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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Jankélévitch : l'amour sans raison

Jankélévitch : l'amour sans raison

L'amour sans raison 

 

   Dans son ouvrage intitulé Le Paradoxe de la morale, Jankélévitch prône le cœur, la charité. Sa morale s'oppose donc aux variations de la bonne conscience moyenne qui serait peut-être très raisonnable. En fait, Jankélévitch trouve la bonne conscience trop raisonnable puisqu'elle est réduite à l'hypothétique, au "conditionnel "(p.41). Il faut donc délaisser la raison au nom de l'Amour. Et cette dévalorisation de l'impératif rationnel n'est pas compensable. Tout doit pencher dans le sens d'un renoncement au rationnel. Dans ces conditions peut naître un amour absolu, sans raison, qui va même jusqu'à suspecter dans l'amour-amitié des "restrictions circonstancielles qui le motivent et le justifient en le limitant"(p.43). Par amour il faudra alors tout donner et tout perdre, mais sans le dire. Car l'Amour est la source absolue, le principe fondateur de "toute légalité" (p.48). Cette source est sans raison, donc sans un parce que qui supposerait une cause et un effet. Le parce que de l'Amour est ainsi un point absolu purement tautologique, et non un cercle ou une réciprocité causale. Il affirme l'identité de l'Absolu qui se répète et pour l'un et pour l'autre : "le principe d'identité lui suffit" (p.61). La cause est dans l'effet et l'effet dans la cause. Le parce que signifie la causa sui de la Théologie. L'Amour est aséité, cause de lui-même, divin, et non en tant qu'il est amour (quatenus, en-tant-que). L'amour est inexterminable, intemporel, il se conserve sans effort. L'Amour c'est l'Amour : "L'homme de l'amour philanthropique est un homme au-delà des quatenus, (…) il aime tout court et absolument, un point-c'est-tout." (p.48). Il aime donc au-delà de toute mauvaise foi, de tout hactenus (jusqu'ici, jusqu'à ce point). Il aime jusqu'au sacrifice, pour le mystère du sacrifice, de la mort et du devoir d'aimer. D'un côté l'amour est vivace, inexterminable, intemporel, sans effort, tautologique, tautousie; d'un autre côté la mort est à la fois plus forte et moins forte que l'amour, donc constitutive d'un équilibre, d'une neutralité justifiant tous les sacrifices. Mais l'amour aussi, par sa folie et par son mystère insondable et insoluble, se dément lui-même dans la plus grande confusion (p.64) : "L'existence en pointillé, à force de s'éteindre dans le presque-rien, finit par disparaître; le pianissimo n'est plus qu'un chuchotement, et puis il meurt dans le silence; l'amour, à force d'aimer, spiritualise à l'extrême notre substance ontique; l'être, par la vertu de l'amour, se fait de plus en plus transparent; l'amant devient tout entier amour. La prépondérance du devoir sur l'être a elle aussi un sens pneumatique, tout comme la victoire de l'amour. La sublimation débouche non pas sur le néant, mais sur une espérance" (p.82). C'est ainsi que l'Amour crée le chemin des devoirs qui exigent un sacrifice total, "un arrachement de tout l'être à la totalité de son être" (p.52). Comment ? Il y a d'abord l'initiation stoïcienne du tout-ou-rien, soit l'amour spontané, vivace, généreux et inépuisable, soit l'absurdité mystérieuse de la mort. Puis survient la conversion du tout-au-tout, c'est-à-dire le sacrifice qui renforce la valeur du devoir. Ce dernier n'est pas une besogne, mais un travail infini pour l'éternité. Dans cette morale du sacrifice de ses droits plutôt que de la justice, il n'y a plus qu'à se taire. Le devoir est une tâche qui dépasse les limites de l'être, qui fait être le devant-être (p.66).

   Le cheminement suivi par Jankélévitch est ainsi clair. Il montre d'abord que la valeur est la raison d'être de tout être (qui en tant que tel est massif, une espèce de mort en sursis). Ensuite la raison s'efface devant des jugements paradoxaux (l'extension contredisant la compréhension, et inversement). Alors surgit, dans une réalité vidée de tout sens rationnel, le sujet moral purifié par le sacrifice de lui-même : "Mon prochain a sur moi tous les droits, et ces droits sont pour moi autant de devoirs, sans que je puisse m'en prévaloir moi-même, ni en déduire moi-même directement mes propres droits et ma propre latitude d'agir (…)C'est pourquoi il faut se dire et se redire inlassablement : je suis le défenseur inconditionnel de tes droits, je ne suis pas le gendarme de tes devoirs. À chacun ses devoirs, désormais, ne saurait être la formule navrante de l'égoïsme, mais tout le contraire : la devise du désintéressement universel " (pp.44, 179). Embrasé par la lumière de l'amour, l'être opaque devient alors de plus en plus diaphane sans cesser d'exister… La volonté, écartelée entre les deux exigences d'aimer et d'être, oscille vertigineusement (p.88). Pour Jankélévitch, le moindre mal est optimiste (p.100). Il est la conséquence nécessaire de notre pouvoir fini face à un devoir infini. C'est le mal de l'être, mais le plus petit possible. Il apparaît modestement dans le minimum logique, le minimum ontique, le minimum éthique. Comme il faut être pour aimer, le principe devient le plus d'amour possible pour le moins d'être possible. Cette morale de l'amour requiert la pudeur, l'humilité, la sobriété, l'étroitesse (dans le corset du corps) et l'intensité spirituelle. Ainsi peut-elle vouloir conjointement la fin et les moyens ! "Plus il y a d'être, moins il y a d'amour. Moins il y a d'être, plus il y a d'amour. L'un compense l'autre. Le problème scabreux de la vie morale ressemble à un tour de force, mais on réussit ce tour de force presque sans y penser quand on aime : c'est répétons-le, de faire tenir le maximum d'amour dans le minimum d'être et de volume ou à l'inverse, de doser le minimum d'être ou de mal nécessaire compatible avec le maximum d'amour" (p.150).

   Certes, lorsque l'Amour se veut absolu et positif, donc hors de l'Impossible négatif, il atteint les sommets du renoncement, du sacrifice, voire de la sainteté. Cette morale plus qu'humaine de Jankélévitch sert d'exemple. Mais, dans le quotidien, elle est toujours menacée par la dérive possible vers d'autres sentiments. Car, lorsque la Morale ne dépend que du cœur, elle est menacée par l'anarchie des sentiments qui peuvent manquer de cœur. Ou bien elle est tellement généreuse qu'elle conduit inéluctablement à se sacrifier pour Autrui. Inspiré par le religieux, cette morale sacralise Autrui. Mais, pourquoi Autrui serait-il plus sacré que moi ? Ne serait-il pas injuste de me sacrifier ? Celui qui se sacrifie pour l'Autre doit donc le faire pour autre chose, et notamment à partir de la révélation du caractère infini de l'Un-Bien présent dans Autrui. Certes, cette révélation crée les conditions pour se rapprocher soi-même de l'Absolu, mais le cœur reste impuissant pour faire triompher le Bien dans le relatif, dans l'Histoire. En conséquence, il faut faire intervenir le cœur et la raison comme principes de la Morale des hommes. La Morale pense ce qui doit être, ce qui aurait dû être et ce qui devra être de toute éternité dans la rencontre de l'Altérité. Elle est donc fondée sur une apparition, sur une épiphanique rencontre entre d'une part l'Amour de l'Un et de l'Autre, et d'autre part l'intuition raisonnable de l'Un qui fonde de manière inaliénable et universelle, la révélation de l'Amour, c'est-à-dire de ce qui est le plus humain et, en même temps, tendu vers le divin. Mais, pour cela, faut-il plus de cœur que de raison ou plus de raison que de cœur ? Tel est le problème. Cependant, sachant que nul ne peut maîtriser totalement, ni sa volonté raisonnable, ni son amour de l'autre, un choix est peut-être possible dans la joie d'aimer généreusement la vie et les autres…

Paul Klee, Dame de cœur.

Paul Klee, Dame de cœur.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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