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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le point gris de Paul Klee

Le Gris et la côte – Der Graue und die Küste, (1938). Couleur à la colle sur toile de jute, 105 x 71 cm. Zentrum Paul Klee, Berne, donation Livia Klee. Œuvre reproduite  p.309 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Le Gris et la côte – Der Graue und die Küste, (1938). Couleur à la colle sur toile de jute, 105 x 71 cm. Zentrum Paul Klee, Berne, donation Livia Klee. Œuvre reproduite p.309 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

   Dans la tension interne d'une œuvre en train de naître, le désir d'être soi-même chaos permet à Klee d'échapper à la fois au chaos absurde d'une incohérente complexité ainsi qu'à tout ordre figé et abstrait qui serait préétabli. Car le "centre originel" de l'inspiration du peintre, parfois chaotique dans son imprévisible prolifération en dent de scie, parvient à se maintenir paisiblement au cœur "des extrêmes qui s'entrechoquent."[1] En conséquence, ce centre non conceptualisable mais véritable ne pourra être que symbolisé par un point. Et ce point sera soit invisible (comme un centre métaphysique actif), soit symboliquement gris (comme un centre d'équilibre), soit dynamiquement gris (comme une vibration), soit passivement gris (sans vie).

   En fait, le perspectivisme de Leibniz ou de Nietzsche a, semble-t-il, dû inspirer le peintre lorsqu'il a esquissé sa propre interprétation d'un point, soit métaphysique, invisible, soit picturalement gris. Dans ce dernier cas, la couleur grise est soit symbolique (ni blanche ni noire, ni dimensionnelle, mais dynamique), soit celle d'un point gris par mélange du blanc et du noir, donc sans vie. Pour le dire autrement, le point originel d'émergence de la Nature, qui agit dans le monde, donne à l'artiste la possibilité de sortir de son chaos initial, même si ce point ne saurait être peint ni comme chaos ni comme principe de l'ordre.

   En tout cas, le point gris est soit transcendantal (il rend possible le gris), soit uniquement physique d'une manière active (symbolique) ou passive (sans vitalité) : "Ce point est gris, parce qu'il n'est ni blanc ni noir ou parce qu'il est blanc tout autant que noir. Il est gris parce qu'il n'est ni en haut ni en bas ou parce qu'il est en haut tout autant qu'en bas. Gris parce qu'il n'est ni chaud ni froid. Gris parce que point non dimensionnel, point entre les dimensions et à leur intersection, au croisement des chemins." [2]

   Lorsqu'il est un invisible et originel "centre" métaphysique, ce point est l'idée, l'intuition ou bien le concept non conceptualisable de ce qui fait surgir des forces concrètes à partir d'une source non conceptualisable d'abord abstraite, c'est-à-dire à partir d'une source véritablement chaotique qui refuse les contradictions tout en voulant les peser à partir de l'impondérable, tout ou en voulant les limiter à partir de l'incommensurable. Transcendantal, ce point central est un centre d'expansion ou de rétractation qui affirme son autonomie métaphysique : "Le symbole de ce «non-concept» est le point, non pas un point réel, mais le point mathématique. Cet être-néant ou ce néant-être est le concept non-conceptuel de la non-contradiction." [3] Du reste, ce point qui précède la vie n'étant pas préétabli dans le monde, il sera supposé ici ou là dans un tableau, notamment dans toute intersection entre des fragments. De plus, ce point possède une force centrale, ou plutôt la force de toujours inspirer de nouveaux centres.

   Dès lors, ce centre originel n'est pas un virtuel point neutre de retrait, par exemple un vide qui refuserait toutes les contradictions (ni l'un ni l'autre). Car un point neutre de retrait ignore le prime chaos qui inspire d'abord tout créateur. Or Paul Klee ne désire pas s'orienter vers de modestes recueillements intuitifs et sages qui seraient trop passifs. Il préfère commencer par affronter directement les catastrophes et les contradictions de la vie afin de les enjamber en dépassant ses primes représentations molles ou inertes, c'est-à-dire tous les clichés qui s'imposent ordinairement à chacun. Ensuite, le peintre désire sauter vers d'autres images, du chaos vers l'ordre, notamment, dirait Nietzsche, pour faire naître des étoiles dansantes. Et ce saut vers l'ordre est possible et nécessaire puisque aucune perspective n'est souveraine et puisque aucun centre n'est absolu dans une œuvre d'art : "L'initié pressent le point originel de vie. Il possède quelques atomes vivants, il possède cinq pigments vivants : les éléments de forme, et sait un petit endroit gris d'où peut réussir le saut du chaos à l'ordre." [4]

   Certes, l'interprétation de ce "petit endroit gris" n'est pas aisée à constituer, car ce lieu n'est qu'un point qui possède diverses fonctions complexes et surtout symboliques, sans être minimaliste, confus ou contracté, puisqu'il s'agit en fait du "point fixe gris"[5] d'une balance qui crée un équilibre chaque fois que s'instaure par exemple une relation harmonieuse entre diverses couleurs : "Le rouge et le vert s'atténuent en se rapprochant l'un de l'autre pour se neutraliser en rouge – vert – gris, au centre, bien que la couleur ressuscite de chaque côté en s'intensifiant. On n'a pas utilisé de gris, et c'est pourtant du gris pur qui apparaît lorsque les couleurs se mêlent à égalité." [6]

   Dans une autre perspective, lorsque le point gris symbolise les vibrations du monde, y compris dans un contact avec l'Infini, il se joue des contradictions en rendant visibles leurs dépassements. Par exemple, dans le tableau intitulé Le Gris et la côte, le peintre a sans doute dû aller très profondément au cœur de son propre chaos pour découvrir (ou pour créer) la couleur symbolique de ce chaos : "Établir un point dans le chaos, c'est le reconnaître nécessairement gris en raison de sa concentration principielle et lui conférer le caractère d'un centre originel d'où l'ordre de l'univers va jaillir et rayonner dans toutes les dimensions. Affecter un point d'une vertu centrale, c'est en faire le lieu de la cosmogénèse. À cet avènement correspond l'idée de tout Commencement (conception, soleils, rayonnement, rotation, explosion, feux d'artifice, gerbes) ou mieux : le concept d'œuf." [7]

   Dans ce prolongement, le point gris demeure indéterminé et inconnaissable, car il contient toutes les contradictions du réel (le même et l'autre, le blanc et le noir), notamment dans un processus qui cherche à rendre le clair obscur, et inversement. Cela signifie que ce point est neutre, non comme un vide absolu et inerte, mais comme un point sensible qui est porteur d'une plénitude : un neutre intermédiaire et en devenir, en quelque sorte, c'est-à-dire un point neutre qui peut mettre en contact le vide et le plein sans être lui-même vide ou plein : "Pour l'amener au visible (…), il faut faire appel au concept de gris, au point gris, point fatidique entre ce qui devient et ce qui meurt." [8] C'est à partir de ce point gris que Paul Klee a réussi à créer des images dynamiques et symboliques qui rassemblent des qualités, une densité, un sens et une mesure vraiment dignes de la Nature.  

   De plus, dans Le Gris et la côte, sans doute grâce à son inspiration à la fois métaphysique et humaine, Paul Klee a clairement entrelacé la perspective frontale d'un visage gris (montré à la fois de face et de profil) avec une perspective verticale à vol d'oiseau (ou aérienne) qui présente divers signes du soleil, de la lune, de la mer, des barques et de la côte. Or c'est précisément l'œil de ce visage qui, à la manière de la peinture égyptienne antique, permet d'harmoniser ces deux perspectives, car celui qui est vu comme un point regarde en même temps les perspectives de cette côte qui apparaît dans différents plans, signes et couleurs… Ou bien, une autre interprétation est possible : l'œil qui regarde et qui est vu par le spectateur serait en même temps "le sujet qui perçoit et le miroir des objets perçus." [9] Enfin, cet œil inspire sans doute ensuite la couleur grise du personnage ainsi que les traits gris de "l'intersection" [10] entre les diverses couleurs bleues. En tout cas, dans cette constante recherche d'un centre, chacun peut sauter d'un point à un autre, au gré de sa fantaisie et de ses propres forces créatrices.

   Mais ce n'est pas tout, car Paul Klee sait que le gris qui est dynamiquement le Centre de Tout, donc de toutes les couleurs, peut être parfois le gris de la confusion et de la mort : "Seul le gris est agréé, le seul gris central. Conséquence : le monde en gris sur gris ?" [11] Pourquoi ? Sans doute parce qu'un processus créateur peut aussi faire apparaître un monde uniformément gris, un monde voué à disparaître avant d'être confondu avec le néant. Klee en souligne alors l'absurdité : "Moins encore : le monde comme gris unique, comme néant. Il nous est évidemment loisible de pousser le dépouillement jusqu'à cette absurdité et d'arriver au degré final de la pauvreté : la perte de la vie. Confusion de la loi avec l'œuvre, du fondement avec la maison, de la condition de vie avec la vie." [12]  Cette regrettable confusion conduit en effet une vie au bout d'elle-même, jusqu'à devenir inerte, sans vie et sans couleurs : "La ceinture formée par les couleurs du spectre, c'est en quelque sorte l'équateur. Les points noir et blanc sont les pôles. Le point gris (centre de la sphère) est équidistant des cinq éléments fondamentaux : blanc, bleu, jaune, rouge, noir. Tel est le canon de la totalité. (…) La forme la plus restreinte d'un équilibre total est représentée par le gris, harmonie sans vie." [13]

 


[1] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisse d'une théorie des couleurs, p.64.

[2] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Exploration interne des choses de la nature : réalité et apparence, p.56.

[3] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Ibidem.

[4] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Exploration interne des choses de la nature : réalité et apparence, p.55.

[5] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisse d'une théorie des couleurs, p.70.

[6] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Ibidem, p.69.

[7] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisse d'une théorie des couleurs, Ibidem.

[8] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Exploration interne des choses de la nature : réalité et apparence, p.56.

[9] Christine Hopfengart et Michael Baumgartner, Paul Klee vie et œuvre, Hazan et le Zentrum Paul Klee, Berne, 2012, p. 310.

[10] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisse d'une théorie des couleurs, Ibidem, p.69.

[11] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Ibidem.

[12] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Recherches exactes, pp. 51 et 52.

[13] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Esquisse d'une théorie des couleurs, p.65.

Ce texte est extrait de La Métaphysique naturaliste de Paul Klee, pages 46 à 51,

 

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Le point gris de Paul Klee
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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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