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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les structures aléatoires du fantastique

Magritte, La Reconnaissance infinie, 1963.

Magritte, La Reconnaissance infinie, 1963.

   La peur du réel crée le fantastique, c'est-à-dire des formes qui expriment des désirs insensés. Les fantasmes sont des images lointaines ou oubliées, presque des images. Le fantastique est de même na­ture, il est insaisissable parce qu’il n’a pas de structures stables, il est une négation sans fin, une force de déréalisation - comme une pulsion sexuelle pour Freud - qui ne laisse pas de traces et qui paraît naître de nulle part. Ou bien comme une pulsion de mort, il répète le caractère aléatoire de sa propre répétition.

   Est-ce un rêve insensé qui crée ces fictions ? Sans doute, car le désir de l'Impossible a préparé le terrain de toutes les métamorphoses en cherchant à faire croire que les images sont la seule réalité possible. Peu importe ce qui se répète, puisque c’est la répétition elle-même qui est le moteur du fantastique : "J’avais cru (écrit Mishima) le désir une chose beaucoup plus claire qu’elle ne l’est, je n’avais pas le moins du monde soupçonné qu’il contraignait à se voir soi-même, si peu que ce soit, dans un éclairage de rêve" [1] ! Le mécanisme créatif paraît alors aléatoire, sans raison, sans motif. Le comique de ré­pétition est de même nature. Il répète l’insignifiant, des formes connues, mais émiettées, devenues ainsi dérisoires, dissonantes, discordantes. Et les disharmonies, les ruptures, les superpositions, les flottements, les décalages, les ana­grammes, les disproportions, les dénivellations, ou les déséquilibres... continuent de répéter, de manière incongrue, des fragments de la réalité rendus ainsi inquiétants. Parfois, le fantasme et l’horreur vont de pair. Nains ou géants, tous les couples deviennent interchangeables.

   Au reste, l’onirisme n’impose aucune limite aux désirs qui méta­morphosent les apparences. L’irréel est par nature insurrection et subversion. Comme en un rêve nocturne, les pulsions se libèrent dans l’attente des trésors les plus re­foulés, donc les plus précieux. C’est pour atteindre cette île lointaine que la Beauté idéale peut être désirée. Mais l’image la plus fantastique sera celle qui concentrera tous les désirs. Ce sera peut-être celle de la mère-terre, de la matrice de toutes les images ou bien d'une femme imagi­naire. Les plus beaux fantasmes n’aveugleront-ils pas toujours la pensée qui ignore tout possible rapport au retrait du neutre ?

   En ouvrant sur une fiction, le manque d’objet crée-t-il la beauté du fantastique ou celle des fantasmes ? L'une et l'autre, car elles s'engendrent réciproquement. Mais lorsque la simultanéité des contradictoires fuit toute synthèse cohérente, le langage, oubliant les nuances du réel, crée la folie de l’oxymore. L’implication mutuelle des contraires (et non leur identité indissociable) serait plus pertinente.

   Toutefois, ce n'est pas ce qui se produit chez les surréalistes, lorsque des fictions délirantes ouvrent immédiatement et brutalement les portes de la révolte, de la surprise, du dépaysement ou du merveilleux. Le vouloir du réel est remplacé par la violence du désir, d'un désir fou et absolu qui supprime les dualismes, y compris ceux de la veille et du rêve, du temporel et de l'éternel, de l'insolite et du quotidien. La conséquence est explosive. Elle a la violente beauté d'un oxymore : "La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas." [2] Breton désirait ainsi fébrilement raviver l’intensité (convul­sive) de son vécu. Sartre le rejoindra ensuite de manière plus responsable, sans échapper pour autant à la violence des rapports à l'autre : "Nous ne définirons plus, je crois, la beauté par la forme ni même par la matière, mais par la densité d’être." [3]

   À la place d'un retrait neutre qui rendrait possible une troisième voie, à la place d'une réalité moins passionnelle, l'artiste surréaliste ne désire que les produits confus (voire incohérents) de quelques "vases communi­cants". Et lorsque Breton évoque pourtant "un point de l'esprit" [4] qui ignorerait toutes les contradictions, ce point ne saurait être neutre dans un sens cohérent et non-violent. Il n'est pas davantage transcendant au sens religieux du Zohar. Il est plutôt psychologique et expérimental, comme un espoir d'unité absolue et non comme un point virtuel relatif à une pensée qui le poserait librement.

   Car dans son désir d'expérimentation, l'artiste surréaliste condense des émotions pour faire naître des lueurs fantastiques et y trouver la vraie vie, une vie vraiment présente, libre et exaltante, même si elle est déréalisée : "Le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau." [5] Cette affirmation péremptoire oublie pourtant de prévoir de terribles échecs. Ce "point de l'esprit", sans contradiction, fait ensuite défaut lorsque le poète brise ce qu’il exprime (par oubli, par dérision involontaire ou par une brutale attraction perverse), sans doute parce que création et destruc­tion sont pour lui inséparables. Et les rencontres fortuites ne sont pas toujours aussi heureuses que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection !

   Puis, parce que la création reste fortuite, dans et par le hasard objectif le plus heureux possible, la rencontre suprême la plus attendue (notamment pour Breton) est celle de la Femme. Tout l'imaginaire du poète semble en effet dominé par ce paradigme, par l'image absolue de celle qui remplacera toutes les femmes désirables, belles parce qu'elles s'accordent avec des fantasmes.

   En tout cas, pour les surréalistes, l’instinctif, les extravagan­ces, les délires et les automatismes commandent l'inspiration, et tout devient possible, y compris n’importe quoi... L’aléatoire y est devenu souverain. Il prétend alors ouvrir toutes les portes. L’imagination espère ainsi " faire à elle seule les choses réelles." [6] Elle se déploie dans l’ardeur de désirs exacerbés et superbes qui, chez le peintre René Magritte notamment, ne manquent pas d'humour, et parfois d'un ouvert virtuel sur le neutre.

 


[1] Mishima (Yukio), Le Pavillon d’or, Gallimard, Folio n° 649, 1985, p.157.

[2] Breton (André), L'Amour fou, Gallimard, 1937, p. 26.

[3] Sartre (Jean-Paul), Qu’est-ce que la littérature ? Idées, nrf, p. 276.

[4] Breton (André), Second manifeste du surréalisme, Kra, 1930, p. 10.

[5]  Breton (André), Manifeste du surréalisme, Idées, nrf, 1963, p. 24.

[6] Breton (André), Premier manifeste, Préface à sa réimpression (1929).

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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