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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'INTERPRÉTATION DES IMAGES

 El Greco, L'ouverture du cinquième sceau, entre 1608 et 1614, Metropolitan Museum of Art, New York.

El Greco, L'ouverture du cinquième sceau, entre 1608 et 1614, Metropolitan Museum of Art, New York.

     L'heure tardive de l'interprétation. - L'expansion des forces créatrices qui produit, transforme, répète ou déforme les apparences, unie au désir d'images expressives ou hésitantes, pour le cœur et pour les sens, parfois contemporaine des balbutiements de l'informe ou des formes affaiblies de la nature, précède l'instant tardif et calme de l'interprétation. Penser et créer ne coïncident pas toujours. Face à ces deux activités parfois différentes, une pensée cohérente reconnaît qu'elle n'est qu'un moment, au reste ralenti ou retardé, du devenir hésitant de la création des images : son moment clair et nécessaire, même s'il est le moins exaltant et sans doute le plus froid. Car les concepts, ces représentations intellectuelles claires et abstraites  n'apportent que des structures passagères à l'unification du devenir empirique. La pensée des artistes, en revanche, crée d'autres interprétations, et notamment passionnelles, sombres et sensibles. Elle problématise, certes, mais elle ne désire pas créer des concepts comme les philosophes, elle préfère créer des schèmes toujours nouveaux en se confrontant aux tensions incontrôlables du réel, humain ou naturel. Et lorsque ses schèmes structurent un peu de profondes impressions, les formes représentées conservent de terribles et changeantes pesanteurs. Le créateur d'images, le poète à ses meilleures heures, à la fois pense les sensations qu'il fait revivre et sent sa pensée qui n'est pas encore complètement établie. Les forces de la matière pèsent ainsi sur l'esprit le plus aérien ! Hugo parlait d'une oscillation de l'infini de l'ombre et de la mer sur sa page blanche. Dans ces conditions, les origines de l'acte poétique échappent d'abord à la pensée réflexive ! Cette dernière veille pourtant. Elle voit peu à peu apparaître en fonction des schèmes produits les fruits d'un foyer vibrant qui revitalise sa propre énergie. Il est en tout cas impossible d'en  connaître les fondements et les fins, car les pensées immédiates et fulgurantes de la poésie vont au-delà de toutes les formes, vers un nouveau monde peut-être, en pressentant qu'il y aura nécessairement un fruit bien mûr au-delà de tous les éclats.

 

     L'impasse méthodologique. - Pour entrevoir un éventuel pont entre les sensations, la pensée abstraite et la pensée des images, faut-il risquer de simplifier ces divergences de manière abusive ? Caricaturée très nettement, la contradiction entre l'abstrait et le sensible se réduit à une banale alternative : soit privilégier la pensée abstraite en voulant seulement conceptualiser (la pensée des images ressemble alors à une activité illusoire très mystérieuse), soit penser de manière sensible en créant des images rêvées ou concrètes (les œuvres d'art), et il n'est plus utile de s'encombrer de concepts pour imaginer, pour exalter sa présence rêvée face au monde, ou pour se délecter devant quelques productions artistiques. Toutefois, si la conscience de ces divergences est éclairante du dédoublement inévitable et positif de l'activité de la pensée (immédiate et sensible, médiate et abstraite), en dissociant d'une part les concepts du philosophe et d'autre part la pensée intuitive de l'artiste ou du rêveur, le devenir vivant des images se trouve interrompu arbitrairement, donc nié. Or la force créatrice du devenir de la Nature ne saurait être niée par la présence de son Tout éternel. En réalité, la pensée humaine ne peut que se réjouir de cette complémentarité, de cet entrelacement du concret avec l'abstrait. Car, dans le cas contraire, le philosophe et l'artiste ne se rejoindraient que sur un point : le silence de l'invisible... Il faudrait se taire d'abord en face de ce qui étonne sans raison. Et nul ne parlerait s'il ne peut être clair, nul ne bavarderait sur les rêves, sur la peinture, l'architecture ou la sculpture, ces arts du silence. Nul ne réduirait la musique, cet art des sensations ineffables, à quelque volonté métaphysique d'expression des forces vitales ! En fait, toute volonté  d'opposer la pensée abstraite et les images des rêves ou de l'art réduit les phénomènes culturels à l'expression particulière de processus aléatoires et vains. Mais c'est peu dire sur les pouvoirs de la volonté créatrice des hommes qui n'acceptent pas ces réponses trop paresseuses. En fait, même si les divergences peuvent être accentuées, entre les schèmes des images et les concepts ne surgissent pas seulement des ruptures ou des projets contradictoires. De son côté, la pensée réflexive rapporte le divers à l'unité, le temporel à l'éternel ; et elle éclaire le complexe par le simple. D'un autre côté, la pensée sensible densifie, exalte, renforce, multiplie ou condense, comme si le feu de ses élans créatifs ne risquait pas de la perdre dans trois sortes d'abîme : celui de l'obscurité des forces originelles, celui de l'azur très pur de ses rêves, ou celui du gouffre de ses sensations.

 

      La  pensée créatrice. - Pour échapper aux éloges du silence ou de la paresse, faut-il rapporter l'exigence de la logique (clarification du discours) à la force des images (reconnaissance d'une autre forme de pensée : sensible, dynamique, donc complexe et indistincte) ? Si les images n'ont jamais pour finalité d'exposer des idées sans ignorer ou sans dépasser le corps qui les incarne, le philosophe révèle et accomplit, dans des formes abstraites, les mêmes exigences. Il crée des interprétations médiatisées, ouvertes et, en même temps, il interprète ses créations en fonction d'idées supérieures et vives qui concernent les hommes d'une manière générale. Il peut décrire, notamment, le rapport que la pensée réflexive instaure avec les différents corps du monde sans cesser de s'interroger sur ce qu'il saisit. Toutefois, comment construire des ponts susceptibles de rattacher ces deux formes distinctes que sont les schèmes des images et les concepts de la pensée ? Des divergences nettes vraiment se maintiennent. Plus expressif et plus vif que celui de la pensée réflexive, le processus de la création des images ne sépare jamais l'intérieur et l'extérieur, l'affirmation et la négation, le sensible et l'intelligible. Il les vit intensément. Les fruits produits paraissent très présents et se signifient eux-mêmes. L'immédiateté instable de leur apparition libère pesanteurs et contours grâce à leur ouverture sur d'autres images. Certes, ces fruits ne recouvrent jamais tout le réel (puisque des forces inconscientes entravent ou singularisent les volontés), mais la pensée créatrice des images explore le champ des possibles les plus inattendus. Ainsi le spectateur attentif suit-il un chemin virtuel, toujours à actualiser : des images aux schèmes puis aux significations qui les humanisent ! En revanche, la pensée du philosophe ravive surtout la force de ses concepts. Il vainc ainsi l'impensé qui réside aussi bien dans ses froides interprétations que dans les images les plus fécondes des hommes.

 

       Une pensée intuitive et sensible. - Depuis qu'il crée, l'homme ajoute des formes à celles de du monde, pense à sa manière, plus ou moins clairement. Il donne aussi à penser, à imaginer, à sentir. La philosophie, dès ses origines tardives et diverses, se nourrit d'ailleurs de toutes les réponses antérieures (morales, poétiques, religieuses, politiques...), autant sans doute que de celle, moins étrange et plus heureuse, de la sagesse. Mais, lors­qu'elle conteste le sol vivifiant de la poésie, la philosophie se dépasse et se rassure avec des schémas logiques qui entravent sa possible ouverture vers le concret et le vécu. En conséquence, la pensée de la vie (et de ses forces créatrices), requiert de briser, comme le font les artistes, les petites certitudes établies pour formuler de plus complexes probabilités. Le philosophe devient ainsi plus ouvert, froid et cruel envers ses faiblesses. Car il est alors l'artiste des rythmes de sa pensée et l'artisan de ses passions dominées. Inspiré par les coups de marteau spectaculaires de celui qui voulait être le premier philosophe de l'avenir (Nietzsche), le philosophe met ainsi la tradition philosophique en demeure de dire ses échecs, ses fausses solutions, ses impuissances et ses maladies. Il faut en effet, pour penser vraiment, ouvrir de sereines, multiples et farouches perspectives. Si une vérité expressive et symbolique des tensions du réel devient mensonge dès qu'elle sort du champ où se déploient ses formes, si chaque interprétation doit se transformer en acceptant ses limites, en s'adaptant à de nouvelles réalités et en supposant d'autres possibilités, il faut trouver d'autres sols pour les pensées de l'avenir, pour conceptualiser et pour rendre plus vivantes les interprétations des images.

 

   Une logique du devenir. – L'homme vit intensément au cœur de la tension inhérente à son propre devenir. Il ne saurait alors se satisfaire ni de l'ordre incomplet de ses raisons, ni du chaos de ses sensations, ni du vide fascinant de ses ignorances. Il peut en effet animer singulièrement la contradiction de son devenir, se concentrer et s'élargir, décliner et progresser, ne sacrifier ni les intuitions ni les concepts, même s'il vise et privilégie toujours, lorsque cela est possible, les plus fortes clartés. Tout s'articule alors autour des interprétations multiples qui déplacent constamment leurs centres afin d'élargir le champ du réel investi et de vivre de manière intense le mouvement inéluctable de multiples ascensions heureuses et de terribles déclins. Néanmoins, selon Aristote l'esprit logique devrait isoler et privilégier le rapport manifestement le plus clair : le chemin monte (ou descend)… Différemment, une logique des tensions du devenir du réel, senti et pensé, permet de faire jouer en même temps les nombreuses faces et modifications des apparences. Lorsque le chemin monte pour les uns, il descend pour d'autres et permet, à chaque instant, de contempler de multiples paysages. L'ordre des raisons ne suffit donc plus lorsqu'il faut interpréter les nombreux sentiers de l'existence, présents et lointains, finis et indéfinis, précis et flous ! Chemin caillouteux et azur sans nuage, comme Zarathoustra, comme Greco, l'homme vit entre ciel et terre, manque et plénitude, expansion et rétractation, au cœur d'expériences souvent hostiles, incapable de supprimer ces contradictions ! La vie impose ainsi ses diverses tensions, plus ou moins terribles et contraintes : forces destructrices, équilibrées, polarisées, centrifuges, centripètes... Une logique du devenir, confrontée au champ des images qu'elle interprète, transfigure les métamorphoses des forces vitales et découvre les surgissements imprévisibles des formes sensibles.

 

   Les multiples perspectives du possible.- Les tensions déterminées ou aléatoires du devenir des forces vitales fondent des craintes et des illusions. Pour rester clairvoyants et prudents, faut-il sacrifier l'amertume d'exister dans les éclats de l'éphémère et privilégier la volonté de ne pas désespérer des échecs et de la solitude ? La pensée, sur cette voie, reconnaît ses deux limites. Elle ne maîtrise pas son intériorité (souvent inconsciente) et elle se divise elle-même en divers états de conscience. Lorsqu'elle refuse de perdre de vue l'éternité des forces créatrices (sublime présence irrationnelle de la Nature), elle dénonce les masques sociaux aux apparences  trop répétitives, clarifie un peu et se joue de ses illusions en pensant contre elle-même. Elle trouve ainsi quelques chemins qui lui permettent de mépriser ardemment les faiblesses et, au-delà des repères trop rassurants du savoir, elle peut nourrir des désirs de sagesse toujours jeunes et renaissants. Puis, après avoir accompli une nécessaire destruction de ses habitudes narcissiques ou dominatrices, elle laisse parler la force d'une volonté qui se concentre sur ce qu'elle fait en maîtrisant des pensées hésitantes ou trop vives. Elle évite également de trop simplifier et de tout unifier à partir de quelque éventuelle causalité universelle. La réalité n'est pas univoque, ni simple. Elle laisse donc des portes ouvertes sur ce qu'elle ignore, c'est-à-dire sur le champ des pensées aux mille couleurs de la vie et sur les images qui évoquent de nouveaux horizons, radieux ou non. Elle refuse pour cela de se perdre dans les ténèbres de l'effusion ! Sa manière d'être affectée est ainsi un peu contrôlée.

 

   Au bord du gouffre. - Certes, l'amateur d'images, poétiques ou artistiques, est plus audacieux que le philosophe rationaliste ; il affronte l'inconnu en éprouvant de nouvelles sensations. Et il bascule parfois dans quelque inconscience ivre, voire désespérée : "Ce que je fais ici, je n'ose en parler tellement mes toiles m'épouvantent. Jamais le public ne l'admettra" (Gauguin à Sérusier, le 23 mars 1892). Dès lors, combien de chutes réelles, combien de dangers sont-ils rencontrés avec la volonté bien arrêtée de ne pas se brûler ? Car, inquiétante, la pensée des images requiert  des  tensions  intellectuelles variables, toujours changeantes qui s'étonnent de leurs découvertes et qui modifient l'extension de ses questions posées, d'heure en heure. Mais, au-delà du chaos des sensations, le créateur peut parfois tenir pour vraie la nécessité d'une exigence de cohérence susceptible de commander ses instants créatifs en tempérant leurs excès. Pourtant, la pensée des images rencontre souvent l'inconnu. Ce dernier exalte, révèle des distances. Elle fait découvrir des chemins ignorés, souligne des manques, des morts possibles, et de terribles peut-être ! L'épreuve de l'inconnu est en effet périlleuse, souvent incomplète, freinée par quelques craintes. Mais au-delà des silences de l'échec ou des passions, chaque pensée adressée à l'inconnu transporte et transforme chacun en le confrontant au mouvement sans fin de la réalité vivante, à la fois changeante dans ses formes et permanente dans sa présence instantanément répétée. En tout cas, si le penseur veut affronter sereinement les gouffres et les azurs profonds du champ étincelant de ses créations, il lui sera nécessaire de faire surgir d'autres libertés.

 

       Au-delà du jeu des passions. - Les problèmes de la création des images et de ses pensées sensibles requièrent que la réflexion s'élargisse au champ du vécu de l'humanité. Dans l'indifférence actuelle de rapports sociaux aujourd'hui dominés par les vanités et les violences de l'argent, par le froid pouvoir de médias anesthésiants et américanisés, la rencontre de la chaleur des formes devrait libérer. L'originalité des créateurs éloigne alors des fictions simplistes, bêtes, lourdes, choquantes, grossières, provocatrices et absurdes de l'époque. Les mythes de la modernité (sacralisation du luxe et de la sexualité) désespèrent parce qu'ils sont régressifs, voire infantiles. Ils entravent tous les projets créatifs. Au reste, chaque volonté de sagesse (bonheur prudent et malheur supporté) a depuis longtemps trouvé une réponse positive et un écho intéressant dans la créativité. Dans ces conditions, le travail de la pensée, confronté à la rencontre émouvante ou sereine des images, élève et fonde une approche critique susceptible de donner quelques fiers prolongements positifs au désordre éclatant de désirs épars.

 

       Fruits et vérités. - La philosophie n'est pas réductible à une méthode critique, froide, indifférente, ou à une exigence de vérités abstraites ou formelles ; elle accompagne également l'histoire des hommes en proposant des axes nouveaux, fermes et chaleureux, pour la justice, le bonheur, la sagesse... Elle va au-delà des questions fondamentales qui sont restées sans réponses explicites depuis longtemps. Cependant, les hommes ignorent encore si le Tout, La Nature, est un Chaos ou un Cosmos, même s'ils veulent le rendre de jour en jour leur propre monde plus cohérent. Rivés, semble-t-il, à des formes sensibles dont la présence leur échappe trop vite, ils n'osent pas croire que leur interprétation pourra atteindre à l'universel sans masquer de multiples contradictions du réel. Au reste, n'ont-ils pas souvent, jadis, pris leurs plus belles images pour des preuves  de  la  réalisation  de leur idéal, en fuyant, oubliant ou ignorant de nombreux aléas du monde et de la vie ? Aussi est-il indispensable de penser et de viser des clartés plus complexes. Dès lors, comment interpréter les images qui accomplissent les désirs humains ? Sur le sol caillouteux d'itinéraires très exigeants, les questions restent vives et très souvent ouvertes sur de nouvelles difficultés. La probité intellectuelle, qualité indispensable au philosophe, impose pour cela de ne pas fuir les dures pensées qui confrontent les tensions de l'homme pensant et sentant aux diverses perspectives du réel. Une volonté précise peut, à cet égard, concentrer les exigences : ni les sens sans quelque ferme intention de maîtrise et de dépassement ni une pensée libre sans un engagement dans le monde. Disparaissent alors les idées les plus figées ! Ni scepticisme délirant ni illusion dogmatique ; rien ne doit nuire aux fruits possibles de recherches libres et bien enracinées. Dès lors, comment découvrir, précisément, des idées de fruits, c'est-à-dire des pensées fermes et rayonnantes, aux odeurs sublimées ou variées, et non ces trop douces impressions des philosophies abstraites et lointaines dont les contours s'évanouissent à la lecture, dès qu'ils apparaissent, parce qu'ils ne prennent pas toutes les contradictions du réel en considération ou parce qu'ils les effacent ? Ces pensées blanches volent trop haut, au-dessus des nuages. Elles oublient le relief des montagnes et l'odeur des volcans. Et pourtant nul n'ignore que les vérités particulières, visées puis trouvées, se transforment et fluctuent ensuite.  À supposer que la vérité soit une femme, disait Nietzsche avec humour, mais non sans amertume peut-être, sortie du puits, toute nue, très vite chaque petite vérité se moque de son image et se voile pudiquement le corps, le réel revêtant diverses formes séduisantes pour les changer ensuite. Et si la Nature a ses raisons pour cacher ses raisons, toutes les vérités ne sont plus que d'illusoires promesses de clarté et de bonheur ! Il est cependant souhaitable d'échapper, autrement que par la mort ou par la folie, aux misères de l'existence qui finissent par faire désespérer. Il faut pour cela écarter la froideur des pensées paresseuses et courtes, et rapporter ce qui est réellement vécu à quelques principes de cohérence, c'est-à-dire à la Nature qui maintient sa présence éternelle en dépit des inéluctables et imprévisibles chaos de notre monde terrestre.

 

   Doutes et probables certitudes. -  Est-il possible d'élever le sens des mots, des choses et des images mentales ou concrètes, au niveau des pensées les plus claires ? Quel projet d'interprétation  ne  suppose  pas  nécessairement que l'énergie rayonnante de la pensée rapporte le devenir inépuisable et aléatoire des métamorphoses du Tout à des axes clairs, voire à des centres significatifs ? Car souvent surgissent des moments heureux : ceux de l'apparition de significations transparentes, cristallines. Ces moments ne font certes pas oublier les instants amers où le devenir du réel devient incertain... Joies et incertitudes, schèmes et concepts, soleil et ombres, sont donc les pôles constants que rencontrent chaque jour les exigences les plus fortes de la pensée ! L'esprit critique dialogue alors avec ses axes créatifs. Il découvre parfois quelques-unes des très multiples facettes inattendues de son rapport au monde. Il les comprend, et c'est un solide commencement ! De nombreuses questions précèdent en effet tout projet d'interprétation. Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? Une théorie de l'image est-elle possible ? Que dire de l'esthétique, de cette théorie de la sensibilité inventée par Baumgarten en 1750-58 ? Que dire d'une éventuelle logique des sensations et des pensées obscures, pourtant ambitieuse, qui a cherché à constituer une théorie du beau ? Toutes ces questions devraient trouver une réponse à l'intérieur d'une esthétique susceptible d'inclure le savoir des images dans une théorie générale de l'art confrontant laideurs, beautés, illusions, mensonges et vérités. Dans ce projet d'interprétation des œuvres et des styles multiples de la pensée sensible, l'investigation s'est forcément orientée sur le terrain d'une clarification ajustée, c'est-à-dire sceptique à l'égard des trop fortes convictions, ouverte sur l'invisible et soucieuse des possibles encore inactualisés.

 

   Illusions et mensonges. - Chemin faisant, il est possible de se laisser entraîner par ses instincts les plus forts, c'est-à-dire par ceux qui poussent à valoriser l'acte créatif en sublimant le champ complexe et très prometteur qui rassemble les images. Toutefois, si, comme le pense Nietzsche, chacun peut être plus artiste, donc plus menteur qu'il ne le croit ou souhaite, il ne faut se satisfaire ni des plus beaux rêves ni des mensonges les plus avantageux. Le plus souvent, l'illusion inhérente au jeu des forces créatrices conduit à fuir le réel, à privilégier l'imagination, la fiction, à mentir donc. Songes et mensonges se complètent et s'aiment en effet ! Cependant, refuser fermement les falsifications du réel ou de la pensée, et préférer les souffrances de la lucidité qui brûlent les plus curieux, constitueraient un plus beau projet. Le champ des images le permet à coup sûr ! Car l'homme n'est pas condamné à l'absurdité. Il se nourrit de son intelligence, de ses désirs, ainsi que de ses fermes volontés. Et nombreux sont ceux qui ont su montrer, même si c'est de manière symbolique, les vérités provisoires les plus dures. Ils ont refusé les plaisirs inhérents aux rêves les plus insensés. Ils ont choisi l'authenticité et non le désir superficiel des choses agréables, des choses plaisantes parce qu'elles sont conformes aux instincts les plus socialisés. Si, effectivement, tout dire et désirer tout connaître relève de l'insensé ou de la barbarie, il serait futile et vain de se mentir à soi-même en cherchant à rendre ses vérités plus intéressantes et plus belles qu'elles ne le sont en fait. Vouloir dire la vérité, et savoir qu'il est impossible de la dire complètement (par ignorance, par faiblesse ou par respect de soi et d'autrui), ne conduit donc pas nécessairement au mensonge, c'est-à-dire à la volonté de dissimuler.

 

   L'humour, le singulier et l'universel. - Le champ possible des fières ou modestes vérités qui éclairent les interprétations des images est immense. Mais l'humour, d'abord, sauve de l'ignorance. Il souligne les vraies distances entre les mots et les choses, les certitudes et les doutes. La rupture est volontaire et douce, car la conscience d'un écart ne rend pas  forcément malheureux. L'humoriste, lorsqu'il se veut non-violent, saisit librement ce qui divise sans être lui-même dérouté. Il se confronte aux contradictions du réel et les assume. Il sait qu'aucune œuvre nourrie des forces de sa pensée libre ne possède une finalité uniquement formelle. Une philosophie des images peut donc, dans cette voie, dépasser le cadre immédiat de la rencontre des apparences pour en découvrir ou inventer de multiples significations. L'esprit critique va ainsi au cœur des structures et des forces. Il en saisit une part impérissable de probabilité : celle de l'entrelacement des conflits et des harmonies. Par ailleurs, puisque aucune interprétation n'anéantit ou n'épuise les formes sensibles, changeantes et complexes qu'elle approche, lorsqu'une image signifie, se signifie, la pensée peut la rattacher à d'autres significations sans la trahir. Mais, pour cela, il est nécessaire de rejeter la loupe des amateurs méticuleux qui finissent par réduire l'essence des images à quelque vain et introuvable fantôme d'être. Car, dans ce champ complexe, il n'y a pas d'énigme à résoudre, pas de solutions cachées, mais des véracités singulières à comprendre, peut-être à éclairer. Et si une expérience esthétique  paraît  d'abord  confuse, sa complexité est toujours  révélatrice d'un rapport original de l'homme au monde, aux autres et à lui-même. Ainsi, grâce à son pouvoir de signification symbolique, une image ne se manifeste-t-elle jamais sans exhiber des forces sensibles et des structures limitées, mais soucieuses d'élargir le champ de sa finitude ! Elle est en tout cas un événement singulier, partiellement fixé par sa matière, ouvert sur ce qui le dépasse précisément, et non sur ce qui dépasse toutes les singularités, tous les tempéraments.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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