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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'amour de l'amour

L'amour de l'amour

L'amour de l'amour (comme vérité de la mort). 

 

   Affecté par un Dehors absolu (l'Impossible), le désir échappe à l'image de son corps mortel, supprime ce vide en se tournant vers d'autres corps, et, en même temps, espère se saisir pour se propulser hors de lui-même afin de vaincre la mort. Ainsi l'Impossible conduit-il peut-être le désir vers une sorte de folie ! Magistralement, Augustin aurait, selon Blanchot, explicité "la folie du saut de telle manière que cette folie soit un acte lucide que la raison éclaire et porte et supporte le plus loin possible."[1]  Cela peut signifier que dans la folie du désir se trouve blottie l'amour de vérités qui sont encore plus hautes que l'amour qui les inspire. Mais, avant cela, il y aurait un moment où le moi parviendrait à se saisir lui-même dans la vérité de son seul plaisir narcissique. Car dans l'amour de l'amour, il s'aimerait lui-même en créant son propre avenir immortel, bien qu'imaginaire : " Je me jetais ainsi dans l'amour où je désirais être pris" (amare amabam signifie aimer pour aimer, amour de l'amour, pour le plaisir d'aimer, et non pour l'aimé). Ce serait pourtant un "amour avec exposant" (V. Jankélévitch). En tout cas, un corps se nourrit du corps de l'autre sans le reconnaître, mais pour amplifier la vérité de ses propres désirs. L'autre versant de l'Impossible devient alors, pour Augustin, celui de la transdescendance, notamment lorsque l'oubli de l'autre a creusé le précipice du désir charnel : "Je vins à Carthage, et partout autour de moi bouillait à gros bouillons la chaudière des amours honteuses. Je n'aimais pas encore, et j'aimais à aimer; dévoré du désir secret de l'amour, je m'en voulais de ne pas l'être plus encore (…) Mon âme était malade et, rongée d'ulcères, se jetait hors d'elle-même, avec une misérable et ardente envie de se frotter aux créatures sensibles. Mais si ces créatures n'avaient pas une âme, à coup sûr, on ne les aimerait pas. Aimé et être aimé m'était bien plus doux, quand je jouissais du corps de l'objet aimé. Je souillais donc la source de l'amitié des ordures de la concupiscence; j'en ternissais la pureté des vapeurs infernales de la débauche. Repoussant et infâme, je brûlais dans mon extrême vanité de faire l'élégant et le mondain. Je me ruais à l'amour où je souhaitais être pris (…) Je fus aimé, j'en vins secrètement aux liens de la possession, et mon bonheur fut pris dans un réseau de tourments : je fus battu des verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des querelles." [2]

   Mais comment expliquer cette aliénation, cette double tension du désir vers le narcissisme et vers la chair de l'autre, vers le monde et pour rien, pour le néant d'une seule fiction ou pour mourir de plaisir ? Faut-il penser que le désir est condamné à se heurter aux deux impasses de l'Impossible en créant des situations toujours confuses et malheureuses, comme ce que Sartre a nommé des "conduites d'envoûtement" ? [3] Ou bien l'expérience n'est-elle que passagère, susceptible d'être renversée, voire le plus souvent abolie ? La réponse de Sartre est complexe : "D'une manière générale, le désir n'est pas désir de faire. Le faire intervient après coup, s'adjoint du dehors au désir et nécessite un apprentissage : il y a une technique amoureuse qui a ses fins propres et ses moyens. Le désir ne pouvant donc ni poser sa suppression comme sa fin suprême, ni élire pour but ultime un acte particulier, est purement et simplement désir d'un objet transcendant (…) Mais de quel corps y a-t-il désir? Dira-t-on que le désir est désir d'un corps ? En un sens on ne saurait le nier. Mais il faut s'entendre. Certes c'est le corps qui trouble : un bras ou un sein entrevu, un pied peut-être. Mais il faut bien voir d'abord que nous ne désirons jamais le bras ou le sein découvert que sur le fond de présence du corps entier comme totalité organique. Le corps lui-même, comme totalité, peut être masqué; je ne puis voir qu'un bras nu. Mais il est là; il est ce à partir de quoi je saisis le bras comme bras; il est aussi présent, aussi adhérent au bras que je vois, que les arabesques du tapis que cachent les pieds de la table sont adhérentes et présentes aux arabesques que je vois. Et mon désir ne s'y trompe pas : il s'adresse non à une somme d'éléments physiologiques, mais à une forme totale; mieux : à une forme en situation (…) je désire me renouveler comme chair et pour une autre chair. J'essaie d'envoûter l'autre et de le faire paraître; et le monde du désir indique en creux l'autre que j'appelle. Ainsi le désir n'est nullement un accident physiologique, un prurit de notre chair qui pourrait nous fixer fortuitement sur la chair de l'autre. Mais, bien au contraire, pour qu'il y ait ma chair et la chair de l'autre, il faut que la conscience se coule préalablement dans le moule du désir. Ce désir est un mode primitif des relations avec autrui, qui constitue l'autre comme chair désirable sur le fond d'un monde de désir."[4]  

  Ce chemin peut conduire encore plus bas dans la chute des sensations et non dans l'Éros platonicien qui permettrait de retrouver l'unité perdue du réel. Cependant, par l'érotisme, le but visé ne serait-il pas surtout de connaître la vérité des ultimes sensations, et notamment de leurs forces éphémères, y compris dans et par la vérité de leur mort ? Cette hypothèse est peut-être vraie lorsque l'érotisme n'est pas seulement ce qui concerne l'épanchement brutal, voire l'épanouissement de la libido, mais plutôt, selon Bataille, "l'approbation de la vie jusque dans la mort… parce que la mort est apparemment la vérité de l'amour. Comme aussi bien l'amour est la vérité de la mort." [5] Pourtant, dans ce cas, le désir de l'Impossible ne se tourne-t-il pas aussi vers le possible, donc vers des exigences de domination qui expriment des variations dérisoires de la puissance ?  C'est du reste ce qu'a également éprouvé Don Juan, ce séducteur qui a aimé l'amour de l'amour pour faire rayonner ardemment l'astre de son corps, jusque dans et par la mort, en fuyant la réalité de l'autre, c'est-à-dire en le dominant et en privilégiant ses propres phantasmes. Tendu vers l'impossible, Don Juan pensait sans doute, comme Bachelard, que "la conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin." [6]

 


[1] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p.146.

[2] Augustin, Confessions, III, 1.

[3] Sartre, L'Être et le néant, Gallimard, 1943, p.462.

[4] Sartre, L'Être et le néant, pp.453-462.

[5] Bataille, La Littérature et le mal, L.D.P. p.13.

[6] Bachelard, Psychanalyse du feu, L.D.P. p.34.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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