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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Spinoza et l'infini

Spinoza et l'infini

   "Il ressort clairement que certaines choses sont infinies par leur nature, et ne peuvent en aucune manière être conçues comme finies ; que d'autres choses sont infinies par la force de la cause en laquelle elles résident, mais que toutefois, lorsqu'elles sont conçues d'une manière abstraite, elles peuvent être divisées en parties et considérées comme finies ; que d'autres enfin peuvent être dites infinies ou, si vous préférez, indéfinies, parce qu'elles ne peuvent être égalées à aucun nombre…" [1] La claire distinction des choses infinies "par leur nature" (nécessairement en acte, absolument indivisibles et compréhensibles) et des choses infinies "par la force de la cause" suffit à Spinoza pour poser le problème de l'infini [2] en fonction d'une simultanéité du "par nature" et de ce qui est "par force causale" (par la force qui la définit). En effet, du point de vue de l'entendement, sub specie aeternitatis,  la force causale est nécessairement contenue dans la Nature, et inversement, dès lors que la chose infinie est perçue en elle-même, donc n'est pas imaginée, c'est-à-dire pensée négativement et abstraitement dans la discontinuité fictive de "ce qui n'a point de limites". Car l'imagination ne connaît confusément que les existences, l'immensité (divisible) et les affections.

   Cependant, pour qu'une chose actuellement infinie puisse être conçue clairement et distinctement par un entendement humain (qui connaît les essences ut in se sunt), cet entendement ne doit pas être dissocié d'une expérience sensible et vécue de l'infini, c'est-à-dire d'un affect spécifique qui serait causé par "la jouissance infinie de l'exister – existendi - (…) par l'infinie jouissance de l'être (infinitam essendi fruitionem)". [3] Cela  signifie que Spinoza n'en reste pas à sa conception générique (ou généalogique) de la Nature (Dieu) comme cause d'elle-même, et dont les propriétés essentielles sont l'infini et l'éternité, car le philosophe rapporte également cette conception à l'épreuve que les choses singulières ont dans la durée de leur existence finie. Or cette épreuve n'est pas séparée de l'infinité de la Nature qui "par la force de la cause" produit et conserve chaque singularité par "l'affirmation absolue de l'existence d'une nature quelconque".[4]

    Mais comment comprendre cette relation entre le fini et l'infini, comment comprendre cet enveloppement du fini par l'infini ? Une tendance indéfinie à persévérer dans l'existence, une tendance à repousser ses limites, ne crée pas un contact réellement vécu avec l'infinité de la Nature, avec sa nécessité absolue (a fortiori sur un plan d'immanence). En fait, pour pouvoir comprendre cette relation, deux concepts manquent, celui de la puissance infinie de la Nature et celui de l'expression. Ces deux concepts de l'entendement agissent simultanément et intégralement dans la totalité divine et dans ses parties (même les plus petites), c'est-à-dire dans son essence éternelle (dans ses attributs) et dans les choses singulières (qui ne devraient pas être réduites abstraitement et confusément par l'imagination à l'expression mutilante de l'indéfiniment divisible). Car, pour un entendement éclairé par la connaissance des essences, la puissance infinie de la Nature exprime adéquatement l'indivisible du point de vue commun (et non symbolique) du Tout et de ses parties : "Ce qui est commun à toutes choses et se trouve également dans la partie et dans le tout ne peut être conçu qu'adéquatement".[5]

     Dès lors il est possible, grâce à cette simultanéité des concepts, de penser la puissance infinie de la Nature qui fait exister un corps pensant (un automate spirituel) à la fois dans la pensée lumineuse de l'éternité et dans la jouissance concrète où il persévère dans son être nécessaire. Pour le dire autrement, la puissance en acte d'un corps exprime aussi les concepts et les affects de la Nature, par delà la contingence abstraite de sa durée, de ses mouvements ou de ses repos (voire de sa vitesse), sachant que ce corps, pourtant fini et éphémère, ne saurait être privé de puissance et d'expression infinies. Car la Nature ignore la limite ultime et violente d'un néant (ou d'une neutralité ni vraie ni fausse) qui n'aurait aucune propriété.

 

[1] Spinoza, Correspondance, lettre XII – À Louis Mayer, NRF. Pléiade, 1954, p. 1101.

[2] Qui a toujours semblé à Spinoza comme "le plus difficile qui soit" :  Lettre XII à  Louis Mayer, NRF, Pléiade, 1954, p. 1096.

[3] Spinoza, Correspondance, lettre XII – À Louis Mayer, NRF. Pléiade, 1954, p. 1097.

[4] Spinoza, Éthique, I, scolie 1 de la Prop. 8.

[5] Spinoza, Éthique, II, Prop. 38.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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