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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le moi créatif de Paul Klee

Paul Klee représenté dans D'après le dessin, 1919. Cette œuvre est reproduite p.114 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Paul Klee représenté dans D'après le dessin, 1919. Cette œuvre est reproduite p.114 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

 

   Sans doute parce qu'elle est à la fois ouverte sur la puissance infinie de la Nature et sur le monde terrestre habité par les hommes, la singularité de Paul Klee s'est formée en fonction de multiples perspectives : "Mon moi constitue tout un ensemble dramatique. Là, surgit un ancêtre prophétique. Là, hurle un héros brutal. Là, discute un bon vivant alcoolique avec un savant professeur. Là, chavire une artiste lyrique chroniquement amoureuse. Là, le père s'oppose avec pédanterie…" [1] Son moi est ainsi mû, parfois très douloureusement, par une grande complexité [2], car il vit la pluralité de ses facettes dans la tension d'une constante recherche de sa possible cohérence.

   En tout cas la conscience de soi du peintre, inséparable de son devenir à la fois terrestre et ouvert sur l'Infini, demeure inéluctablement complexe et paradoxale, même si le mot latin singulus signifie unique, car toute singularité évolue constamment en créant chaque fois de nouvelles synthèses, y compris des repères très importants pour son avenir imprévisible : "À de lucides moments, il m'arrive d'embrasser d'un coup d'œil douze ans d'évolution intérieure de mon propre moi. D'abord le moi convulsif, le moi affublé de grandes œillères, puis la disparition des œillères et du moi, et maintenant peu à peu un moi sans œillères. Il était bon de ne pas tout prévoir." [3]

   En réalité, la singularité de Paul Klee a évolué en fonction des relations diverses et incertaines qu'elle a instaurées entre le fait de devenir chaque fois différemment le sujet unique et authentique de sa propre action (donc ponctuellement le véritable auteur de sa propre véracité) et le fait de rester, en même temps, soumise en tant que moi multiple au monde naturel qui la contredit, puisque, comme pour tout homme, elle participe confusément aux états et aux qualités variables du végétal, de l'animal, de l'humain et parfois du divin. Paul Klee était donc paradoxal et il n'hésitait pas à reconnaître ses contradictions : "Un croisement de divin et de canailleries, voilà." [4] Cette inéluctable complexité était d'ailleurs vécue par lui dans une constante tension entre deux possibilités, l'une qui unifie ses actions, et l'autre qui les disperse dans divers écarts psychologiques, c'est-à-dire dans de multiples hésitations entre une pesante animalisation et une possible élévation spirituelle : "Je défendis le Moi, distinguant entre un Moi égocentrique et un Moi divin." [5]

   Son premier moi, psychologique, était dominé par les choses terrestres, y compris dans son activité créatrice lorsqu'il se sentait pris par la complexité qu'il voulait saisir : "Je suis un animal captif. Car les liens intérieurs et extérieurs se valent." [6] Pourtant, dans son travail créateur, il savait se purifier et s'orienter très efficacement : "Ce qui est tout à fait sûr, c'est que dans les moments productifs j'ai le grand avantage de n'être tout entier que paix, tout nu face à moi-même, non pas le Moi du jour, rien que la somme du moi, rien qu'outil." [7]

   Le second moi de Klee était cosmique. Très simplifié, allégé, il était entraîné par la puissance infinie de la Nature qui le dépassait. Il oscillait alors entre ici et au-delà, l'humain et le divin, le visible et l'invisible, la lumière et l'obscur.

   Pour le dire autrement, le moi psychologique de Paul Klee restait subordonné à l'écoulement de son inéluctable complexité pesante, vitale, animale, voire familiale et sociale, dont les tonalités et les rythmes ne sont jamais autonomes, légers et responsables : "Une seule chose est vraie : dans le moi un poids, un caillou." [8] Et cette pesanteur en devenir était hésitante, contradictoire (parfois brutale), toujours contingente, confuse et décadrée : "Matière et rêve coïncident, et mon propre moi s'y absorbe tout entier." [9]

   En tout cas, ce moi, cela que chacun nomme moi, cela qui est contenu dans un seul mot indifférent et sans qualités stables, ne saurait être seulement réduit à sa réalité grammaticale. Solitaire et contracté, ce moi peut en effet devenir cosmique en sortant de lui-même, en se donnant un commencement qui n'est pas le centre figé d'un monde établi ni celui d'une expérience ou d'un vouloir qui s'enfermerait dans ses propres limites. Car le moi psychologique de Paul Klee, rendu cosmique par son ouvert sur la Nature, a pu dépasser ses primes déterminations et se créer instantanément comme sujet de ses actions à partir de ses plus simples ou primes décisions, comme dans la lumière d'un jour nouveau qui répète différemment que chaque présence humaine n'advient qu'une seule fois dans l'éternité[10], tout en espérant que cette épreuve singulière permettra de créer aussi de nouvelles valeurs, voire de se dépasser.

   Quoi qu'il en soit, la pointe d'émergence de soi ainsi éprouvée a pu mettre le peintre sur la crête simple de ses meilleures possibilités, de ses plus authentiques tonalités, tout en demeurant certes inséparable de ses variations psychologiques. C'est sans doute d'ailleurs ainsi que, comme un moine bouddhiste qui serait devenu créatif, Klee est un peu devenu le maître de ses orientations (et non de ses effets), notamment en s'ouvrant sur de nouvelles contradictions et neutralisations, dans un devenir vivant toujours répété différemment, et tout en préfigurant quelques possibles intuitions vraies de lui-même, certes très provisoirement vraies.

 

 


[1] Klee (Paul), Journal, p.200-201.

[2] La complexité (du latin complexus) désigne un ensemble d'éléments contraires, mais liés, noués, plus précisément entrelacés, qui peuvent néanmoins être pensés dans la cohérence d'un ensemble.

[3] Klee (Paul), Journal, p. 275.

[4] Klee (Paul), Journal, p.53.

[5] Klee (Paul), Journal, p.332.

[6] Klee (Paul), Journal, p. 49.

[7] Klee (Paul), Journal, p.193.

[8] Klee (Paul), Journal, p. 325.

[9] Klee (Paul), Journal, p.296.

[10] Un éclair dans la "nuit éternelle" pour Montaigne (Essais, II, Villey, p.526). 

   

  

Détail d'une photographie de Franz (Boby) Aichinger (1933) représentant Paul Klee. Cette photo a été reproduite p.221 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Détail d'une photographie de Franz (Boby) Aichinger (1933) représentant Paul Klee. Cette photo a été reproduite p.221 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

   

   Ce texte est extrait de La Métaphysique de Paul Klee, pages 56 à 60...

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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