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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La bêtise (3)

Paul Klee, Groupe de 11, 1939, plâtre et huile sur papier. Fondation Klee, Berne. Œuvre reproduite dans Paul Klee, Théorie de l'art moderne, Médiations-Gonthier, 1964, p.156.

Paul Klee, Groupe de 11, 1939, plâtre et huile sur papier. Fondation Klee, Berne. Œuvre reproduite dans Paul Klee, Théorie de l'art moderne, Médiations-Gonthier, 1964, p.156.

 

La structure de la bêtise

 

 

    La structure de la bêtise est le cercle. L'idiot est enfermé dans le non-sens de sa propre identité, et ce non-sens peut se perdre selon Nietzsche dans la folie circulaire du mystique qui va des convulsions de la pénitence à l'hystérie de la rédemption. (Ecce Homo, 8. Pourquoi je suis un destin, p. 154.)

   Par ailleurs, le sot vit dans la conviction absurde d'être absorbé par une vérité qui le dépasse, que cette pseudo vérité soit collective (idéologique et commune) ou bassement rapportée à d'uniques intérêts matériels. La sottise de cette conviction exprime une obstination, voire un remarquable entêtement mesquin en faveur de certitudes apaisantes. Et cette opiniâtreté fonde sans doute de multiples formes d'ineptie ou de stupidité : "L'obstination et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l'âne ? " (Montaigne, Essais, III, chap. VIII)

   En réalité, selon Nietzsche, la sottise de l'homme collectif, de la bête de troupeau, serait plutôt étrangère au oui répétitif, mais solitaire de l'âne. Cette sottise concerne plutôt la morale décadente de moutons qui auraient besoin d'un "berger" pour leur surveillance, tout comme les hommes qui recherchent un prêtre comme guide pour leur éducation ou pour leur dressage… Dans sa sottise, l'individu est en tout cas sans de réelles qualités singulières. Effacé, il imite et répète inconsciemment et mécaniquement des lieux communs, voire des opinions totalitaires.

   La structure de la sottise est donc celle de la répétition du même, comme dans des pensées toutes faites ou dans des clichés. Et cette répétition est sans doute mue par un désir d'abstraction qui ignore son impensé, qui fait comme s'il n'y avait pas de non-sens dans toute possibilité de sens. C'est ainsi le cas dans un syllogisme vicieux ou bien selon Nietzsche dans les formules scientifiques : "Les formules arithmétiques sont elles aussi des fictions régulatives destinées à simplifier les faits réels, à les accommoder à notre mesure –à notre sottise – pour des fins d'utilité pratique (…) Cette pensée logique (…) le modèle d'une fiction achevée (…) Nous simplifions les phénomènes réels et extrêmement complexes qui composent la pensée (…) C'est le chef-d'œuvre de falsification qui permet ce qu'on appelle la connaissance ou l'expérience (La Volonté de puissance, I, 2, § 289). Les certitudes laborieuses et définitives de la science privent en effet du bâton de la droite raison qui, sans refuser tout bon sens, sans se laisser fasciner par le non-sens, pourrait s'ouvrir sur de multiples expériences parfois absurdes, discontinues ou contraires au devenir du monde, comme Montaigne l'a du reste souligné : "Il nous faut abêtir pour nous assagir, et nous éblouir pour nous guider (…) L'humaine science ne se peut maintenir que par raison déraisonnable, folle et forcenée..." (Essais, II, 12).

   En tout cas, selon Nietzsche, la structure de la sottise conduit à l'idéalisme, c'est-à-dire à l'oubli des réalités sensibles ; sachant que, à l'opposé, l'idiot resterait enfermé dans le cercle bien concret de sa propre singularité : "Non, c'est mon ignorance de la physiologie - cet «idéalisme » trois fois maudit - qui fut la vraie fatalité de mon existence, qui fut son « en trop », sa bêtise, la chose dont rien ne sort de bon et que rien ne contrebalance, que rien ne saurait compenser. Cet idéalisme m'explique toutes mes erreurs, toutes les grandes aberrations de mon instinct, tous les actes d'humilité que j'ai commis en m'écartant du devoir de ma vie, en me faisant philologue, par exemple, - pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui eût servi à m'ouvrir les yeux ? " (Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé). Et, ce qui est plus grave, cette sottise de l'idéalisme conduit inéluctablement à l'effondrement des plus beaux rêves, au mépris de la vie, puis au nihilisme : "Considérer en général les calamités de toute sorte comme une objection, comme une chose à éliminer, c'est la niaiserie par excellence, c'est, vu de haut, un vrai cataclysme par les conséquences qu'on déchaîne, c'est une stupidité fatale, c'est presque aussi bête que le serait le désir de supprimer le mauvais temps, par pitié, par exemple, pour les pauvres gens..." (Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis une fatalité, 4.)

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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