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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le concept de visage (Klee, Deleuze et Guattari)

Paul Klee, Éclair physiognomonique, 1927, aquarelle. Galerie Berggruen, Paris. Œuvre reproduite dans Paul Klee, Théorie de l'art moderne, Médiations-Gonthier, 1964, p.160.

Paul Klee, Éclair physiognomonique, 1927, aquarelle. Galerie Berggruen, Paris. Œuvre reproduite dans Paul Klee, Théorie de l'art moderne, Médiations-Gonthier, 1964, p.160.

   L'Idée était un concept pour Platon, tout comme la Substance chez Aristote… En revanche, pour Deleuze et Guattari, le concept n'a plus la simple capacité de se fixer, de saisir ou d'ordonner. Il est surtout une Totalité multiple, dynamique, incorporelle, irrégulière et fragmentée qui advient sans ajustement possible avec le réel, avec un plan d'immanence. Cette totalité est en effet un centre de vibration qui ne peut pas être déduit d'un plan puisqu'il le survole ainsi que tout événement à venir…

   Les concepts trouvent ainsi leur sens au carrefour de chaque problématique qui est toujours en devenir, c'est-à-dire qui se met en œuvre en fonction de réalités hétérogènes plus ou moins explicitées. Consistants, distincts (mais non séparés), les concepts apparaissent ainsi comme "des traits intensifs" [1] qui sont raccordés par des ponts-carrefours également mobiles, ou qui restent voisins, voire sur le même seuil d'indiscernabilité par rapport à eux-mêmes et par rapport à d'autres. En tout cas, leurs traits  constituent par leurs coupes et leurs positions variables et ordonnées "la constellation d'un événement à venir." [2]

   Dès lors, pour Deleuze et Guattari, chaque concept est pour ainsi dire par ses intensions multiples le concept d'un nouvel événement taillé ou retaillé du devenir, puisqu'il se déplace dans son seul monde possible en survolant l'indiscernable intensité de ses variations singulières et de ses détours à partir du "point de coïncidence, de condensation ou d'accumulation de ses propres composantes." [3] Pour préciser ce qu'est ce point, Deleuze et Guattari écrivent : "Le concept se définit par l'inséparabilité d'un nombre fini de composantes hétérogènes parcourues par un point en survol absolu, à vitesse infinie." [4]

   Ce point est absolu comme un tout. Condensé, consistant et intense, il est bien un centre de vibration qui survole librement (sans être discursif) l'état relatif, conditionné, vécu, fragmenté des choses, ses propres composantes, d'autres concepts, d'autres centres de vibration ainsi que les problèmes à résoudre.  Eu égard à sa liberté créatrice de survoler et de se poser, "le concept est à la fois absolu et relatif." [5] Il est en quelque sorte comme un aérolithe qui tomberait en créant sa trajectoire et ses rayonnements, certes d'une manière aléatoire, mais également en saturant les contraires puisque, dans ces conditions extrêmes, "le plus subjectif sera le plus objectif".[6]

   Or, c'est précisément cette saturation des contraires qui permet à tout artiste, et plus précisément à Paul Klee, de créer par exemple le concept de visage humain, ce dernier resplendissant et rayonnant dans son tableau intitulé Éclair physiognomonique (1927). Car il s'agit bien du concept d'un visage humain qui survole tous les visages, par delà tous les affects et tous les percepts, puisque les traits du tableau ne se réduisent pas à leur finitude diagrammatique mais ouvrent sur le point absolu où une figure humaine peut rendre visible autre chose que ses seules apparences, même les plus variées. Le peintre, au-delà du cercle et des zigzags du devenir d'un seul visage actuel, crée ainsi l'intense point de fusion qui accompagne la fulgurante apparition de tous les visages humains, sans les séparer de toutes les figures en devenir des minéraux, des végétaux et des animaux qui réalisent aussi, à leur manière, l'ouvert du cosmos sur l'infini de la Nature : "L'homme dans mon œuvre ne représente pas l'espèce, mais un point cosmique. Mon regard porte trop loin et presque toujours à travers les plus belles choses. "[7]

 

 


[1] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit, Reprise, 1991/2005, p.42.

[2] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? p.36.

[3] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?  p.25.

[4] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?  p.26.

[5] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?  p.26.

[6] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?  p.16.

[7] Klee (Paul), Journal. Paris, Grasset, 2004, p.340.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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