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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La métaphysique naturaliste de Paul Klee

Paul Klee, Chemin principal et chemins secondaires, 1929. Œuvre reproduite  p.204 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

Paul Klee, Chemin principal et chemins secondaires, 1929. Œuvre reproduite p.204 du livre intitulé Paul Klee vie et œuvre, Hazan et Zentrum Paul Klee, Berne, 2012.

 

"La force créatrice échappe à toute dénomination, elle reste en dernière analyse un mystère indicible." [1]  

 

 

   La métaphysique n'est pas nécessairement une science abstraite de l'en deçà ou de l'au-delà de la physique qui contiendrait toutes les causes immatérielles, divines et absolues de la nature. Elle ne se constitue pas forcément à partir de la vérité des premiers principes et des premières causes comme l'affirmait Aristote, ni comme un système a priori de la connaissance par simples concepts (Kant), ni comme une construction anthropomorphique du monde sur du vide selon Nietzsche.[1] Néanmoins, cette création de la pensée de la Totalité du réel peut se déterminer comme un savoir plutôt probable de la Nature, et, à ce titre, elle a pu orienter la peinture de Paul Klee.

   En fait, ce dernier ne s'est pas situé au cœur d'une nouvelle ontologie, d'un nouveau discours sur l'Être, mais dans la perspective ni anthropomorphique, ni transcendante, d'un réel contact possible du fini avec l'infini, de l'obscur avec la lumière, et des différents mondes humains ou non avec la Nature infiniment et éternellement créatrice. Cela signifie que le concept de contact devrait rendre possible une métaphysique naturaliste, y compris en peinture.  

   En attendant, les concepts de la philosophie, certes implicites dans l'art, survolent les images, les sensations et les émotions en leur donnant des sens. Dans ces conditions, la dynamique infinie (sans limites) de la Nature naturante a pu inspirer au peintre de multiples perspectives. Et ces perspectives n'ont été possibles qu'à partir de l'hypothèse d'une "province statique" [2] capable d'imposer à notre monde fini, et non à la dynamique infinie de la Nature naturante, "la loi implacable du fil à plomb", c'est-à-dire une oscillation, un mouvement constant entre la vie (de la cellule, de l'œuf, du tableau) et la mort : "Ainsi croissent les plantes, ainsi marchent ou volent les bêtes ou l'homme."[3]

 


[1] Nietzsche, Le Livre du philosophe, Aubier-Flammarion n°29, 1969, § 59 et 84.

[2] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Voies diverses, Gonthier, Médiations, 1964, p.47.

[3] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Ibidem.

Paul Klee, Séparation, le soir, aquarelle et crayon sur papier sur carton, bordures inférieures et supérieures à l'aquarelle et à l'encre de Chine, 33,5 x 23,2 cm. Donation de Livia Klee, œuvre reproduite p.214 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

Paul Klee, Séparation, le soir, aquarelle et crayon sur papier sur carton, bordures inférieures et supérieures à l'aquarelle et à l'encre de Chine, 33,5 x 23,2 cm. Donation de Livia Klee, œuvre reproduite p.214 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

   

   De plus, comme il l'a lui-même précisé, l'élan créatif de Paul Klee a véritablement été fondé par une métaphysique naturaliste : "Le terrestre le cède chez moi à la pensée cosmique." [1] Dans cette perspective, une pensée cosmique ne cherche pas à imiter la nature constituée, c'est-à-dire naturée en différents mondes bornés et évanescents, car ces mondes ignorent la puissance infinie de la Nature naturante que Paul Klee a nommée cosmique : "La nature naturante importe davantage que la nature naturée (…) au lieu d'une image finie de la nature, celle – la seule qui importe – de la création comme genèse (…) une durée continuée." [2]

   En conséquence, le peintre a décidé de se mettre à l'écoute de la Nature naturante, créatrice de toutes les formes, dans la même optique que de nombreux philosophes (Anaximandre, Nietzsche, Conche), et notamment afin de "recueillir ce qui monte des profondeurs et le transmettre plus loin." [3] Car, au cœur de ladite Nature, au cœur de cet impensable ensemble de tous les ensembles, au cœur de cet Infini qui englobe l'obscur et le lumineux, chaque création permet parfois à l'homme de penser de très profondes intuitions. Le peintre découvre alors les primes lumières qui lui inspirent ses couleurs naissantes, voire celles qui créent la pensée même de ses tableaux, notamment l'idée primordiale qui lui permet chaque fois de rassembler toutes les formes disséminées ici ou ailleurs. Et cette idée primordiale peut aussi renvoyer à une intuition dynamique, changeante et ouverte sur de nouvelles idées : "Nous construisons et construisons sans cesse, mais l'intuition continue à être une bonne chose." [4]

   Dès lors, il y a bien pour Paul Klee une intuition du jeu de la lumière avec l'obscur qui complète celle des couleurs. Et cette intuition est d'abord celle de la puissance d'un rayonnement créatif, même si ce dernier surgit sans doute de l'obscur, non comme simple clarté, mais comme mouvement chromatique, c'est-à-dire comme déploiement d'énergie dans et par le noir : "Représenter la lumière par de la clarté n'est que neige d'antan. La lumière comme mouvement chromatique serait du nouveau. J'essaye maintenant de rendre la lumière simplement comme déploiement d'énergie. Du moment que sur un blanc présupposé je traite l'énergie en noir, il faut que cela aussi mène au but."[5]

   Cependant, cette idée primordiale d'un rayonnement de la lumière n'est pas abstraite du monde. Elle est en effet l'épreuve fondamentale d'un bref contact intuitif avec une mystérieuse idée métaphysique, celle de l'infini qui inspire l'acte de peindre et qui guide secrètement les premiers gestes créatifs : "La force créatrice échappe à toute dénomination, elle reste en dernière analyse un mystère indicible." [6]  

   Néanmoins, cette intuition (ou cette idée primordiale) paraît aussi éternelle que la Nature qui la transmet précisément à l'artiste : "Au commencement, il y a bien l'Acte ; mais au-dessus il y a l'Idée. Et puisque l'infini n'a pas de commencement déterminé, mais est sans commencement ni fin comme le cercle, on doit admettre la primauté de l'Idée."[7] Chaque tableau de Paul Klee est ainsi déterminé par l'idée d'une source infinie qui anime des formes multiples, non abstraites et vigoureusement éternelles : "Se tenir énergiquement au chemin, se rapporter sans discontinuer au jaillissement idéel primordial." [8] De plus, cette source éternelle entrelace le masculin et le féminin, l'esprit et les formes sensibles : "Au commencement, la masculine propriété de la secousse énergique. Ensuite la charnelle croissance de l'œuf. Ou encore : le fulgurant éclair, puis la nuée pluvieuse. Où l'esprit est-il le plus sûr ? Au commencement." [9]  

   Dès lors, la lumière (ou le feu) qui rassemble et qui anime les primes formes des tableaux de Paul Klee ne constitue pas seulement une forte unification spirituelle des apparitions, car cette lumière qui triomphe de l'obscur rend également visible le dépassement de chaque ensemble pictural et de chaque monde singulier qui a en fait été créé sans requérir la moindre connaissance préalable : "Un certain feu jaillit, se transmet à la main, se décharge sur la feuille, s'y répand, en fuse sous forme d'étincelle et boucle le cercle en retournant à son lieu d'origine : à l'œil et plus loin encore (à un centre du mouvement, du vouloir, de l'Idée)." [10]  

   En conséquence, la métaphysique naturaliste de Paul Klee se déploie dans ses créations vraiment fulgurantes (en latin fulgur signifie éclair) qui frappent avec la même rapidité l'affect et la pensée, le clair et l'obscur, sans se perdre dans le feu de quelque transcendance. Pour cela, cette métaphysique ne doit pas être interprétée à partir d'un au-delà ou d'un après aristotélicien de la physique, mais plutôt dans le sens où le préfixe grec μετά signifie avec. Par exemple, dans le tableau intitulé Formation de montagnes (1924), des forces multiples s'entrechoquent et se déploient en fonction de divers points de rencontre. Et ces points paraissent obéir à une mystérieuse nécessité naturelle qui crée ainsi les forces et les équilibres provisoires de son devenir. 

 


[1] Klee (Paul), Journal, p.340.

[2] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, De l'art moderne, pp.28, 29.

[3] Klee (Paul), Ibidem, p.17.

[4] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, 5, Recherches exactes dans le domaine de l'art, pages 48-49.

[5] Klee (Paul), Journal, p.269.

[6] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Philosophie de la création, p.57.

[7] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Credo du créateur, pp.36-37.

[8] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Philosophie de la création, p.61.

[9] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Philosophie de la création, p.58.

[10] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Credo du créateur, p.38.

   L'inspiration qui attise très philosophiquement l'art de Paul Klee est en tout cas générée par une relation constante entre la finitude du monde terrestre (finitude affirmée par de multiples images disséminées ou entrelacées) et l'infinité de la Nature qui crée éternellement de nouvelles formes éphémères (éphémèros signifiant en grec créature d'un jour). Le devenir éternel de ladite Nature réalise ainsi une inéluctable coïncidence entre les opposés, comme chez Héraclite, Nicolas de Cues ou Nietzsche. Et Midi devient inéluctablement Minuit : "Le concept d'infini se rapporte non seulement au Commencement, mais relie celui-ci à la Fin et nous amène aux notions de cycle et de circulation." [1]

 


[1] Klee (Paul), Théorie de l’art moderne, Philosophie de la création, p.59.

Ce texte est extrait de La Métaphysique de Paul Klee, pages 13 à 19...

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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