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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La fascination

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Introduction :  

 

  

 

   La fascination est une épreuve ambivalente de la vie psychique où la perception d'une chose absorbe provisoirement la conscience qui la vise. En fait, l'image du fascinant (par perte du sujet ou par extase) apparaît d'abord en associant mystérieusement et involontairement le fascinant à celui qui est fasciné. Dans ces conditions, la fascination paraît paradoxale puisqu'elle supprime d'abord toute possibilité de la penser clairement, et puisqu'elle nous inspire ensuite de vouloir penser ses divers effets objectifs et figés en sortant de sa prime léthargie ; la pensée saute alors vers une prise de conscience ou bien elle se met en retrait de son vide initial, notamment en utilisant des mots susceptibles de combler ce vide. En effet, être fasciné, se laisser absorber par un objet, c'est ne plus être sujet. Ce qui suppose qu'on l'a été et qu'il est possible de l'être à nouveau. La conscience a été absorbée, mais, dès lors qu'elle se sait absorbée, elle peut se retourner contre elle-même au sein de sa réalité active retrouvée. En tout cas, la fascination se révèle ainsi ambiguë parce qu'elle exprime trois manifestations contradictoires de la puissance du réel. D'abord, celle d'illusoires représentations de l'absolu (ou du sacré) qui imposent la solitaire séparation d'une idole. Ensuite celle de traces informes et statiques, comme c'est le cas dans une anamorphose ou pour un embryon figé ; ils traduisent le vertige de l'incomplet et du tronqué où chaque détail précis, opaque ou flou (comme une tache ou une traînée séduisante de couleurs) manque de référence, donc de sens. Et enfin la fascination est aussi l'expression d'un anéantissement de l'énergie vitale ; ce désastre subjugue en manifestant la puissance négative de l'impossible, celle qui fait le vide et qui fait disparaître les apparences pour aucune autre fin que celle de maintenir la seule présence d'un rien fascinant, c'est-à-dire la présence d'une absence en quelque sorte…

   Pour le dire autrement, dans ces trois manifestations de la fascination, la passivité de celui qui est fasciné et la violence du fascinant peuvent inspirer un sursaut, un écart ou un recul de la pensée qui fuit ainsi les pensées inconscientes et involontaires qui accompagnaient les manifestations excessives (laides ou belles) de la présence nécessaire, mais incertaine des choses. Ces pensées du retrait balbutient en effet ses interprétations en créant un dépassement imaginaire de l'absolu, de l'informe figé ou d'un vide sans pouvoir, ce dernier n'étant d'ailleurs pas assez vide pour imposer un silence total à la pensée, comme l'a montré Blanchot dans L'Écriture du désastre. [1] Dans ce dernier cas, il ne s'agit pas de penser le désastre de la ruine d'une subjectivité subjuguée, mais de traverser une nuit inconnue et extrême qui n'est ni assez passive, ni assez active pour réduire tout au silence : "Ce n'est pas toi qui parleras ; laisse le désastre parler en toi, fût-ce par oubli ou par silence." [2] La passivité inhérente à la fascination se donne ainsi à elle-même des paroles d'écriture, alors qu'elle est d'abord sans nom ; comme un supplément du rien, de l'indicible ou d'un tout figé en quelque sorte.

 

[1] Blanchot, L'Écriture du désastre, Gallimard, 1980.

[2] Blanchot, L'Écriture du désastre, op.cit., p.12.

 

A. La chose fascinante est inconnue, vide, sans force (impuissante).

 

- L'épreuve du vide.   La fascination est le contraire d'une action volontaire et consciente, elle est l'épreuve d'une absorption de la conscience dans ce qui est perçu, comme dans un rêve qui figerait son propre devenir sur une seule image. Selon M. Blanchot, en effet, "Voir dans le rêve, c'est être fasciné, et la fascination se produit, lorsque, loin de saisir à distance, nous sommes saisis par la distance, investis par elle (…) Nous sommes peut-être déjà hors du visible-invisible." [1] Cette distance qui saisit la conscience est pour Blanchot celle du rien, du néant ou du neutre qui sature la vision en rendant interminable et impossible le rapport du visible avec invisible. L'épreuve de ce neutre identifié au rien est celle de l'inconnu, d'un Inconnu total, absolu, irréductible, qui "ne sera pas révélé, mais indiqué (…) Ni visible, ni invisible ou plus justement se détournant de tout visible et de tout invisible (…) L'inconnu exclut toute perspective, il ne se tient pas dans un cercle de vue, il ne peut faire partie d'un ensemble (…) Comme la mort, il échappe à toute prise… Sauf à la parole, mais pour autant que celle-ci n'est pas une prise, n'est pas une saisie… parole qui parle sans exercer aucune forme de pouvoir… parole d'infini…parler, c'est sans lien se lier à l'inconnu." [2]

 

- Ce qu'il rencontre (Don Juan), ce n'est pas la toute-puissance, rencontre qui au fond lui plairait, à lui, homme du pouvoir guerrier, du désir combattant, ce n'est pas l'extrême du possible, mais l'impossibilité, l'abîme du non-pouvoir, la démesure glacée de l'autre nuit (…) l'impossibilité de tout rapport, le dehors même." [3] Fascination du néant ! L'homme et le monde en sont exclus.

- Le vide inspire la jouissance de l’anéantissement de l’énergie dans l'idolâtrie de toute image fascinante. 

- En fait, l'image du fascinans (par perte du sujet ou par extase) est inhérente à une idole, c'est-à-dire à tout objet qui impose sa présence d'une manière totalitaire, notamment en réifiant définitivement les éléments qui les constituent : une œuvre, une terre, une femme… c'est-à-dire en empêchant toute tentative d'appropriation d'une chose particulière qui ferait rayonner sa présence précaire dans la multiplicité de quelques phantasmes individuels 

-  La fascination succède à l'échec de la représentation dans son intention de constituer l'image pertinente d'un objet. D'abord, la relation d'un modèle avec sa copie est douteuse parce que confuse et dégradée. Ensuite cette relation produit l'effet contraire de ce qu'elle vise : chaque image prétend représenter un modèle idéal et elle crée pourtant l'idole fascinante qui engloutit l'observateur dans la chose perçue. Le visible absorbe ainsi toute autre vision possible en instaurant de vaines copies des choses qui peuvent être indéfiniment répétées, comme dans des reproductions photographiques. 

- La précision des apparences fige sur des détails inertes : L'exactitude ne suffit pas; elle paralyse ou fascine pour rien. Elle n'est, seule, que l'apparence illusoire et myope d'une réalité.

- C'est comme dans la peur : "L'homme de la peur, dans l'espace de sa peur, participe et s'unit à ce qui lui fait peur. Il n'a pas seulement peur, il est la peur."[4] 

- L'indifférence est l'épreuve d'une passivité neutre et fascinante. Ce neutre ni visible, ni audible, ce neutre du vide est sans pouvoir, hors de portée, il ne fait naître que des images abstraites du rien, de l'inaccessible, du néant, hors de toutes limites… Il n'y a rien à comprendre en lui et tout ce qui sera dit ne concerne que le rien du dire. C'est le point de vue de Blanchot qui retourne le vide de la négation en vide du négatif, littérairement ressassé jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la limite indifférente où s'impose le néant, "l'appel de l'indifférence : le neutre qui est aussi la différence même, ce qui (ne) se différencie en rien ?" [5]

- L'épreuve passive du neutre"Le neutre est ce qui ne se distribue dans aucun genre : le non-général, le non-générique, comme le non-particulier. Il refuse l'appartenance aussi bien à la catégorie de l'objet qu'à celle du sujet. Et cela ne veut pas seulement dire qu'il est encore indéterminé et comme hésitant entre les deux, cela veut dire qu'il suppose une relation autre, ne relevant ni des conditions objectives, ni des dispositions subjectives... La pensée du neutre est une menace et un scandale pour la pensée (…) L'un des premiers langages de la pensée occidentale, celui d'Héraclite est de parler au neutre singulier. L'un-la-chose-sage, le non-à-espérer, le non-à-aborder, le commun la chose-commune, cela-le-sage, cela-l'un, cela-le-commun ne sont pas des concepts…ni des idées… "[6] 

- Pour Levinas : "Le Neutre de Blanchot est étranger au monde (…) Se situerait, en un non-lieu, quelque chose qui ne saurait être pensé et qui ne frappe pas à la porte de la pensée – un quelque chose qui n'est pas un quelque chose, mais que l'écriture veut assourdir – aventure purement verbale, c'est le cas de le dire (…) Nous sommes voués à l'inhumain, à l'effrayant du Neutre (…) Ce Neutre n'est pas quelqu'un ni même un quelque chose. Ce n'est qu'un tiers exclu qui, à proprement parler, n'est même pas. Pourtant il y a en lui plus de transcendance qu'aucun arrière-monde n'a jamais entr'ouvert." (Sur Maurice Blanchot, pp. 48 à 52)

- Marlène Zarader (L'Être et le neutre- à partir de Maurice Blanchot) a montré l'impossibilité de penser le neutre à partir d'une interprétation phénoménologique et ontologique. L'affirmation du neutre fait en effet basculer ce dernier dans une épreuve sans épreuve, dans cette autre nuit qui ignore lumières et ténèbres, dans un  sens qui n'est que celui d'un dehors, comme dans un rêve, comme en littérature… même s'il y a toujours à dire quelque chose au-delà de l'indicible, aucune méthode ne saurait en effet permettre de penser ce rapport insistant de l'homme à l'inconnu, à l'absence, au vide, à l'impossible, à ce qui ignore les confins.

- La fascination du cadavre, d'un vain "il y a" : La pensée ouverte sur le neutre s'ouvre sur une faille imaginaire à l'extérieur du Tout. Ni une affirmation, ni une négation, le tiers de l'indécidable ne peut pas être posé autrement que sous le mode d'un jeu qui épouse les dérobades d'une pensée et qui répète indéfiniment et vainement son échec… Mais comment le nihilisme de l'artisan du désastre (nihilisme masqué selon M. Zarader, p.263) pourrait-il  "veiller sur le sens absent" [7]  du il y a

 

B. La fascination de la puissance

 

- La puissance ne cesse de fasciner Le pouvoir, quel pouvoir ? plus l’on dispose de capitaux, plus l’on a de pouvoir notamment par une accumulation indéfinie (acheter, consommer, posséder, détenir).

- en inspirant une servitude volontaire : "Je pense que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde… Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme… Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort." [8]

- par son mystère : « Nous ignorons encore ce que c’est que le pouvoir » explique Michel Foucault. Foucault Michel, entretien avec Gilles Deleuze, « Les intellectuels et le pouvoir », L’Arc, 1972, numéro 49.

Pascal déjà, dans ses Discours sur la condition des grands, affirmait : « Surtout, ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres (…) Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands viennent de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont.»

- par sa multiplicité : Roland Barthes interroge une éventuelle unicité du pouvoir, et écrit : "Nous croyons que le pouvoir est toujours un. Et pourtant, si le pouvoir était pluriel, comme les démons? « Mon nom est Légion », pourrait-il dire : partout, de tous côtés, des chefs, des appareils, massifs ou minuscules, des groupes d’oppression ou de pression, partout des voix « autorisées » qui s’autorisent à faire entendre le discours de tout pouvoir : le discours de l’arrogance.[9]

 

C. L'absence d'intériorité dans la fascination de la puissance du néant. 

 

-  L'oubli ou le refus du moi par manque de vouloir créateur. Le refus ou l'oubli de soi crée un vide, une sorte de réserve indifférente aux choses. Et, au cœur d'un silence oppressant et assourdissant, le regard ne s'ouvre que sur le vide.

 - Narcisse répète son image définitivement figée, étrangère à toute différence. Il tourne en rond en lui-même et, dans la fascination de sa propre étrangeté (par absence d'intériorité), sa conscience se laisse absorber par le vide qu'elle perçoit.

 - Érostrate, en incendiant le temple d'Éphèse en Asie mineure (-356), temple qui était considéré comme l'une des sept merveilles du monde, ne voulut-il pas ainsi refuser la fascination d'une chose belle, mais hors de la vie ? Ainsi la violence devient-elle aussi absolue que la chose qu'elle détruit ! Mais, dans ce projet, il faut tout détruire, le meilleur et le pire, soi-même et l'autre ! Au reste, la destruction d'une idole (d'une image fascinante) est une profanation dérisoire puisque l'image sacrée portait déjà en elle le germe de sa destruction eu égard à l'idéal qui la dépasse. En fait, au-delà de l'image sacrée, de l'icône devenue l'idole, de son étrange beauté qui fige l'imagination et les visées de la conscience, l'artiste qui détruit ses forces créatrices réalise une parfaite fusion avec les néants de ce monde. Ne rien sauver, et pas même l'idée d'un triomphe destructeur, libère de tout, y compris du désir de faire naître d'autres idoles… D'une fascination à l'autre, l'homme ne peut plus refuser d'être possédé par ce qu'il croit lui-même posséder, et surtout par son désir !

 

 

Conclusion : L'apparence indifférente des choses a ainsi été présentée sur l'écran stérile d'une modernité fascinée par son propre vide en s'interrogeant pourtant sur l'échec de la représentation et de l'expression. Dès lors, cette fascination du vide ne serait-elle pas, désormais, l'envers nécessaire d'un trop-plein culturel qui manque de sens ? Le pur néant coïnciderait alors avec la fin de toutes les souffrances, avec la disparition la plus équitable qui soit, celle de toutes les choses :"et tel serait le rapport de l'homme à l'homme, quand il n'y a plus entre eux la proposition d'un Dieu, ni la médiation d'un monde, ni la consistance d'une nature."[10] Il vaut mieux valoriser la nuit et le silence à partir desquels s'affirmeront de nouvelles possibilités lorsque se poseront de toujours nouvelles questions, sachant que philosopher ne se réduit pas à trouver des réponses plus ou moins pertinentes, systématiques ou véridiques... Le "que sais-je ?" échappe en effet à toutes les fascinations.

 

 

 

[1] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp.41,42.

[2] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., pp.440, 445.

[3] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.283.

[4] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.71

[5] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p. 297.

[6] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., pp.440,

[7] Blanchot, L'Écriture du désastre, op.cit., p.72.

[8] Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

[9] Barthes (Roland), Leçon inaugurale au Collège de France, Seuil, 2015.

[10] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.97.

 

 

 

 

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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