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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Blanchot, le neutre et le fantôme du rien

Blanchot, le neutre et le fantôme du rien

Ce texte est extrait de LE NEUTRE ET LA PENSÉE (P.104-132)

 

 

4. Blanchot et le neutre

 

4a. L'énigme fascinante de l' il y a et les épreuves qui déterminent la pensée à veiller passivement sur rien. Une mystérieuse proposition nihiliste semble commander toute la démarche de Blanchot : "rien est ce qu'il y a, et d'abord rien au-delà" (25). Cette proposition paraît neutre, parce que rien n'est ni l'être, ni le néant. Comment interpréter ce rien ? Ce point de vue est-il fondé par ce qu'il y a, par rien, ou par le verbe être qui les relie ? Blanchot ne se pose pas cette question, sans doute parce qu'il n'attend pas de réponse à sa proposition. Elle se suffit à elle-même pour neutraliser l'affirmation de ce qu'il y a et la négation du verbe (est) par le sujet (rien). Il n'écrit pas il y a rien, il n'y a rien ou que rien, il reste quelque chose lorsqu'il n'y a plus rien, mais précisément rien est sans sujet et sans au-delà. Le véritable auteur de sa proposition n'est pas celui qui la formule en la pensant (Blanchot par l'intermédiaire de la parole d'un enfant), mais le rien qui donne un peu à penser le rien comme ce qu'il y a. Pourtant cette dernière proposition n'est pas certaine si le mot rien est découvert immédiatement par un enfant en même temps que sa propre pensée, ce qui semble le plus probable eu égard à la vigueur intellectuelle de la proposition et à l'étonnement qu'elle traduit. L'interprétation s'avère ainsi difficile.

   Afin de ne pas trahir Blanchot et, cependant le rencontrer sans oublier notre propre problématique, il faut viser le sens le plus pertinent de son interprétation. Du point de vue de la pensée que je voudrais librement rapporter au neutre, la proposition de Blanchot est peu recevable. Elle nous met au coeur d'un vide qui renvoie à diverses épreuves néantisantes. Cela ne paraît pas étonnant si l'on reconnaît que la proposition "rien est ce qu'il y a" est fascinante, sans véritable sujet et sans objet, hormis celui du rien. Elle dépend, pour Blanchot, d’un vide absolu et intarissable qui domine toutes les réalités, donc toutes les pensées. Il reste seulement à voir comment, puisqu’il est impossible de savoir pourquoi le Rien a pu conduire un être singulier (Blanchot) à accepter un face à face impossible avec lui.

   En réalité, Blanchot est déterminé par l'expérience-limite, passive et peu pensable, parce que fascinée, d'un rapport à l'impossible. Cela n'est pas nouveau dans l'histoire de la pensée et cela a souvent été répété dans la philosophie contemporaine, depuis Nietzsche et son délirant éternel retour. Pour Blanchot, la brutale affirmation, ni présente, ni absente, du mot rien, est le fruit d'un excès négatif de la pensée dominée par l'impossible, niant sujet et objet, y compris leur possible distinction intellectuelle. Car, face à la porte toujours fermée de l’absolu, qu'imaginer d'autre qu'un jeu fascinant avec ce qui n'est pas encore tout à fait le néant ? Ce dernier fascine, mais Blanchot aurait pu interroger la fascination de ce mot (et de ce qu'il désigne) sans être pour autant lui-même fasciné. Ce qui n'est pas le cas puisque la fascination entraîne sa pensée à jouer un rôle de retrait passif, hors de toute présence ou absence à elle-même, celui de vivre le désastre de la lumière en se laissant engloutir par l'obscur qui la défait. Sa pensée reste ainsi privée d'intimité et de but, sans pouvoir et sans unité.

   L'impensé donne pourtant à penser. Blanchot l’exprime par ailleurs dans une proposition énigmatique intéressante, celle qui lui permet d'interroger l'épreuve du neutre à partir d’autres épreuves morcelées et concomitantes : "Les quatre vents de l'absence d'esprit soufflant de nulle part : la pensée déliée jusqu'au fragmentaire. Dehors. Neutre. Désastre. Retour" (25). Ces quatre épreuves énigmatiques qui créent le ruissellement passif et fragmenté de la pensée, sans véritable sujet permanent et hors de tout système, sont vides de toute intériorité, donc extérieures à la pensée. Ils sont nommés sans que leur nom puisse ne renvoyer à un autre sens qu'à celui du mot rien qui ne nomme d'ailleurs rien de présent (nulle part) ou d'absent (au-delà).

   Une autre métaphore prolonge particulièrement ce rien qui ne peut être vu et qui transperce pourtant l'obscur ; elle dit la condensation des images en évoquant des "pierres d'abîmes pétrifiées par l'infini de leur chute" (25). Ces pierres d'abîmes, ces fictions, fascinent la pensée qui est conduite au bord de l'impensable, hors d'elle-même. Les images de ces pierres d'abîmes la dispersent, la dominent, la poussent hors de toute demeure, dans un hors-lieu sans sujet et sans objet. Elles transportent avec elles un excès de négativité qui est également inhérent à la pensée elle-même lorsqu’elle crée un "surplus inidentifiable" (26) qui la contraint à une patience, à une "persévérance retardée", et qui la laisse " passive, hors de toute souveraineté" (27).

   La confusion et l'obscurité de cette passivité de la pensée sont immenses. Elles expriment un échec de la pensée qui s’est excédée pour rien dans la pseudo présence intarissable du rien au-delà : "La passivité du neutre : le passif au-delà et toujours au-delà de tout passif, sa passion propre enveloppant une action propre, action d'inaction, effet de non-effet " (28). Cela n'est pas étonnant puisqu'il n'y a rien au-delà de l'extrême. Cette passivité de l’il y a fonde ainsi le problème du neutre chez Blanchot. Mais paradoxalement, le problème est posé hors de toute réponse possible. Le questionnement s'interrompt en effet : rien est le mot de l'il y a qui ne répond à rien. Le problème lui-même est également neutralisé, sans sujet et sans objet, puisque" le neutre porte un problème sans réponse" (28). Qui pourrait en effet le poser sans se rapporter au présent d'un ensemble de questions attendant une réponse discursive, attendant une relève non neutre de la contradiction ? Or le problème est lui-même enfoui dans un rien neutre, ni présent, ni absent : "rien est ce qu'il y a"…

   Toutefois, bien que la pensée ne se souvienne pas qu'elle s'est laissée fasciner par son propre extrême, bien qu'elle oublie sans cesse, bien qu’elle se maintienne hors de tout présent de la présence revenue, recréée, restaurée… une arrière-pensée de la séparation subsiste pourtant en elle inconsciemment. Il s'agit d'une non-pensée pensante, de son retour sans présent, mieux d'un retrait passif de la pensée et d'une oscillation de sa faiblesse pensante. Elle se découvre neutre par défaut eu égard à l’échec de son excès créatif. Blanchot parle de "la neutralisation de toute pensée présente, en même temps que la répudiation de toute absence de pensée" (29). Inséparable du Rien, en elle et hors d’elle, la pensée est sans pouvoir, sans unité, dispersée. Le rien ne l'anéantit pas, il continue à la menacer en se donnant à elle. Ce rien neutre n'est pas encore la mort, mais son image affaiblie venant de nulle part, ou plutôt du Dehors, chaque existant subissant en permanence cette simple menace pétrifiante dans son propre mourir quotidien. Et paradoxalement, hors de toute vigilance, la pensée reste éveillée, encore rapportée à rien. Loin de tout solipsisme idéaliste (lorsque l'âme se pense elle-même), elle se confond passivement avec le Rien qui la menace et qui la tourmente.

   Cette attitude de la pensée de Blanchot est le contraire de celle du philosophe selon Platon, ni savant ni ignorant. Alors que Socrate sait bien ce qu'il sait, et uniquement ce qu'il sait, le manque de savoir crée ici la passivité de l'affect : il tourmente celui qui ignore. La pensée neutre de l'il y a veille donc sans vigilance, sans éveil ni sommeil, et elle ignore les significations de ce qui lui est donné à penser. Elle veille entre une claire lucidité et un sommeil profond. Et le tiers inclus de cette veille n'est pas pensé par elle ; elle ne surveille pas. Elle tente simplement de se maintenir en éveil face à ce qui tend à l'absorber. Cette épreuve sans relève (ce rapport à un phénomène qui n'apparaît pas et qui semble regarder le veilleur dans un fascinant rapport asymétrique et néantisant pour lui), n'est pas privée de sens puisqu'elle est à la recherche du sens perdu et d'une "perte perdue" (29). Ainsi la pensée de M. Blanchot ne peut-elle ni saisir, ni être saisie ! Elle suit une histoire non historique du présent perdu et, en même temps, elle reste subjuguée  par  la "poussée  passive" de l'oubli, par "un oubli qui vient du fond des âges" (29). Elle n'est donc pas présente à elle-même ou au monde, puisqu’elle est dominée par son passif "toujours déjà passé" (29), par son passif qui l'empêche de s'ouvrir sur quelques perspectives vraiment humaines.

 

4b. Le rien neutre et le Dehors. Il est cependant possible de repérer le fantôme de cette pensée aux différents points où elle veille sur d'anciennes étoiles disparues, lorsque, dans la nuit, persiste encore "une lueur neutre égarée qui ne s'éteint pas, qui n'éclaire pas" (30). Cette lueur neutre, ni visible ni invisible, est insaisissable. La saisir la rapporterait au présent de l'affirmation de l'il y a, or elle est littéralement tout à fait perdue. La première pierre d'abîme désignée par Blanchot, en tout cas celle qui me paraît la plus obscure dans sa lueur neutre et égarée est celle du Dehors. De quoi s'agit-il ? Blanchot ne répond pas directement ; il qualifie pourtant cette extériorité en parlant "d'écart absolu" (31). Néanmoins, est-il possible de donner un sens philosophique à l'écart absolu de cette pierre d'abîme ? Blanchot pense sans doute plus qu'il ne le dit, mais s'il donne surtout à penser, ce n'est pas sans oublier que les mots, inséparables d'une chute mortelle du réel et du rationnel, surtout inséparables de sa démarche nominaliste (le mot rien en étant la source intarissable), sont aussi singulièrement rapportés au sentiment tourmenté de celui qui les utilise face au vide, à l'inaccessible, au dehors de toutes les limites.

   Certes, il n'y a rien à comprendre dans l'épreuve sans force du Dehors dont l'image lointaine prouve une décréation de l'Être rapportée à un sens lointain, expiré depuis longtemps, même si la pensée veille encore sur cette preuve fugitive de l'écart absolu du Dehors. Décréation intense et pensée fascinée sont inséparables. Elles excluent la peur panique d'un néant absolu qui supprimerait toute veille de la pensée : "Le néant n'est pas l'extrême, il ne l'est qu'en tant qu'il nous trompe" (32).

   Le projet philosophique de se confronter à ce Dehors transcendant qui semble diriger la poussée du rien (que Blanchot ne semble pas séparer d'une poussée vers le néant) n'est certes pas absurde, dès lors que ce ne sont pas des forces unificatrices qui prétendent dire la différence, mais celles d'une unité évidée c'est-à-dire manquant de souveraineté, de totalité… Or c'est bien le cas. Le paradigme du Dehors reste extérieur, et son extériorité est toujours répétée sans être supprimée ; le Dehors de l'écart est en effet une "interruption qui n'unit pas" (32). Pourquoi ? Lorsque la pensée est attirée par le Dehors, elle veille sur un lointain fascinant qui est situé "sous l'éclat inapparent de l'espace sidéral, dans la clarté sans lumière" (33). Le sujet temporaire qui pense cette épreuve, qui s’expose au Dehors, semblable aux autres sujets temporaires dans la pensée qu'il doit mourir, reste fascinée. Dans le cas contraire, il affirmerait la possibilité d'un dedans sensible qui ne se reconnaîtrait pas dans ce Dehors toujours dévorant. Le souffrir, inhérent à l'existence de chacun, renforcé par cette épreuve, rend toute présence de soi à soi impossible. Ensuite, l'inexorable Dehors (sans surface, ni profondeur), ouvre sur le fantôme de la mort, sur le tiers du mourir (tout proche du néant, tendant vers le néant). Enfin le désir d'échapper à cette mort sombre, comme dans des sables mouvants, sans jamais finir de sombrer…

 

4c. Le temps neutre du souffrir, l'arrêt du temps et les pensées interrompues, fragmentées.  Lorsque le plaisir, mais encore mieux la souffrance, animalise l'existant en le mettant face à l'impensable, chacun devient sans doute plus profond puisqu'il rejoint les forces vitales les plus obscures. Mais, face à l'impensable fatalité de ce devenir vital succèdent d'autres plaisirs, d'autres souffrances, puis une confusion de la pensée qui erre entre le pas encore pensé et le déjà plus… Chaque je pense paraît alors peu à peu séduit, dévoré par le ça pense, pendant que chaque dedans est absorbé par le Dehors. L’existence (qui signifie étymologiquement se tenir en dehors) s'obscurcit. Elle s'engouffre dans sa propre faille. C'est comme si un trou d'être venant de l'être, au sein de son être, exprimait le sentiment que sa propre existence est menacée, tournée vers un ailleurs inconsistant, vide…

   Lorsque les souffrances du quotidien, plus ou moins pesantes, s'imposent, Blanchot souligne leur absence de véritable horizon. Ce vide dans l'existence d'un étant (qui souffre) est en effet confusément actif et neutre au sens de source d'abîme (du présent), il dévore l'être, son énergie, son avenir : "La souffrance est souffrance, lorsqu'on ne peut plus la souffrir et, à cause de cela, en ce non-pouvoir, on ne peut cesser de la souffrir" (34). À chaque nouvel instant, la présence de cette souffrance se contredit, même si le voile fluctuant des illusions vitales semble la masquer. Car la présence éphémère, très éphémère de chacun, est enfermée dans un présent pour rien, sans avenir, pendant qu'une pesante usure, une sournoise et lente usure, se répète et enferme encore. Lorsque surgit un intervalle, celui d'un arrêt du temps, il n'empêche pas la souffrance qui, selon Simone Weil, décrée l’incarnation. Car chaque interruption est irréductible, instantanée. Le temps de l'irruption est fulgurant, indifférent au monde et à chacun : "The time is out of joint ! " (35) écrivait Shakespeare. Le temps sorti de ses gonds est, à l'arrêt, confondu avec son intervalle vide, donc sans fin, interminable.

   Blanchot semble aimer cet instant neutre, cet intervalle vide de l'abîme du temps… lorsque tout cheminement s'interrompt, lorsque le Dehors paraît absorber silencieusement dans son écart absolu (dans son abîme), un présent sans présence, sans fin et sans aucun pouvoir : "Le temps est comme à l'arrêt, confondu avec son intervalle" (36).

   De Nietzsche à René Char, la forme aphoristique est requise pour dire cet abîme. Elle traduit aussi bien l'effondrement, l'éclatement ou la dislocation de l'horizon du Tout, que les interruptions de la pensée ou du devenir des êtres. La violence de l'interruption, poétique ou non, ouvre sur l'abîme du Dehors lorsque tout s'est accompli. Blanchot le sait : "Les vraies pensées questionnent, et questionner, c'est penser en s'interrompant" (36). Cette discontinuité de l'activité de la pensée, dont l'expression est réduite à des fragments épars, relève pourtant d'un "centre infini" (36). Mais ce centre, inhérent au Dehors, n'est qu'un vide, ou bien il est le lieu de l'exil le plus inhabitable qui soit : "Morceau de météore, détaché d'un ciel inconnu et impossible à rattacher à rien qui puisse se connaître" (36).

   Un "arrangement" non harmonieux s'effectue pourtant lorsque Blanchot "juxtapose" des mots expulsés et distants les uns des autres. La possibilité du centre est ainsi renvoyée au rien d'un irréductible surcroît de négativité qui prolonge chaque divergence ou chaque disjonction : "C'est comme si, chaque fois que l'extrême se dit, elle (la parole fragmentaire) appelait la pensée au dehors (non pas au-delà), lui désignant par sa fissure que la pensée est déjà sortie d'elle-même, qu'elle est hors d'elle." (36). Les pensées dispersées obéissent alors à une écriture qui se prolonge en se suspendant. Mais elles imposent aussi une violence aussi terrible que celle d'une pensée argumentée, celle du rien qui sous-tend sans doute l'érosion des mots par et dans leur répétition. Elles ne surgissent ni à partir du réel, ni à partir du virtuel, mais à partir de leur rapport au Dehors. Elles n'entrent donc jamais dans un cadre où elles pourraient argumenter, simplement pour se clarifier : "Elles ne veulent pas s'imposer…elles répugnent à cette violence qui est dans l'art de démontrer et d'argumenter" (36).

   Telle est l'approche hésitante de Blanchot qui revendique des pensées sans commencement et sans fin, où chaque apparition est inséparable de son oubli, et chaque disparition de sa vaine répétition.

 

4d. L'image de l'Autre nuit. La neutralité absolue de la mort et son image fascinante et effrayante. Blanchot situe son désir d'écrire dans une perspective métaphorique qui capte quelque ruissellement obscur du Dehors. La représentation qui rassemble ses images dynamiques est proche de celle de la nuit qui remue, nuit évoquée par le peintre-poète Henri Michaux. Mais il s'agit plutôt pour Blanchot de percevoir dans ce remuement nocturne les images qui rendent sensible le moment où persiste une dévorante fascination. Pour faire place au neutre pensé dans son rapport au vide du Dehors, Blanchot semble reprendre la distinction de Jean de la Croix confrontant la privation relative et provisoire de lumière (estar a oscuras - être dans l'obscur) et la fermeture à toute lumière (estar en tinieblas - être dans les ténèbres). Dans ces ténèbres l'aveuglement est total. Le rien est fascinant, étrange. En revanche, une privation relative serait une nuit incomplète, une obscurité sauvage. Or les ténèbres de l'Autre nuit proviennent d’un Dehors dévorant et ruisselant qui enfonce dans la noirceur invisible de l'impuissance. Ce Dehors est sans distances, hors du Tout, irréductible, sans autre dehors. Il est le Dehors d'une Autre nuit qui ne disparaît pas dans le jour ou dans l'éveil, qui "n'accueille pas, ne s'ouvre pas. En elle on est toujours dehors" (37). Et le vide redouté est depuis longtemps déjà là. Plus précisément, "la toute puissance vide se consume éternellement en elle-même" (37).

   Cette Autre nuit, dite aussi délicieusement passive, est surtout déchirante. Elle absorbe en effet… Par un excès sur le Tout, elle apparaît après que tout a disparu. Elle déchire l'image, chaque représentation. Elle fait surgir un immense et inépuisable vide obscur qui laisse deviner la persistance incessante de son fond invisible. Dans cette épreuve pénible, le vide fait son œuvre. Car l'Autre nuit est "ce point à partir de quoi rien ne commence (…) à partir duquel il n'y a jamais œuvre" (37). Le vide de l'Autre nuit est plus obscur que toutes les nuits. Et personne n'y échappe : "Le monde menace sans cesse de s'enfoncer dans cet espace sans monde vers lequel l'attire la fascination d'une seule image" (38). Cette image dominante est celle de la mort, celle qui naît de la fascination de la mort, de ce mot qui est une métaphore du néant et qui met au bord du néant : "Près de l'image le néant séjourne, à sa limite il apparaît, et toute la puissance de l'image, tirée de l'abîme en quoi elle se fonde, ne peut s'exprimer qu'en lui faisant appel "(39). Ce lien entre l'image de la mort et le néant est étrange, sans doute soudé de manière fictive par la fascination. L'épreuve est étrangère à l'humain, d'autant plus étrangère qu'il n'y a pas de lieu habitable pour cette obscurité glacée. Nul ne peut y séjourner. L'expulsion des choses et des humains a brisé la familiarité de l'Umwelt (de l'être présent pris dans le monde). Et cette Nuit reste loin de la pensée, bien que cette dernière veille encore, par sa souffrance prolongée, sur cet excès de négativité qui la menace en la contredisant. Car "il n'est pas de familiarité pour la pensée : toujours ce qui la sollicite, c'est le non-familier" (40).

   Ce point de vue de Blanchot est en fait inspiré par Levinas qui écrivait en 1947 : "Dans la nuit où nous sommes rivés à elle, nous n'avons affaire à rien. Mais ce rien n'est pas celui d'un pur néant" (41). Cependant, Blanchot est plus négatif. La fascination de l'Autre nuit renvoie à l'image d'un vide inaccessible et intarissable, celui de la mort ; sachant que cette image est au-dessus d'un abîme qui absorbe toute possible humanité…

   Pour Blanchot, l'héritage de la philosophie de Hegel est maintenant dilapidé. Il l'a détourné de sa fin rationnelle et historique. Désormais la vie de l'esprit ne crée plus un dépassement de la mort. Ne subsiste plus qu'une pensée fascinée par l'image de la souveraineté de la mort, y compris dans l'inéluctable et lent mourir de chacun.  Paradoxalement, même lorsque la pensée paraît épuisée par ses propres frayeurs, Blanchot, sans doute inspiré par Mallarmé, affirme que le vide ontologique entrevu est actif : "Le néant certes, mais en action, qui agit, travaille, construit" (42). Pourquoi reprend-il cette idée à son compte ? Peut-être parce que l'image (είδωλον) de la mort expose à une effrayante et fascinante menace intarissable. La pensée, dirigée par ce qui la nie, crée la métaphore de cette deuxième pierre d'abîme que Blanchot rapporte au neutre et qui se trouve juxtaposée à côté des trois autres pierres : celle de l'Autre nuit, celle d'un désastre éternel et celle du retour du rien par le langage.

   Le caractère négatif de l'image de la mort est ainsi indiqué par la métaphore de la pierre d'abîme la plus solitaire. Cette image ouvre sur l'abîme impersonnel d'une foudroyante et inéluctable fusion unificatrice avec la mort dans l'épreuve lente et répétée du mourir de chacun. Et cette image crée la simultanéité de la conscience du vivre et du mourir. Quelle profondeur la pensée découvre-t-elle alors ? Celle de la chair mourante du réel, y compris dans le mourir des existants les plus proches.

   Se référant à Igitur de Mallarmé, Blanchot rapporte sa propre mort, inéluctable, à celle qui ouvre (ou qui renforce) les portes de l'irrationnel et du vide : "Il fallait que la mort fût la neutralité et l'impersonnalité où rien ne s'accomplit, la toute puissance vide qui se consume éternellement elle-même" (42). Cette puissance négative du vide est étrangère au devenir de l'Esprit qui triomphe chez Hegel de la mort par la liberté, car, pour Blanchot, lorsqu'elle se rapproche du néant, la pensée ne saurait oublier la nécessité désastreuse de son mourir. En dépit de sa somnolence, elle ne veille encore sur rien sans être assez éveillée…

   En réalité, cette poussée du Dehors qui instaure chez Blanchot une rupture dans la continuité de chaque existence, ne peut pas être complètement éprouvée, ni pensée, parce qu'elle excède toutes les possibilités du réel : "Ce surplus de vide, surcroît de négativité est en nous le cœur infini de la passion de la pensée" (43). Ce surplus est en effet l'image qui représente son propre rien, même si sa représentation dissimule le rien qui la dépasse. Car à partir de l'image du rien laissé à lui-même, la non-œuvre de la pensée dispersée découvre aussi l'image redoutable de sa mort à venir. Et cette image n'est rien d'autre que ce qui désigne le terme de l'interminable, l'écart absolu, c'est-à-dire la mort très explicitement nommée "neutralité absolue" (44).

   Le fait naturel du mourir de chacun est ainsi envisagé comme un épuisement des forces, à chaque instant, c'est-à-dire comme un événement intermédiaire entre la naissance et la mort. Manque alors dans cette épreuve obsédante qui dure toute une vie, l'irréductible action de la pensée qui pourrait la contredire. Certes, les images du mourir sont peut-être neutres (indifférentes à leurs effets), mais elles sont surtout désastreuses et bien vaines pour penser vraiment.

  

4e. Une autre neutralité due au désastre, celle de la chute du désir dans l'impossible. Dès lors, le Rien ne serait-il pas celui de quelque Éden perdu depuis l'enfance toujours répétée de l'humanité, voire depuis le Livre ? Devenu passif à partir d'une rupture immémoriale avec l'astre de la perfection, le désir du Dehors renvoie plutôt à une pensée perdue lors d'un invisible désastre inconnu. Certes, cette pensée perdue ne relève pas du souvenir ou de la réminiscence d'un désastre précis ; elle se dit et s'écrit chaque fois que le désir de penser franchit ses limites raisonnables et trouve, dans et par son excès, la poussée du désastre qui s'impose à lui. Cette épreuve est banale, sans doute commune à tous les désirs de l'impossible. Le désastre alors commande l'écriture et la pensée de Blanchot. Face au sens absent inscrit dans tout rapport à rien, "écrire c'est accueillir la poussée passive qui n'est pas encore la pensée, étant déjà le désastre de la pensée" (45). Cette pensée perdue qui échappe à tout commentaire est pourtant dite strictement "non désastreuse" (45). Elle est la poussée du désastre, la poussée d'un désir toujours passé, la poussée inhérente aussi à la pensée qui découvre, à divers instants, même  passivement, ce qu'elle a subi et subit encore. Elle nomme alors (d'un dire inconscient de lui-même) "un reste sans résultat ni reliquat" (45), c'est-à-dire une réelle "perte perdue" (45). Elle nomme cette nuit blanche du désastre, puis l'obscur qui manque et qui porte à la lumière en passant par l'angoisse de la mort qui fait croire que le néant est impossible.

   Le désastre serait-il alors le mot abyssal et immémorial qui conduit au neutre ? Sans doute, car la poussée à contretemps de la pensée perdue rencontre cette troisième pierre d'abîme inséparable du malheur, de l'angoisse face au vide, de la fascination d'un vide inhabitable qui dévore peu à peu. Dès lors, quel est le sens de cette déchirure, s’il y a  un sens ? C'est celui d'un passé sans souvenirs précis, "celui du passé immémorial de la mort ancienne" (45). Parce que tout s'est effondré depuis toujours dans la nuit devenue éparse, la frayeur qui en résulte trouve-t-elle ensuite des mots pour être dite, pour échapper à la fascination de son impensable malheur ? En réalité, pour Blanchot, si la pensée perdue se retire devant le vide, c'est parce qu'elle est "connaissance comme désastre et par désastre" (45). Et le contact avec ce désastre est assurément trop fort pour permettre un véritable savoir.

   Le désir du Dehors expose en effet la pensée (et l'écriture) à un Désastre "immémorial" (45), à un désastre nocturne et sans présence, qui se répète indéfiniment dans l'obsession du vide. En tout cas, le désastre fait basculer dans une épreuve qui est dite sans épreuve. La pensée qui en découle ignore la lumière, elle n'en retient aucun souvenir, parce que le rien sature toujours la vision. Le seul dedans qui demeure est celui de l'inhabitable, de la passivité et de l'impossible.

   Et nul ne peut comprendre le vide créé par cet excès : le négatif "se tait" (45). Pourtant, le désastre a toujours lieu après avoir eu lieu. Il détruit encore, désœuvre, disperse le temps présent devenu passif, toujours déjà passé. Ce désastre sans contraire va-et-vient (44), il est littéralement ressassé jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la limite indifférente où il laisse tout en l'état (45). Inséparable de la chute du désir dans l'impossible, cette situation peut conduire au désir de mourir, à quelque dégoût, horreur d'être au monde. Ou bien l'impossible que vise la pensée est ce qui l'engloutit peu à peu, ce qui donne une non-réponse à son excès sur le Rien. Véritable folie sans doute que cet excès nihiliste qui n'excède rien de réel !

   Au reste, le désir est également disjonctif. Il vise l'impossible à partir de la négation du possible et, en même temps, il vise autre chose sans savoir ce que cela pourrait être, puisque c'est le rien de précis du rien. Le regret de l'astre (sidus) perdu s'invente un astre invisible. L'impossible serait-il alors l'attribut qui désigne ce qui masque le rien, ou bien est-il simplement l'impossibilité de tout penser ? Pour Blanchot, qui s'inspire de Bataille, l'impossible est l'invisible qui rend tous les possibles dérisoires. Inscrit dans le désir lui-même, il est inséparable de la pensée qui ignore ses limites et qui découvre "cet excès qui fait que l'achèvement serait encore et toujours inachevé" (46). Pour la pensée, en effet, le dehors du réel est le Dehors fascinant d'un inachèvement inéluctable, d'un excès qui déchire toute présence, y compris celle d'un sujet. Mais qui peut le dire sinon une conscience avant son effondrement total ? C'est plutôt le point de vue d'un mourant au bord de l'abîme. Car cet impossible absolu n'a pas d'être, de réalité, de valeur ou de puissance : " L'impossibilité, ni négation ni affirmation, indique ce qui, dans l'être, a toujours déjà précédé l'être et ne se rend à aucune ontologie" (46). L'Impossible crée ainsi une sorte de béance dans toute action, dans tout désir. Il rend toute vie humaine impossible, comme le pensait Simone Weil. Mais, dans ces conditions, c'est aussi une chance : si la vie est impossible, la mort le sera peut être aussi.

   Porté par ses désirs, le passionné vit intensément cet impossible. La ferveur de sa passion compense sans doute l'absence de réalité par un excès de puissance illusoire. Plus rien ne vit vraiment hormis le désir qui se déplace dans un espace indéfini (celui impassible de l'écriture), dans une dispersion indéfinie sans aucun repère, sans contrariété, sans opposition, sans véritable altérité, sans devenir défini. En fait l'impossible est pour Blanchot "le secret du devenir"(46). Il est le secret pour un existant sans horizon véritable, alors défini par son seul désir. 

   Une contradiction subsiste pourtant. Elle se situe entre l'indifférence inhérente à l'impossible et la différence découverte entre les possibles. Cette contradiction ne peut que s'affaiblir dans la chute des différences dans une indifférence qui ne se reconnaît pas elle-même. Si cette dernière le pouvait complètement, il n'y aurait plus de contradictions. Elle s'en rapproche pourtant puisque la pensée ne peut pas se penser elle-même. Elle est incapable de penser autre chose que son impossibilité de vraiment désirer : "Désir de ce manque infini qu'est le désir, de cette indifférence qu'est le désir, désir de l'impossibilité du désir, portant l'impossible" (46). Mais pourquoi désirer l'indésirable, pourquoi ce désir impensable de l'Impossible ? Afin de répondre à cette question, l'hypothèse la plus claire est sans doute celle d'une fusion primordiale, fortement fascinante du désir et de l'impossible. Cela signifie que l'Impossible serait bien l'essence du désir-passion qui, en tant que tendance naturelle et culturelle, serait l'expression de sa propre contradiction, contradiction impossible à résoudre à partir du seul désir. Ce dernier serait en effet le pont contradictoire, impossible à harmoniser entre l'être et le néant. Le désastre de tout désir, a fortiori celui de l'Impossible, serait inéluctable. Il hanterait en effet l'émiettement de soi-même et son éclatement, dans et par la fascination.

   Pour résumer, l'inquiétant balancement du désir (entre le Dehors et le réel donné), cherche vainement à remplacer l'astre perdu. Voué à l'échec, le désir est un combat entre la mort et la passion, entre Éros et Thanatos, et non la poussée du rien vers le Tout. Le désir attise donc les combats contre l'impossible, aussi bien dans l'écriture contre la mort (Kafka) que dans la lutte contre soi-même. Le désir de l'impossible rend bien indifférent à tous les possibles, mais il supprime toutes les différences nuancées, matérielles et intellectuelles.

 

4f. Variations autour du rien : la neutralité vide et la répétition du malheur. La répétition du rien par le langage, par la fatigue… le plus neutre (modeste) des neutres. Alors qu'une pensée librement rapportée au neutre se reconnaît dans la vérité dynamique de son errance désabritée (ni présente, ni absente : momentanément suspendue, embarrassée), Blanchot situe le neutre dans une épreuve nihiliste et déshumanisée, celle où l'existant est privé de liberté, notamment parce qu'il n'échappe pas au malheur qui le réduit à l'épreuve d'une neutralité matérielle vide, donc impersonnelle, indifférente et désertique, où ne persiste que la répétition de l'impensable. Dans ces conditions, le malheur n'est plus le mauvais présage qu'indique son sens étymologique, il est l'épreuve d'un mal physique horrible et insupportable, d'une morsure anticipée de la mort, où l'existant est neutre parce qu’il est menacé par le vide de son propre corps déclinant.

   Lorsqu'elle est enfermée dans d'insupportables épreuves physiques couronnées par le malheur, la pensée est bloquée dans une intuition neutre et répétée, neutre parce que vide, parce qu'elle est embarrassée par cela même qu'elle ne peut matériellement souffrir, ni écarter, ni dépasser. Dans son malheur, celui qui désire penser ne le peut plus. Qui pourrait le nier ?

   Ordinairement, la pensée souffre aussi d'elle-même, de ses efforts, de ses échecs, mais elle parvient à supporter et à dépasser ses souffrances. En revanche, dans l'expérience-limite du malheur physique, elle paraît anéantie, alors qu'elle n'est qu'au bord de l'impossible. Blanchot l'affirme et en tire des conséquences pour toutes les méthodes philosophiques : "La pensée ne peut être qu'une fraude, si elle n'est pas pensée à partir de cette bassesse du malheur" (46).

   Mais une pensée, prise ou saisie par le malheur, peut-elle sortir de son enfermement atroce et véritablement penser ensuite au-delà ? Dessaisie d'elle-même, tombée dans l'abîme de ses anticipations, sans accueil ni recueillement, peut-elle ensuite penser sa perte, son passif ? La réponse de Blanchot est allusive et énigmatique : "La pensée du malheur est précisément la pensée de ce qui ne peut se laisser penser. Le malheur est une énigme. Il a la même essence que la souffrance physique, dont il est inséparable" (46).

   Pourtant, au-delà de cette énigme, au-delà du temps vide inhérent à ces épreuves malheureuses, chacun peut découvrir que la souffrance qui échappe à la pensée est aussi, dans une moindre mesure, secrètement liée à la pensée qu'elle menace d’un inépuisable épuisement. Le temps de la souffrance, plus contracté et plus intense dans l'impensable malheur physique que dans la pensée sensible de chaque existant, a fortiori lorsque ce dernier l'interroge après coup, est pourtant bien dans les deux cas celui d'un présent trop présent, déchiré et complexe. Il impose d'abord une limite abyssale impossible à franchir, puis un reste vide (neutre au sens de Blanchot) qui ne peut être, ensuite, ni conservé ni oublié : "Le temps du malheur : l'oubli sans oubli, l'oubli sans possibilité d'oublier" (46). Comment oublier l'oubli, en effet, lorsque la pensée retrouve son propre vide dans celui qu'elle cherche à dépasser ? Blanchot n'explicite certes pas la bassesse de ce phénomène où l'être se rapproche du néant ; il se contente de décrire l'épreuve qui met au bord de l'impossible. Et la pensée de cet impossible est trop passive pour réagir. Elle crée pourtant, à partir de sa vaine répétition, un double fascinant qui n'est pas une relève : l'impossibilité de la pensée devient la conscience de cette impossibilité en conservant l'accent d'une impensable lueur égarée...

   Le rapport impossible à l'impossible, au rien, n'apparaît certes qu'indirectement, par le biais du langage ; rien n'est qu'un mot qui n'est que l'un des noms de la dislocation de la pensée. Le neutre est plus précisément un mot "de trop" (46). Hors de toute nomenclature, le mot neutre résiste, comme une sorte de grognement, conformément au sens étymologique de muttum. Mais comment pourrait-il répondre à un effondrement lointain, passé, saisissant, en laissant subsister une réalité sonore entre la présence (l'être) et l'absence (le néant) ?

   La réponse, générale, est dominée par le négatif. Chaque mot naît d'une double séparation relative, celle qui est créée par la pensée à l'égard des choses nommées, et celle qui se manifeste au cœur de chaque mot entre son effet sensible sonore et (ou) imagé. Dans cet esprit, le mot neutre est bien un mot de trop puisqu'il transgresse le rien qu’il nomme. Mais, comme la pensée reste rapportée à sa transgression et à ses séparations relatives, elle continue de porter en elle le tourment de ce qu'elle ignore. Le rien est ainsi un mot qui n'éclaire pas et qui maintient l'énigme du neutre  : "Avec les mots il y a et rien, l'énigme continue à régir, empêchant l'installation et le repos" (47). Par conséquent, la pensée qui nomme le rien (ce mot qui ne nomme rien de présent ou d'absent) appartient passivement "au temps qui a toujours fait son temps" (47). Elle a depuis toujours répété la séparation sans la faire disparaître, ni apparaître… puisque le rien est "le milieu indéterminé de la fascination" (48), un précipité d'éclat répété et sans accès.

   Mais, au-delà de ces séparations, en tant que mot-image (comme celui de l'Autre-nuit), le neutre est aussi une épreuve obscure, confuse et fascinante qui devient souveraine. Comme toute image, il voile en dévoilant et il dévoile en voilant. Son image est donc à la fois incomplète et de trop par rapport au réel qu'elle désigne : elle voile par sa réserve ce qu'elle dévoile, elle dévoile certaines apparences qui voilent le caractère insaisissable de tout objet réel. De plus, chaque mot-image relève d'un dehors inhabitable qui paraît plus lointain et irréel que celui qui est fondé par le mot-son, car ce dernier se mêle secrètement aux brouhahas du monde. C'est par la voix que chacun se rapproche des autres…

   Le flou inhérent à cette interprétation du neutre est pertinent, car Blanchot pense que les philosophes n'ont pas répondu au problème fondamental du rapport entre le langage et le néant. Ils ne sont pas parvenus, écrit-il, "à décider si le langage qui détient le rien parle ou non pour rien ou si le rien ne serait pas là pour permettre de parler" (49). Comment penser la cohérence de ce tissage contradictoire ? Cela paraît impossible, et cela l'est véritablement pour la philosophie rationaliste. Dès lors, une autre forme de langage doit prendre la parole pour dire, à partir de mots qui ne commencent rien et qui se neutralisent par leur répétition, le Dehors du Tout et de l'Un. Ce projet original de Blanchot se situe après la fin de l'histoire imaginée par Hegel, au-delà du logos dialectique qui pensait quelque possible et nécessaire rationalisation totale du réel. Le rien détermine désormais la pensée à se situer "à partir du langage qui n'est précisément pas un point de départ, sauf comme l'exigence indicible qui cependant lui appartient" (50).

   Pour être plus précise, la pensée du rien dépend d'abord de la "neutralité répétitive" (50) du langage. Elle échappe ensuite à toute clarté, parce qu'elle dépend de la répétition fascinante, et absorbante du rien. Ce dernier entraîne indéfiniment avec lui l'écriture dans le vide… avant que surgisse la nuit glacée d'une effrayante totalité imaginaire et impossible, encore ouverte sur le vide. Par son ressassement, le langage engendre son propre néant. C'est pourquoi Blanchot est saisi par l'érosion indéfinie effectuée par le Rien et par sa répétition. Cette érosion, comme l'angoisse chez Heidegger, préserve de la mort immédiate, mais elle crée aussi une poussée à l'extrême près de la mort impensable, puisque la pensée porte la mort passivement en elle sans vouloir l'accueillir. Et elle en souffre…

   Ni présente ni absente, la pensée accompagne, par sa souffrance, le retour du rien en se transformant pourtant : "Même redite, une pensée ne se répète pas… la répétition fait seulement entrer ce qui se dit dans sa différence essentielle" (51). La répétition du rien ni n'éclaire ni ne détruit la pensée qui suit passivement ce qui la nie, même lorsqu'elle n'est pas tout à fait éveillée. Elle reste à l'extrême d'elle-même et à distance de celui qui la subit. Car répéter n'est pas redire une pensée du neutre qui serait enfin dite et pensée. Elle ne peut pas être dite puisqu'elle ouvre sur le Dehors inconnu de tout ce qui a toujours déjà été dit.

   Cependant, par sa vaine répétition, le langage fatigue aussi en créant le neutre modeste de la répétition. La fatigue néantise en effet l'immanente présence de l'énergie d'un être vivant, elle l'éloigne des choses, elle le crève, l'exténue, le déprime, le dégonfle… mais pas complètement : "La fatigue est le plus modeste des malheurs, le plus neutre des neutres" (51). Ainsi le neutre n'est-il qu'un mot qui dit pourtant un vide d'être, et plus précisément, "la nudité de l'espace mourant" (52) de chacun. Il associe fatigue, vide et répétition pour dire une sorte d'épuisement de soi qui écrase les différences. Il en résulte une confuse et impersonnelle tension vers le rien : "L'indifférence serait donc comme le sens de la fatigue… Sa vérité fatiguée" (53). Ne triomphe encore, pour Blanchot, que la profondeur de la menace de l'anéantissement du tout (voire de tout), menace déjà inscrite dans un désastre immémorial…

 

4g. Le fantôme du sens : la double fascination de chacun. Le sujet, entre exposition et retenue. Le sens absent, la veille et l'immensité sans image du vide. Le neutre est, pour Blanchot, un mot qui est inséparable de ses effets sensoriels : souffrance, frayeur, malheur, fatigue. À partir de cette épreuve étrange du neutre, la pensée est confrontée à ce qui la détermine et à ce qui ne saurait la libérer : le jeu incertain et flou des images de la différence et de l'indifférence : "Neutre serait l'acte littéraire qui n'est ni d'affirmation ni de négation et (en un premier temps) libère le sens comme fantôme, hantise, simulacre de sens" (53).

   Ainsi le neutre n'est-il, effectivement, ni dans la différence ni dans l'indifférence ! Il est dans l'excès de l'image qui crée la différence relative entre ce qui était donné et ce qui se présente, sans sombrer dans l'indifférence absolue du Dehors. Pourquoi ? Parce que le conflit de la différence et de l'indifférence penche du côté que l'image crée par son excès, celui de l'exposition invisible de la différence. La signification de l’excès créateur de la différence n'est certes pas donnée par des concepts. Elle est produite par un excès négatif (de négations), celui d'un impensable et confus entrelacement donné globalement par l'image fascinante du Dehors mortifère dans une sensation. Cet excès négatif crée le double pathos confus du proche et du lointain. En même temps le sujet est noyé par la fascinante proximité de l'image de sa douloureuse différence, et il est absorbé par la lointaine vacuité de l'image de l’exposition au Dehors.

   Comment comprendre ce double pathos ? En fait, Blanchot est fasciné par le Dehors, mais il est également menacé par ce Dehors qui l’expose au vide. Et cette duplicité n'est possible que grâce à une confuse bipolarisation de sa pensée. Cette dernière, attirée par l'excès de négativité du Dehors et d'une perte à venir, reste pourtant dans sa retenue. Enfermée dans un corps qui, jour après jour, fait la douloureuse épreuve de son mourir à petit feu, elle est rivée à cette fatalité matérielle à la fois fascinante par sa vaine répétition, et menaçante, source de tourments. Elle mêle donc la fascination du Dehors à un sens perdu, à un sens qui affirme encore la poussée de sa perte par sa menace. Loin de tout concept, Blanchot associe confusément le neutre de la menace de la perte et la fascination du Dehors. Le Dehors, indifférence absolue, bouleverse tellement la pensée que cette dernière est contrainte de faire comme si le neutre pouvait vraiment être nommé et que subsistait son sens expiré, à veiller comme un mort : "Le neutre serait donné dans une position de quasi-absence, d'effet de non-effet" (53). 

   En réalité, la duplicité du comme si (propre au dire de Blanchot) est inséparable de la complexité de son double je, lequel rapporte une subjectivité sans sujet (passive, fascinée, indifférente, sans libre intériorité) à un sujet sans subjectivité (souffrant des différents moments de son mourir). Cette duplicité est dissimulée par la répétition du dire qui fait oublier, à cause peut-être de cette répétition, que c'est le rien qui inspire cette douteuse indépendance de la pensée à un Je supposé, à un moi d'emprunt temporaire et désindividualisé. Le double je n'apparaît certes pas clairement, il n'en a pas le temps. Au reste il souffre de cet arrêt du temps ! C'est comme dans la fascination de Narcisse qui se désire et qui, en même temps, ne peut pas se posséder. Le comme si et le double je ne créent le fantôme du sens  qu'à partir d'un sujet éclaté qui est dominé par le passé qu'il ignore, passé qui le fait souffrir par sa perte d'être et de pensée.

   Afin de maintenir l'écart invisible d'une différence, le sujet singulier reste un acteur passif soucieux des différences. Blanchot évoque à ce propos "une singularité d'effacement qui est d'autant plus efficace qu'elle ne se signale pas" (53). Le sujet singulier tend en effet à se dessaisir de lui-même, à s'effacer, après avoir été le témoin passif et silencieux de son impuissance : "Serait neutre celui qui n'intervient pas dans ce qu'il dit (…) laissant parler ce qui ne peut se dire dans ce qu'il y a à dire" (53). Mais cette neutralité requiert aussi que le sujet, témoin d'abord passif, devienne impersonnel au sens d'une personnalité effacée qui n'est donc pas seulement fascinée par sa propre image : "La fascination est fondamentalement liée à la présence neutre, impersonnelle, le On indéterminé, l'immense Quelqu'un sans figure. Elle est la relation que le regard entretient, relation elle-même neutre et impersonnelle, avec la profondeur sans regard et sans contour, l'absence qu'on voit parce qu'aveuglante" (54).

   Par ailleurs, le pathos du lointain est créé par l'exposition au Dehors, par un sujet qui se laisse absorber (comme Narcisse) sans devenir complètement anonyme. Car l'écart invisible d'une différence subsiste dans l'image de soi qui n'est possible qu'en se retenant. Le sujet paraît alors, dans sa solitude fantômale, non consentante et effacée, encore rattaché à une singularité "d'emprunt et de rencontre" (55) et en train de s'écrire. Exposé au Dehors, à la nudité de "l'espace mourant", au multiple et au retour indifférent du désastre, un moi supposé et effacé se maintient dans sa passive duplicité renforcée par l'image de sa retenue qui répète ses différences temporaires. Et c’est bien cette image d'une non-intériorité confuse et sans pouvoir qui crée la différence entre "la retenue" et "l’exposition" de Blanchot.

   Comment comprendre cette tension qui se cache indéfiniment puisque le Dehors reste toujours à l'écart du principe d'identité (il n'unit pas) ? La réponse de Blanchot est porteuse d'un sens perdu. Elle émerge de la contradiction entre l'exposition au rien et la retenue de celui qui s'expose en écrivant, ou, pour le dire autrement, entre l'exposition au rien, à ce mot qui demeure lorsqu'il n'y a plus rien, et l'exposition de celui qui dit son rien… pour tous ceux, à venir, qui se poseront au point crucial et neutre de cette contradiction, entre l'exposition au négatif et la retenue par l'écriture, entre l'exposition retenue de Blanchot et son effacement particulier (tendant vers l'impersonnel).

   Le mystère de cette duplicité renvoie ensuite et surtout à la clef confuse de toute forme de nihilisme : à l'indifférence du Dehors qui précède l'image de la Différence entre la retenue et l'exposition. Cette image renvoie en effet à une origine lointaine, non étrangère à la théologie négative, qui est sans unité et qui exclut l'unité en créant des différences multiples : "Différence et dehors désignent la disjonction originelle - l'origine qui est la disjonction même et toujours disjointe d'elle-même" (56). Le sens du neutre est ainsi produit, en deçà du Dehors, par l'excès inhérent à l’image de l’écrivain qui contient la disjonction entre la différence (exposition et retenue) et ce qui prépare sa chute dans l'indifférence (le Dehors). Certes, le sens du neutre n'est pas complètement posé ; mais il est indiqué comme absent : "Le neutre qui est aussi la différence même, ce qui (ne) se différencie en rien" (56).

   En réalité, pour Blanchot, nul ne saurait différencier ni distinguer le sens mystérieux du neutre qui est dit expiré. Ce qui signifie, plutôt, qu'il est encore au bord de son expiration : "Le sens qui transparaît sans jamais se présenter, ni non plus disparaître" (56). Dès lors pourquoi le fait de se rapporter au neutre signifie-t-il "veiller sur le sens absent" (57) ? D’abord, cette absence du sens paraît neutre par rapport à une réussite ou à un échec, puisque la pensée du rien ne manque pas d'un sens potentiel ou latent, et puisqu'elle ignore aussi bien la présence de l'être que son absence. Elle se trouve face à un fantôme d'être nommé rien qui lui donne une insomnie (hors conscience et inconscience), une insomnie qui semble neutre et veiller le neutre : "La veille est sans commencement ni fin. Veiller est au neutre. Je ne veille pas : on veille, la nuit veille " (57).

   S'agit-il alors d'un sens absent se déployant au-delà de l'être ? Pour Blanchot ce n'est pas le cas, car le sens absent n'est pas rapporté à un lointain ciel métaphysique, mais à un sens qui est dit  expiré puisqu’il est, hors du jeu de l'être et du néant, le fruit d’un incompréhensible surcroît de négativité sans relève, d'un "étrange surplus" (58). De plus, l'extension propre à toute image crée l'immensité de ce vide qui se déploie sans apparaître comme vide, mais comme immensité d'autant plus immense qu'elle est sans image (sinon elle se contredirait encore en étant plus immense que l'immensité) : "L'image a pour trait de toujours démentir son apparence, c'est-à-dire de ne jamais pouvoir apparaître sans paraître aussi de trop" (58). L'image de l'immensité qui n'apparaît pas est le possible de l'image, le rien infini de l'image, le rien avant l'image qui réduit toute image à rien. L'immensité, non mesurable est pensée à partir d'un décalage indéfini entre le rien tourné vers le Dehors et un dedans absorbé par la fascination du Dehors, ou bien entre le rien des représentations et le rien de l'image qui crée puis défait l'image sans raison : "Il n'y a pas d'image de l'immensité… l'immensité est la possibilité de l'image" (58).

   Toutefois, l'épreuve involontaire et solitaire du neutre de Blanchot est vraiment désespérante. Elle naît du vide inhérent à la pensée qui ne pourrait sortir de son ennui que si elle s'ouvrait sur une œuvre ou sur un projet… Mais cet ouvert est vain puisque le neutre est le rien illimité et immémorial qui traverse le mourir et qui ne se montre pas. Levinas a d'ailleurs souligné le caractère nihiliste, mais aussi fatal et effrayant du neutre de Blanchot, qui semble reculer devant un abîme inhabitable pendant que la pensée est condamnée à errer : " Nous sommes voués à l'inhumain, à l'effrayant du Neutre" (59). Cependant, Lévinas ajoute qu'il y a deux directions simultanées de la pensée de Blanchot vers le neutre. La première relève d'un sentiment d'indifférence relative à l'égard des valeurs (celles de l'Ordre, des catégories) qui le conduit à une neutralité incomplète parce que confuse dans sa totalisation imaginaire. La seconde, portée par le ressassement insignifiant du langage, développe une indifférence absolue franchement négative, dispersée, sans englobant, contradictoire, chaotique, hors monde, impensable, étrangère à la pensée et au sens, et surtout effrayante : "Il n'y a plus rien. Sinon le vide même de l'absence et le long bâillement de sa béance" (59).

 

4h. Le neutre, le nominalisme et l'inconnu. En tout cas, chez Blanchot, le langage est souverain. Il est ce qui crée l'excès de toutes les transgressions. Il impose ses divers simulacres de sens en entraînant le sujet parlant et écrivant dans son sillage : "Neutre vient au langage par le langage" (60). Comment ? En fait, le neutre vient de nulle part, il dépend du langage sans qu’il soit nécessaire de connaître les lois qui rapporteraient le mouvement incessant d'écrire au présent d'un auteur, à une présence… Cependant, Blanchot n'est pas nominaliste au sens où il privilégierait la subjectivité expressive des mots par rapport à la non-objectivité des choses. En effet, il n'y a pas pour lui de conflit entre l'objectivité et la subjectivité, mais un retrait qui les ignore. S'effacent à la fois la possibilité de penser clairement et la matérialité sensible des objets. Car la pensée de Blanchot attribue aux mots une réalité étrange, sans profondeur, sans altitude, puisque c'est le Dehors qui la nourrit lorsqu’elle nomme le neutre et approche "ce qui ne peut se dire"

   J. Rassam, dans son ouvrage intitulé Le silence comme introduction à la métaphysique (61), distingue deux sortes de nominalisme. Le premier, positif et expressionniste, comme chez Hegel, identifie le discours métaphysique et la réalité en posant le primat de la pensée sur l'être. Le second, négatif et scientifique, comme dans l'empirisme logique, nie la possibilité d'un discours métaphysique sur le réel, car ce dernier est considéré à partir d'un ensemble d'apparences immédiates, changeantes et étrangères à la pensée… Or le nominalisme de Blanchot est encore différent. Il n'entre pas dans ces deux possibilités : les mots nomment sans véritablement nommer, ni négativement, ni positivement. Ils restent au cœur du vide qu'ils désignent. Ils échappent aussi bien à un contact qu'à un écart symbolique. Le contact leur donnerait un pouvoir de signification, l'écart une bruyante intensité expressive. En se maintenant en retrait du sens, les mots semblent en deuil, fascinés par leur propre passivité et par le bourdonnement de la répétition des sens assénés par la langue. Ils accompagnent ce que le langage répète en sachant seulement, d'un savoir insaisissable, que rien est ce qu'il y a.

   Ce qui n'est pas trop dire, mais dire seulement le multiple, les sens multiples qui sont veillés par le langage qui a "frappé de mort le réel pour devenir la réalité du nom : la vie de cette mort" (62). Pour cela, Blanchot, devenu grâce au langage sujet temporaire du neutre, s'attache à poursuivre indéfiniment sa recherche discontinue et aléatoire du neutre "telle que l'implique l'inconnu" (62). Le mot inconnu indique ici ce qui exhibe contradictoirement la dissimulation du neutre : "Nous supposons une relation où l'inconnu serait affirmé, manifesté, voire exhibé : découvert – et sous quel aspect ? Précisément en cela qui le retient inconnu" (62). Blanchot voit bien la contradiction inhérente à l'éventuelle présence (exposition) de l'inconnu (dissimulé). Pour atténuer cette contradiction, il précise que ce qui est indiqué n'est pas révélé, dévoilé, soumis au pouvoir du regard ; ce qui est indiqué reste hors de l'objectif et du subjectif, hors monde, hors de tout ensemble : "L'inconnu exclut toute perspective, il ne se tient pas dans un cercle de vue, il ne peut faire partie d'un ensemble" (62). L'inconnu serait donc ce qui indique (comme dans un deuil) la séparation, l'étrangeté, la non-présence du disparu dont le nom, alors situé dans un rapport neutre, échappe à l'abîme absolu de l'oubli : " L'inconnu n'est ni objet ni sujet (…) L'inconnu ne sera pas révélé, mais indiqué" (62). L'inconnu est dit neutre parce qu'il est répété à partir de lui-même et à partir de la contradiction qu'il refuse : ni négatif, ni positif, ni obscur, ni lumineux, "ni visible, ni invisible ou plus justement se détournant de tout visible et de tout invisible" (62). Lorsque le mot inconnu, qui échappe à toute prise, est indiqué par la parole, il est dit dans un intervalle sans lien avec quelque possible dévoilement. Il est dit indéfiniment au lieu même où il y a un écart immense entre silence et rumeur : "Comme la mort, il échappe à toute prise… parler, c'est sans lien se lier à l'inconnu" (62).

   Blanchot distingue en fait deux sortes de paroles. La première est une parole de pouvoir, d'extériorisation vocale, qui se propage pour diriger, éclairer, persuader, convaincre. Elle veut être le maître de tous les maîtres : "La mort parle (cette mort qui est pouvoir), lorsque je parle" (61). La seconde forme de parole est parole d'infini (plutôt indéfinie), neutre, sans pouvoir, rapportée à l'inconnu du rien. Elle puise l'inépuisable au fond d'elle-même, dans et par l'oubli du champ de la vision qui l'enfermerait au lieu de pousser la pensée vers l'illimité. Cette parole d'indéfini dit aussi l'inconnu qu'elle puise dans un écart temporel avec son dire, dans un retardement entre le silence et le discours qui répète sa différence : "Cela revient à dire que nous parlons à partir de cette différence qui fait que, parlant, nous différons de parler" (62). Cette parole indéfinie, portée par l'inconnu de l'entre-dire, oscille entre le possible du discours et l'impossible de son sens : "Nommer le possible, répondre à l'impossible (sont) les deux centres de gravité de tout langage" (62).

   Cependant, comment l'impossible pourrait-il être dit sans indiquer quelque chose ? Sans doute, comme dans le travail du deuil, le mort indique l'envers de son mourir et pourtant son endroit, parce qu'il n'est pas complètement mort pour autrui. Il en est de même pour les mots qui continuent de désigner ce qui n'est plus, faisant fi de toute exigence de vérité, de toute transposition pertinente ou de toute création juste. Cela semble clair pour Blanchot, la mort est dite, elle est portée par la parole, elle est la souveraineté de l'invincible, le maître destructeur de tous les maîtres. Elle inspire la démesure des pires violences. Rien n’est plus fort qu'elle. La parole qui dit l'impossible ne peut donc être qu’une vaine parole d'abîme enfermée dans la fiction du franchissement d'un vide infranchissable. Elle fait parler l'oubli y compris en différant de parler, elle dit la vie du mourir qui n'arrive pas encore à la fin, la séparation qu'elle n'a jamais vraiment vécue, l'indéfini de la parole elle-même, indéfiniment séparée de chacun, des autres et des choses. Elle dit le délire de l'invisible et elle ne maintient ensuite cet invisible que parce qu'elle l'avait nommé. Elle subit la violence de l'abîme qu'elle a désigné au préalable en brisant le silence, en le nommant. Elle a désigné l'invisible, l'impossible, l'abîme et elle continue de parler en différant de parler, en oubliant de rendre au visible et au possible ses libres développements. Elle ne peut donc que répéter ses ruptures, ses fragmentations, sans jamais en finir.

   Ainsi le neutre de Blanchot est-il dit l'inconnu, sans objet et sans sujet, et non le "pas encore connu" qu'une méthode pourrait anéantir ! "L'inconnu est toujours pensé au neutre" (62). Et pourtant il ne l'est pas vraiment. Les palinodies semblent faire la loi, mais en fait il n'y a pas de lois. Ou bien, ce qui est le plus probable, c'est "la loi sans loi de la mort : l'autre de la loi" (63). Chaque fois, Blanchot nomme le neutre, cet inconnu, dans une épreuve ni humaine, ni inhumaine, mais qui reste rattachée à quelqu'un, fût-il en retrait de lui-même : Blanchot d'abord, chaque lecteur ensuite… Dès lors, l'inconnu devient le synonyme de l'indéfini ; ce qui prouve sa transcendance (peut-être négative) à l'égard de toute finitude. L’inconnu renvoie à une effrayante transcendance dont le nom même est de trop, comme tout ce qu'il pourrait évoquer. Marlène Zarader parle de " l'effraction du sans nom" (64). Dieu (dont la dénomination est certes toujours impertinente) aurait-il été remplacé par l'effraction qui déchire l'être ou bien par le fantasme d'un Autre Dehors ? Pas précisément, puisque Blanchot situe le neutre hors de l'Être, hors du sens et du non-sens : "Dieu, qu'il soit, qu'il ne soit pas, reste Dieu ; Dieu, souveraineté du neutre, toujours en excès par rapport à l'Être, vide de sens, séparé par ce vide et absolument de tout sens et non-sens" (65). Dieu ne serait-il alors que le nom mal nommé de la souveraineté du neutre ? Peut-être pour Lévinas qui rappelle l’étrangeté de ce neutre qui "est étranger au monde" (66), mais pas pour Blanchot, puisqu'il ne le dit pas.

   Toutefois, comment prouver la réalité irréelle de ce rien si la subjectivité est aussi impuissante que l'objectivité ? Il suffit de renvoyer à la fonction ordinaire des mots : ils possèdent une propriété déréalisante susceptible de traduire la pensée du rien puisqu'ils remplacent ce qu'ils signifient. Mais une sorte de transcendance du rien, guidant un langage sans pouvoir, fait que les mots nomment aussi ce qui n'a pas de réalité, comme c'est le cas dans l'exemple donné par Barthes : "Argo (le vaisseau dont chaque pièce a été remplacée) est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme" (67). Certes, ce point de vue nominaliste ne se rapporte pas clairement au neutre qui implique une moindre violence. Mais Blanchot ne désire pas atténuer les distances, il les déréalise. Sa pensée ne supprime pas les conflits, elle les répète pour rien puisqu'ils ne concernent que des sujets effacés, ou, plutôt, l'anonyme continuité d'une humanité sans sujet, ou plus précisément une "subjectivité sans sujet, un anonymat sans sujet" (68).

 

4i. L'écriture et le désœuvrement. Chaque rapport avec l'Impossible, avec la loi d'une vérité sans vérité, avec le désir de penser hors de la langue, commence, pour Blanchot, avec Hegel et contre Hegel : le négatif de la mort, inscrit dans tout langage (qui dit ce qui n'est pas, et qui ne dit pas ce qui est), ne permet pas de comprendre le devenir de la pensée qui se trouve ainsi déconstruite en même temps que le langage. Pour Blanchot la pensée se laisse en effet absorber par son rapport à deux Dehors qui la contredisent : celui de la mort et celui du langage. Le maître absolu aura le dernier mot, mais ce n'est pas celui de la Vérité puisque la loi fascinante de l'Impossible anéantit toutes les possibilités d'apparition d'un sens de tous les sens. Le séparé ne peut être approché ! Pourtant, en même temps, le langage dit le devenir ruisselant et fascinant du Dehors du sens, celui de la mort : " Il (le langage) parle au nom de ce néant qui dissout toute chose, étant le devenir parlant de la mort même et toutefois, intériorisant cette mort, la purifiant peut-être, pour la réduire au dur travail du négatif, par lequel, en un combat incessant, le sens vient vers nous, et nous allons vers lui" (69).

   L'interprétation de chaque épreuve neutre dépend une fois de plus chez Blanchot d'un désastre immémorial, d'un désastre lointain qui n'a pas été fondé par un sujet ou par un objet. D'un côté personne ne parle librement, de l'autre le devenir parlant de la mort ne se réfère qu'à la non-présence et à la violente passivité de chacun à l'égard du réel. La pensée elle-même reste passive ; elle est déterminée par le Dehors, sacré et violent, à devenir l'affirmation discrète de la recherche d'une "perte perdue" (70). Ni vivre ni être mort… la situation étrange de l'écrivain lui permet de se croire neutre de diverses manières.

   Discrètement, Blanchot exprime la somnolence neutre de sa pensée confrontée à la négativité, au triomphe d’une négativité sans relève possible. Désormais l'histoire a atteint sa fin. Il n'y a selon G. Agamben "plus rien à faire" (71). Il reste pourtant à dire, sans fin, ce triomphe du négatif qui hypnotise et en même temps qui détruit. Le livre, pour Blanchot, est donc toujours à venir. Et la négativité reste "la profondeur vide du désœuvrement, là où de l'être il n'est jamais rien fait" (72). L'essence de la littérature réside bien dans "la disparition" (72) ainsi que dans un jeu inépuisable, ressassé et insensé que Lévinas juge étrange et silencieux : " L'écriture entend en finir et n'en finit pas d'en finir en dessinant le non-englobable espace littéraire" (73). 

   L'écriture reste menacée par l'Autre nuit d'un Dehors vide qui  surplombe "sa simplicité neutre… sa force aléatoire d'absence…" (74). Écrire répond alors et encore au pouvoir sans pouvoir de la pensée, dans et par la discontinuité des pensées, par la répétition de la langue et par le désœuvrement incessant d'une activité sans fin, vivante et pourtant différente de la vie. Écrire interrompt tout rapport possible à l'Un et au Même, en retenant la pensée dans une neutralité qui n'en finit pas de se répéter, en se dérobant à son auteur parce qu'elle reste dominée par l'intime fascination d'un manque d'origine et de fin. L'écriture erre alors dans l'illimité, sans pouvoir arrêter son inachèvement. La prétention de l'invincible unité n'a plus cours. De plus, l'écriture obéit à une autre loi, à celle qui disperse les lois, notamment en tournant autour de quelques pierres d'abîme disséminées dans une autre nuit qui n'est pas le contraire du jour, mais plutôt, comme l'écrit Françoise Collin, "la fatalité du jour" (75).

   Néanmoins, au-delà de Blanchot, écrire consiste aussi et surtout à penser dans les mots lorsque les mots donnent à penser et à tracer des rapports différentiels dans des tonalités intériorisées. Écrire ne veut plus cacher ni tout dire, car son action libère des surfaces colorées et des profondeurs inquiétantes. Écrire peut enfin purifier les errances qui brûlent la pensée, au-delà des mots bruyants qui effleurent les choses…

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

25. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp.72, 117, 95 (2 fois).
26. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p, 450.
27. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p. 57.

28. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 449, 450.
29. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp. 57, 71, 11, 57.

30. Blanchot, L'Espace littéraire, Idées/ Gallimard n° 155, 1982, p.25.
31. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p.94.

32. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 261, 241.

33. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p. 92.
34. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 63.

35. Shakespeare, Hamlet,1, 5.
36. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 63, 499, 453, 452, 237, 500.
37. Blanchot, L'Espace littéraire, op. cit, pp.216, 139, 45.
38. Blanchot, Le Livre à venir, Folio-essais n° 48, 1986, p.16.
39. Blanchot, L'Amitié, Gallimard, NRF, 2001, p.51.
40. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 316.
41. Lévinas, De l'existence à l'existant. Vrin, 1981, p.93.
42. Blanchot,  L'Espace littéraire, op. cit, pp.36,139.
43. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 308.
44. Blanchot,  L'Espace littéraire, op. cit, p. 353.

45. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp. 71, 16, 69, 71, 114, 11, 39, 69, 50, 12, 7.
46. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 307, 62, 65, 312, 175, 174, 290, 458.
47. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp.208, 59.

48. Blanchot,  L'Espace littéraire, op. cit, p. 26.
49. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 217.
50. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp. 202, 146.
51. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 501, XXI.
52. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p. 89.
53. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. XVII, 448, 447, 449, 447.
54. Blanchot, L'Espace littéraire,op. cit, p.27.
55. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p. 35.
56. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 241, 297, 447.

57. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp. 72, 82 et 85.
58. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 307, 474, 475.
59. Lévinas, Sur Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1995, pp. 48-50.

60. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 447.
61. Rassam (Joseph), Université de Toulouse, 1980, p.22.

62. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 50, 440, 441, 442, 444, 440, 441, 445, 60, 44, 92, 440.

63. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p. 92.

64. Zarader (Marlène),  L'Être et le neutre, op. cit, p.19.

65. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. 448.
66. Lévinas, Sur Maurice Blanchot, op. cit, p. 47.
67. Roland Barthes par Roland Barthes, op. cit, p. 50.
68. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, pp. 89-90.
69. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit,  p. 49.

70. Blanchot, L'Écriture du désastre, op. cit, p, 71.
71. Agamben (G), Lettre à Kojève du 6.12.1937.
72. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, pp. 297, 387.
73. Lévinas, Sur Maurice Blanchot, op. cit, p.47.
74. Blanchot, L'Entretien infini, op. cit, p. VII.
75. Collin (Françoise), Maurice Blanchot et la question de l'écriture, Tel/Gallimard n° 107, 1986, p. 64.



 

F. TABLE DES MATIÈRES

 

 

 

A. PROLOGUE…………………………………………………..p. 7

 

1. Une pensée positive ou négative

2. Une pensée du neutre : celle de l'impossible ou bien celle d'une libre compréhension

3. Les concepts du neutre et le virtuel

4. Ni dogmatisme, ni empirisme

5. Une voie transcendantale, ni le possible ni l’impossible

6. Y a-t-il un Démon du neutre ?

7. Les diverses épreuves humaines du neutre

8. Vers une moindre violence

9. Une pensée libre ou une non-pensée pensante

 

B. LE NEUTRE, LA FASCINATION DES PARADIGMES, LE RIEN ET LES TIERS DES APPARENCES……….. ………p. 29

 

1. Les paradigmes.

 

1a. Le neutre, les catégories et les paradigmes

1b. Les paradigmes selon Platon et Barthes

1c. Les catégories indispensables de l’Un et du Tout, le refus des paradigmes et le retrait de la pensée.

1d. Le paradigme : Dieu ?

1e. La langue, le désir d’un paradigme du neutre, la perte du sens, le zéro et la jouissance ludique de l'excès (Barthes)

 

2. La fascination……………………………….………………….p. 46

 

2a. Les deux axes imagés de la fascination

2b. La fascination du langage, des mots, des fragments et l'hypothèse de la vérité (Nietzsche, Blanchot et Barthes)

2c. La fascination du mal et ses idoles

2d. Le neutre et la suspension du sacré

 

3. Le rien et l'échec de la représentation………………..…………p. 52

 

3a. L'apparence flottante et le rapport impensable entre le visible et l'invisible

3b. L'apport de Pyrrhon et de M. Conche

3c. La pensée du rien peut-elle interpréter le rien des apparences ?

3d. Le refus de l'indifférence

3e. Seule l'immanence d'un tiers, celui du rien d'apparent, peut désigner le neutre dans le rapport du visible à l'invisible, mais il s'ouvre aussi sur le vide du Dehors de tout dedans et de tout dehors

3f. Le vide relatif, les paradigmes et la différence

3g. Des paradigmes absolus vers les variations de l'imprévisible

 

4. Les tiers des différences apparentes……………...…………….p. 72

 

4a. Le neutre, la métaphore et les trois sortes de schèmes

4b. Une pensée du neutre bride l'imagination, cette faculté négative qui affirme le néant et qui néantise l'être

4c. Le point non préétabli du neutre et la disjonction asymétrique des contraires face à l'illusoire harmonie des contraires

4d. Le neutre du mitan. Les tiers et l'affaiblissement de la pensée

4e. L'épreuve crépusculaire du neutre

4f. Le neutre de Barthes (ni distinct ni indistinct)

4g. Les tiers exclus et le tiers introuvable

 

C. LE NEUTRE ET LES PHÉNOMÈNES : HEIDEGGER, LÉVINAS ET BLANCHOT…………………………….……….p. 89

 

1. Le neutre fascinant de l’il y a

 

1a. Le champ incomplet des phénomènes, La bêtise et la coalescence des faits

1b. L'impossible présence

 

2. Heidegger et le neutre………………….……………………..p. 95

 

2a. L' il y a (es gibt)

2b. Le neutre comme manque d'être

 

3. Lévinas et le neutre……………………………………………p. 100

 

3a. Le refus de la perfection brutale de l' il y a 

3b. L'oppression du trop-plein d'être

3c. Le neutre pesant et la conscience du sans issue

 

4. Blanchot et le neutre…………………….…….………………p. 104

 

4a. L'énigme fascinante de l' il y a et les épreuves qui déterminent la pensée à veiller passivement sur rien

4b. Le rien neutre et le Dehors

4c. Le temps neutre du souffrir, l'arrêt du temps et les pensées interrompues, fragmentées

4d. L'image de l'Autre nuit. La neutralité absolue de la mort et son image fascinante et effrayante

4e. Une autre neutralité due au désastre, celle de la chute du désir dans l'impossible

4f. Variations autour du rien : la neutralité vide et la répétition du malheur. Le retour du rien par le langage, par la fatigue…le plus neutre (modeste) des neutres

4g. Le fantôme du sens : la double fascination de chacun. Le sujet, entre exposition et retenue. Le sens absent, la veille et l'immensité sans image du vide

4h. Le neutre, le nominalisme et l'inconnu

4i. L'écriture et le désœuvrement

 

D. UNE PENSÉE LIBRE, SENSIBLE, ET SINGULIÈRE RAPPORTÉE AU NEUTRE……………...…………………….p. 133

 

1. Le retrait de la pensée

 

1a. Le neutre, le triple retrait et le formalisme de la pensée

1b. La vérité embarrassante et différée du neutre

1c. Une pensée trifocale

1d. Une parole vers le neutre 

1e. Comment créer une troisième voie sans violence, sans représentations et sans paradigmes ? Que répond une analyse de la pensée sensible, libre et rapportée au neutre ? 

1f. Des concepts et des perspectives intériorisées

1g. L'image pure de la pensée ou plutôt la catharsis de la pensée sensible

 

2. Les virtualités de la pensée…………………………...……….p. 148

 

2a. Le hasard et le virtuel. Le virtuel ouvre sur d'autres distances et sur le schème formel d'un vide relatif

2b. Le neutre, le temps  et l'éternité

2c. Le schème virtuel de la pensée du neutre (le point) et celui trifocal et mixte (le Y) de la pensée en général

2d. Répétitions et nouveautés

 

3. Des libertés singulières………………………………………..p. 162

 

3a. Une pensée singulière du refus

3b. La cohérence du moi et les différentes épreuves du neutre. Ni sujet, ni objet : le moi pensant est singulier (ni particulier, ni universel). Il pense à partir d'un point de concentration et de doute susceptible de rendre sa pensée cohérente et ouverte

3c. Comment se singulariser et s'ouvrir sur des différences intrinsèques (invisibles) susceptibles de fonder sa propre cohérence ?

3d. L'original et le singulier

3e. Un exemple singulier : Roland Barthes et la double écriture du texte du neutre

 

4. L'ouvert de la pensée……………………….…………………p. 176

 

4a. Rencontrer l’autre et créer librement ses distances

4b. Pour une éthique sans a priori et ouverte sur l'infini

 

E. CONCLUSION……………………………………………….p. 183

 

F. TABLE DES MATIERES………………..…………………..p. 189

 

 

 

Blanchot et Levinas

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

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Anthony Le Cazals 13/08/2015 16:00

Bonjour, votre pensée est très stimulante, nous y reviendrons : http://my.over-blog.com/communities/join/964 > La commune des philosophes

PERRIN 13/08/2015 18:03

Merci pour votre soutien et bonne philosophie. Très cordialement.