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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Créer sa propre humilité

Créer sa propre humilité

L'humble, celui qui a le sentiment de la relativité des grandeurs et des petitesses, celui qui juge que l'humanité est plus proche de la terre que du ciel, ne peut pas se dire humble. Il y perdrait la simplicité de sa propre mesure intime et incomparable. Un mendiant ne devrait donc pas s'abaisser en s'humiliant ; son état lui permet de réclamer dignement, d'homme à homme, une maigre réparation. Mais surtout, sa situation est complexe. Car, comment peut-il vivre dignement dans un monde d'injustice, et peut-il empêcher que ses humiliations suppriment tout esprit de simplicité en renforçant son amour propre ?

En tout cas, l'humble ne sait pas vraiment en quoi consiste son humilité. L'a-t-il d'ailleurs voulue un jour ? Ce n'est pas certain. Le devenir de son existence a pu être uniquement déterminé par d'aléatoires circonstances sociales, culturelles ou écono­miques. Dans ce cas, il est fatalement devenu ce qu'il est maintenant parce qu'il ne pouvait pas empêcher cette dérive matérielle ; il ne doit donc pas se juger ni se comparer à d'autres, a fortiori aux plus chanceux.

Le vouloir du simple est-il alors indifférent aux sentiments sociaux ou naturels ? Pas tout à fait, mais il devrait les éclairer. Chacun sent bien que les instants d'un jour qui coule de source ne sont pas suffisants pour préparer un lendemain. Or, nul n'étant naturellement simple, nul n'ayant le sentiment d'être vraiment simple, une tension vers la simplicité s'impose. L'humilité n'est pas donnée, elle doit donc être créée.

Néanmoins, Montaigne a préféré suivre sa nature, vivre selon ses sentiments ; son style en témoigne. Il a ainsi vécu et écrit sans se préoccuper des effets produits par l'expression de sa pensée (y compris dans ses fautes d'ortho­graphe). Pour cela, il a précisément ajusté sa pensée curieuse, légère, libre et singulière à son écriture, en approfondissant sa nature et sans corriger ses propos dont les imperfections, certes minimes, étaient en adéquation avec ses humeurs instables. Du reste, il a beaucoup hésité, comme tout philosophe authentique : "Je m'échaude souvent à corriger et à y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux. Je ne fais qu'aller et venir : mon juge­ment ne tire pas toujours avant : il flotte et vague." [1] Plus globalement, il précise qu'il se désa­voue sans cesse.[2]

Montaigne a ainsi voulu exprimer son tempé­rament naturel qui le poussait sans trop d'efforts à for­mer sa vie, à s'approcher de lui-même, avant d'entrevoir une plutôt sobre sa­gesse. Et l'humilité de cette dernière réside à la fois dans l'incertitude de ses affirmations et dans les hésitations de sa démarche qui accepte la ren­contre de quelques moments heureux pour l'apprentis­sage de sa propre mesure moyenne, naturelle et tempérée[3]. Humblement, son incertaine sagesse fut toujours recommencée, toujours en train de se clarifier sur le fond de quelque déraison ; le mal guérissant le mal.

La mouvante, ironique, malicieuse, vagabonde, dubitative et vive singularité de Montaigne s'est ainsi étirée très librement au plus près du naturel, du sens de la terre (qui ignore le surhumain de Nietzsche), au plus près du banal humus à partir duquel grandissent quelques probables vérités ondoyantes et dignes. En tant qu'homme, il a en fait voulu coïncider avec sa philosophie du passage et avec son style naturel. [4] Pour cela, il a dit ce qu'il devenait, de minute en minute, différemment.

Et jamais il n'a cherché à s'abaisser volontaire­ment, car son humilité n'est pas un acte de soumission, de défé­rence à l'égard d'un autre (y compris à l'égard de Dieu). Son humilité est une at­titude volontaire et claire qui se sait ancrée dans le sol d'une constante vie philosophique dominée par un non-savoir, puisqu'il "ne voit le tout de rien."[5] Ainsi a-t-il construit une réflexion "impréméditée et fortuite" [6] et ainsi s'est-il affirmé dans sa propre création ! Le philosophe, cependant, n'aurait-il pas eu tort de revendiquer sa propre humilité, de se dire moralement bon et plutôt content de lui-même, tout en affirmant un total accord de sa personne avec ses écrits ? Il affirme en effet : "Mes discours sont, confor­mé­ment à mes mœurs, bas et humbles." [7]

Quoi qu'il en soit, l'humilité, comme celle de Montaigne, devrait toujours s'ouvrir sur la reconnaissance universelle de l'hu­maine condition. Chacun est en effet concerné, et il serait vain de comparer à ce sujet les ignorants et les savants puisque tous sont suffisamment ignorants et d'humeur instable pour découvrir, s'ils le veulent, s'ils sont soucieux de la vérité ou non, et que la vertu de l'humilité est autant impossible à acquérir dans la réussite que dans l'échec, puisque la valeur du résultat remplace alors celle de ses propres engagements.

En délaissant ces distinctions psychologiques, Pascal a par ailleurs visé une autre forme d'humilité beaucoup plus élaborée ; sans doute par vertu chrétienne (l'humilité des pécheurs). Il a en effet af­firmé la vérité moyenne et métaphysique de tout homme qui serait "un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout." [8] Néanmoins, cette vérité serait acceptable si le philosophe pouvait penser clairement le néant (qui n'est qu'un mot) et ne pas installer cette abstraction dans un Dehors absolu qui requiert un saut dans l'Impossible.

De mon point de vue relativement sceptique, l'humilité s'impose en fait comme une vertu nécessaire. Elle est une qualité morale que, par manque de sagesse, d'insensibilité et de simplicité, je dois acquérir. Mais j'y vois cependant les conditions nécessaires pour la réalisation de ma propre vérité humaine, sans doute comme celle de chacun (ni ange ni bête). Et cette vérité ne sera accomplie (et éprouvée) que le jour où un accord paisible entre tous les hommes sera enfin réalisé. En attendant, je dois exister le plus lucidement possible, avec et pour les au­tres, en cherchant à être humble envers chacun. La clarté et la précision de cet engagement moral devraient simplifier mes plus cruelles épreuves.

Un risque subsiste toutefois, celui de remplacer une vertu par un sentiment, un effort volontaire par une souffrance passive, l'humilité par de la modestie. Néanmoins, la frontière entre une vertu et un sentiment demeure invisible. Car, si le mot modeste (modestus en latin) a pour racine modus (me­sure), il désigne un sentiment qui signifie aussi et surtout une exigence d'expression claire ; notamment en refusant toute démesure, toute exagération. Une attitude modeste n'est donc pas nécessaire­ment médiocre, et nul homme n'est déterminé par la Nature ou par la société à être moyen ou comparable. De plus, cette attitude est souvent inséparable d'une vertu acquise et renforcée par l'expérience. La modestie est certes plutôt un sentiment qu'une force morale, mais tout comme l'humilité, elle permet tout de même de viser la simplicité d'actes divers (réussis ou non) qui pourront donner une valeur humaine à une singularité ; et cette dernière sentira alors confusément sa pensée et pensera clairement ce qu'elle sent, sans trop d'affectation ni d'excessive ré­serve. Ensuite, la vertu du simple pourra dire elle-même clairement son in­dif­férence à l'égard des ordres sacrés, des mots d'ordre politiques et des hiérarchies.

Certes, en poésie, de multiples expériences acceptent cette ouverture du devenir des choses sur la fascination du sacré, d'un Tout Autre ou d'un Dehors absolu. L'oubli de soi aidant, le monde des choses paraît alors aussi irréel que la singularité du poète qui s'efface en se perdant dans la vision incertaine et passive de quelques objets. Pour Jean Tardieu, précisément, l'étrangeté de la présence matérielle des choses paraît créer un "halo d'infinité", c'est-à-dire un dehors indéfini, déréalisé, d'autant plus sacré qu'il est déréalisé : "Je verrai ainsi, autour du moindre de nos actes, ce halo d'infinité qui lui confère sa grandeur. Le plus humble pichet sur une table d'au­berge peut devenir objet sacré : il suffit que je m'étonne de sa pré­sence, et le voilà parti, bercé par des flots ab­solus." [9]

Selon un point de vue, tout différent, c'est-à-dire non soumis à la violence du sacré, une séparation totale entre le fini et l'infini peut être refusée. Je reste alors sur la bordure. Car nul ne peut véritable­ment fusionner avec l'absolu sans se perdre soi-même. Et pourquoi chercher à fusionner ? Or le sentiment du sacré empêche tout possible retour des choses vers leur simplicité originelle, c'est-à-dire d'abord neutre : ni présente ni absente. Une réalité simple ne doit donc pas prendre le risque de devenir grandiose ou de se perdre dans le sublime. Ne vaudrait-il pas mieux refuser la solitude autoritaire de l'absolu et ou­vrir la simplicité du relatif sur l'infini en faisant rayonner une simple bordure ? Il faudrait sans doute pour cela se mettre sur la voie de la Morale (humaniste) qui reconnaî­t simplement en chaque homme la même dignité. Car le sol qui colle à la peau des travailleurs de la terre, commun à tous les hommes, est inséparable du ciel. Il permet de donner un axe simple et humble à ses propres errances désabritées, entre catastrophes et exaltations. Mais il rappelle surtout que la mesure de chacun doit rester claire et incomparable avec d'autres mesures. Comment ?

En fait, le sens de la mesure de l'humilité peut être donné par l'action éthique suivante : chacun possède en lui-même, au cœur de sa propre finitude mortelle et complexe une ou­ver­ture possible sur l'infini à partir de sa propre liberté créatrice ou bien à partir d'un amour oblatif pour les autres. Cela signifie que cha­cun peut (et devrait sans doute) créer humblement en lui-même sa propre mesure en fonction du sens qu'il instaure volontairement entre son vécu (différent pour cha­cun) et son ouverture sur l'universel (le même pour tous : un bien ou un moindre mal). C'est la raison pour laquelle il y a dif­férentes éthi­ques possibles pour constituer la dignité d'une existence (par décence, pudeur, courage, amour, li­berté…), mais une seule Morale, universelle, celle des Droits de l'homme qui devrait pouvoir rassembler toutes ces éthiques. Du reste, dans la clarté de cette idée (sans doute fictive) de la Morale, l'homme peut trouver la voie de sa propre dignité en dehors des critères de quelques prestigieuses grandeurs exemplaires, héroïques ou supérieures.

Toute grandeur paraît en effet vaine lorsque la mesure est don­née par la volonté d'être simple. Car ce vouloir, ni éclatant ni dis­simulé, est le fruit d'une singularité complexe qui accomplit le dépassement de sa propre finitude dans et par sa liberté de créer son propre et simple ouvert sur l'infini.

L'intuition de l'intime, nécessaire à la pensée du simple avant toute ouverture, permet en effet à chaque singularité un repli vers l'humus de sa condition, afin de se vouloir responsable d'elle-même et des autres, c'est-à-dire afin de viser la vertu du simple ! Or cette dernière est au cœur de toute action humaine, vraiment humaine, pas vraiment comme une disposition naturelle, comme une habitude difficilement acquise pour être stable (constante), mais surtout comme une pratique volontaire et responsable qui dirige et limite librement chacun vers ce qu'il pense humblement être bien pour lui, pour les autres et pour la Nature.

[1] Montaigne, Essais, II, Villey, PUF, Quad­rige, XII, 320.

[2] Montaigne, Essais, II, op.cit., XVII, 414.

[3] Montaigne, Essais, op.cit., XXX, 197.

[4] Il inspire peut-être cette pensée de Pascal : "Quand on voit le style naturel, on

est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un

homme." Pascal, Pensées, Hachette, Brunschvicg, § 29.

[5] Montaigne, Essais, op.cit., Quad­rige, I, L, 384.

[6] Montaigne, Essais, op.cit. II, XII, 315.

[7] Montaigne, Essais, op.cit. , III, 13.

[8] Pascal, Pensées, Brunschvicg, § 72.

[9] Tardieu (Jean), La Part de l'ombre, Nrf, Poésie/ Gallimard, 1972. p.74.

Dessin de Joseph Rossi

Dessin de Joseph Rossi

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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