsche, Le Livre du philosophe, Aubier-Flammarion n°29, 1969, §1, p.39 : " In einer rechten Höhe kommt alles zusammen und über eins – die Gedanken des Philosophen, die Werke des Künstlers und die guten Taten."

[2] Comme Spinoza qui affirme que connaître intellectuellement une chose, c’est "la percevoir par la pensée pure en dehors des mots et des images." Œuvres complètes, Nrf, Pléiade, 1954, chapitre IV, p.674.

[3] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, 5, Recherches exactes dans le domaine de l'art, Gonthier, Médiations, 1964, pages 48 et 49.

[4] C. Hopfengart et M. Baumgartner dans Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012, p.202.

[5] Sans doute le même que dans l'œuvre reproduite page 21 : Ad marginem, 1930.

[6] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisses pédagogiques, 9,  p.126.

 

Paul Klee, Les Limites de la compréhension, Grenzen des Verstandes, 1927. Crayon, huile et aquarelle sur toile préparée ; cadre original, 56,2 x 41,5 cm. Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Munich Pinakothek der Moderne, Legs Theodor et Woty Werner. Cette œuvre a été reproduite p.199 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Paul Klee, Les Limites de la compréhension, Grenzen des Verstandes, 1927. Crayon, huile et aquarelle sur toile préparée ; cadre original, 56,2 x 41,5 cm. Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Munich Pinakothek der Moderne, Legs Theodor et Woty Werner. Cette œuvre a été reproduite p.199 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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