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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La fascination

La fascination

LA FASCINATION

 

 

 

Introduction :  La fascination est le contraire d'une action volontaire et consciente, elle absorbe dans ce qui est perçu, comme dans un rêve qui figerait son propre devenir sur une seule image. Selon M. Blanchot, en effet, "Voir dans le rêve, c'est être fasciné, et la fascination se produit, lorsque, loin de saisir à distance, nous sommes saisis par la distance, investis par elle (…) Nous sommes peut-être déjà hors du visible-invisible." (L'Entretien infini, pp.41,42) Ce rien de l'image fascinante est pour lui neutre ; il sature la vision en rendant interminable le rapport visible/invisible. Et l'épreuve de ce rien est celle de l'inconnu, d'un Inconnu total, absolu, irréductible, qui "ne sera pas révélé, mais indiqué (…) Ni visible, ni invisible ou plus justement se détournant de tout visible et de tout invisible (…) L'inconnu exclut toute perspective, il ne se tient pas dans un cercle de vue, il ne peut faire partie d'un ensemble (…) Comme la mort, il échappe à toute prise… Sauf à la parole, mais pour autant que celle-ci n'est pas une prise, n'est pas une saisie… parole qui parle sans exercer aucune forme de pouvoir… parole d'infini…parler, c'est sans lien se lier à l'inconnu." (L'Entretien infini, pp.440- 445).

    En revanche, la Nature ne fascine pas, car son infinie puissance créatrice nous entraîne, bien malgré nous, au-delà de nous-mêmes. Seules les formes inertes ou mues mécaniquement de nos mondes finis et éphémères peuvent nous donner ce sentiment d'un vide écrasant qui nous prive alors de toute intériorité, de toute possibilité de devenir soi-même, c'est-à-dire d'actualiser ses propres possibilités. L'apparence indifférente des choses a ainsi été présentée sur l'écran stérile d'une modernité fascinée par son propre vide en s'interrogeant pourtant sur l'échec de la représentation et de l'expression. Dès lors, cette fascination du vide ne serait-elle pas, désormais, l'envers nécessaire d'un trop-plein culturel qui manque de sens ? Le pur néant coïnciderait alors avec la fin de toutes les souffrances, avec la disparition la plus équitable qui soit, celle de toutes les choses :"et tel serait le rapport de l'homme à l'homme, quand il n'y a plus entre eux la proposition d'un Dieu, ni la médiation d'un monde, ni la consistance d'une nature." (L'Entretien infini, p.97)

 

A. La chose fascinante est vide ou sans force.

 

1. Le vide inspire la jouissance de l’anéantissement de l’énergie dans une image fascinante et transgressive. En fait, l'image du fascinans (par perte du sujet ou par extase dionysiaque) est une idole neutre, jamais universelle, ni quelconque. Dans l'idolâtrie l'image incarne de manière totalitaire la tentative d'appropriation d'une chose particulière qui fait rayonner sa présence précaire dans la multiplicité de quelques phantasmes individuels, notamment en réifiant définitivement les éléments qui les constituent : une œuvre, une terre, une femme…

 

2. L'absence de forces, le neutre impensable et l'effondrement des apparences.

 

- C'est comme dans la peur : "L'homme de la peur, dans l'espace de sa peur, participe et s'unit à ce qui lui fait peur. Il n'a pas seulement peur, il est la peur." (M. Blanchot  L'Entretien infini, p.71)

- L'épreuve passive du neutre : "Le neutre est ce qui ne se distribue dans aucun genre : le non-général, le non-générique, comme le non-particulier. Il refuse l'appartenance aussi bien à la catégorie de l'objet qu'à celle du sujet. Et cela ne veut pas seulement dire qu'il est encore indéterminé et comme hésitant entre les deux, cela veut dire qu'il suppose une relation autre, ne relevant ni des conditions objectives, ni des dispositions subjectives... La pensée du neutre est une menace et un scandale pour la pensée (…) L'un des premiers langages de la pensée occidentale, celui d'Héraclite est de parler au neutre singulier. L'un-la-chose-sage, le non-à-espérer, le non-à-aborder, le commun la chose-commune, cela-le-sage, cela-l'un, cela-le-commun ne sont pas des concepts…ni des idées… " (L'Entretien infini p.440)

- Pour Levinas : "Le Neutre de Blanchot est étranger au monde (…) Se situerait, en un non-lieu, quelque chose qui ne saurait être pensé et qui ne frappe pas à la porte de la pensée – un quelque chose qui n'est pas un quelque chose, mais que l'écriture veut assourdir – aventure purement verbale, c'est le cas de le dire (…) Nous sommes voués à l'inhumain, à l'effrayant du Neutre (…) Ce Neutre n'est pas quelqu'un ni même un quelque chose. Ce n'est qu'un tiers exclu qui, à proprement parler, n'est même pas. Pourtant il y a en lui plus de transcendance qu'aucun arrière-monde n'a jamais entr'ouvert." (Sur Maurice Blanchot, pp. 48 à 52)

- Marlène Zarader (L'Être et le neutre- à partir de Maurice Blanchot) a montré l'impossibilité de penser le neutre à partir d'une interprétation phénoménologique et ontologique. L'affirmation du neutre fait en effet basculer ce dernier dans une épreuve sans épreuve, dans cette autre nuit qui ignore lumières et ténèbres, hors d'un sens qui ignore aussi bien l'être que le néant, puisque ce sens n'est que celui d'un dehors, comme dans un rêve, comme en littérature… même s'il y a toujours à dire quelque chose au-delà de l'indicible. Au sein d'un double mouvement simultané,"dissymétrique" (L'Entretien infini, p.104), contradictoire et toujours répété d'accueil et d'oubli, de veille et d'inconscience, aucune méthode ne saurait en effet permettre de penser ce rapport insistant de l'homme à l'inconnu, à l'absence, au vide, à l'impossible, à ce qui ignore les confins.

- La fascination du cadavre, d'un vain "il y a" : La pensée ouverte sur le neutre s'ouvre sur une faille imaginaire à l'extérieur du Tout. Ni une affirmation, ni une négation, le tiers de l'indécidable ne peut pas être posé autrement que sous le mode d'un jeu qui épouse les dérobades d'une pensée et qui répète indéfiniment et vainement son échec… Mais comment le nihilisme de l'artisan du désastre (nihilisme masqué selon M. Zarader, p.263) pourrait-il  "veiller sur le sens absent" ( L'Écriture du désastre, p.72) du il y a ?

3. De vaines multiplicités dérisoires.

 

 - Narcisse répète son image figée, étrangère à toute différence. Il tourne en rond autour de lui-même et, dans la fascination, sa conscience se laisse absorber par le vide qu'elle perçoit.

 

B. L'absence d'intériorité dans la fascination.

 

1. L'oubli ou le refus du moi par manque de vouloir créateur. Le refus ou l'oubli de soi crée un vide, une sorte de réserve indifférente aux choses. Et, au cœur d'un silence oppressant et assourdissant, le regard ne s'ouvre que sur le vide.


2. L'indifférence est l'épreuve d'une passivité neutre et fascinante. Ce neutre ni visible, ni audible, ce neutre du vide est sans pouvoir, hors de portée, il ne fait naître que des images abstraites du rien, de l'inaccessible, du néant, hors de toutes limites… Il n'y a rien à comprendre en lui et tout ce qui sera dit ne concerne que le rien du dire. C'est le point de vue de Blanchot qui retourne le vide de la négation en vide du négatif, littérairement ressassé jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la limite indifférente où s'impose le néant, "l'appel de l'indifférence : le neutre qui est aussi la différence même, ce qui (ne) se différencie en rien ? (L'Entretien infini, p. 297)


3. La fascination succède à l'échec de la représentation dans son intention de constituer l'image pertinente d'un objet. D'abord, la relation d'un modèle avec sa copie est douteuse parce que confuse et dégradée. Ensuite cette relation produit l'effet contraire de ce qu'elle vise : chaque image prétend représenter un modèle idéal et elle crée pourtant l'idole fascinante qui engloutit l'observateur dans la chose perçue. Le visible absorbe ainsi toute autre vision possible en instaurant de vaines copies des choses qui peuvent être indéfiniment répétées, comme dans des reproductions photographiques.

 

C. La machine inconsciente qui produit des images fascinantes.

 

1. La précision se fige sur des détails inertes : L'exactitude ne suffit pas; elle paralyse ou fascine pour rien. Elle n'est, seule, que l'apparence illusoire et myope d'une réalité. Il vaudrait mieux lui préférer le flou d'un devenir des choses rapporté à quelque sincérité : " La maladresse de Delacroix, peu fréquente, vaut mieux que l'idéal du compas, la pire des sottises avec la ligne droite, tragique et systématique." (Baudelaire, Curiosités esthétiques, Garnier, 1962,pp.79,116,148, 239)

 

2. La fascination inspire sa propre négation.

   - Le destructeur de l'objet fascinant finit par se détruire. Érostrate, en incendiant le temple d'Éphèse en Asie mineure (-356), temple qui était considéré comme l'une des sept merveilles du monde, ne voulut-il pas ainsi refuser la fascination d'une chose belle, mais hors de la vie ? Ainsi la violence devient-elle aussi absolue que la chose qu'elle détruit ! Mais, dans ce projet, il faut tout détruire, le meilleur et le pire, soi-même et l'autre ! Au reste, la destruction d'une idole (d'une image fascinante) est une profanation dérisoire puisque l'image sacrée portait déjà en elle le germe de sa destruction eu égard à l'idéal qui la dépasse. En fait, au-delà de l'image sacrée, de l'icône devenue l'idole, de son étrange beauté qui fige l'imagination et les visées de la conscience, l'artiste qui détruit ses forces créatrices réalise une parfaite fusion avec les néants du monde. Ne rien sauver, et pas même l'idée d'un triomphe destructeur, libère de tout, y compris du désir de faire naître d'autres idoles… D'une fascination à l'autre, l'homme ne peut plus refuser d'être possédé par ce qu'il croit lui-même posséder, et surtout par son désir !

- La répétition du désir de l'impossible pour Don Juan : " Parce qu'il est l'homme du désir, Don Juan est celui qui vit dans le champ de la fascination qu'il exerce et dont il use et dont il jouit, tout en préservant, par la maîtrise et l'incessant renouveau, cette liberté désirante qu'il ne veut pas manquer d'être. Don Juan sait bien qu'il accueille l'impossibilité avec le désir, mais il affirme que l'impossibilité n'est rien d'autre que la somme des possibles, qu'elle peut ainsi être maîtrisée comme nombre (…) Don Juan pourrait fort bien s'en tenir à une seule femme qu'il pourrait fort bien ne posséder qu'une seule fois, à condition de la désirer, non comme l'unique, mais comme l'unité qui engage l'infini de la répétition (…) Ce qu'il rencontre, ce n'est pas la toute-puissance, rencontre qui au fond lui plairait, à lui, homme du pouvoir guerrier, du désir combattant, ce n'est pas l'extrême du possible, mais l'impossibilité, l'abîme du non-pouvoir, la démesure glacée de l'autre nuit (…) l'impossibilité de tout rapport, le dehors même" (Blanchot, L'Entretien infini, p.282, 283).

 

3. Les paradoxes de la technique (Heidegger, La question de la technique - Essais et conférences, Gallimard, 1958) 

   D'abord, la technique moderne n'est pas de l'ordre de la ποίησις, son dévoilement est une interpellation, une provocation (Herausforden) : "La nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée… L'écorce terrestre se dévoile aujourd'hui comme bassin houiller (p.20). " Le paysan ne provoque pas la terre cultivable. Maintenant la nature est requise pour un avancement (ein Förden) dans un double sens : libérer l'énergie cachée, "faire avancer pour mettre au jour… et la pousser en avant vers son utilisation maximum et aux moindres frais "(p.21). La technique moderne traverse ainsi tous les modes du dévoilement qui provoque. Il s'agit de libérer l'énergie qui ne se présente pas comme un objet, mais comme un fonds (Bestand, comme un avion prêt à s'envoler). Il s'agit ensuite d'obtenir, de transformer, d'accumuler, de répartir afin de commuer : "Du point de vue du fonds, la machine est absolument dépendante; car elle tient son être uniquement d'une commission donnée à du commissible" (p.23). Aussi, provoqué à libérer des énergies naturelles, l'homme qui n'est pas le sujet du dévoilement, est commis. Et comme il fait aussi partie du fonds "et d'une manière encore plus originelle que la nature" (p.24) (laquelle l'empêche de devenir pur fonds) ; il est rassemblé par un appel provoquant nommé Arraisonnement (Gestell).

   L'homme est ainsi rassemblé, obligé de rendre des comptes, de rendre raison, de se mettre à la raison. La conception " purement instrumentale, purement anthropologique, de la technique devient caduque." (p.28) Ce dévoilement n'a lieu ni au-delà de l'homme, ni dans l'homme qui ne le peut pas de lui-même, ni par lui qui ne peut le faire, car il est un envoi du destin pour un être, l'homme qui n'est pas seulement homme. Pourtant, ce qui sauve se lève à l'horizon (p.44), au-delà de la fascination de toutes les choses techniques, au-delà de l'instrumentalité causale, dans le destin d'un dévoilement, dans "l'essence de la technique ambiguë en un sens élevé" (p.44). Car l'Arraisonnement provoque pour commettre et a lieu dans ce qui accorde et détermine l'homme à persister dans son être inexpérimenté et pourtant maintenu à veiller sur l'essence de la vérité : "Si nous regardons bien l'essence ambiguë de la technique, alors nous apercevons la constellation, le mouvement stellaire du secret. La question de la technique est la question de la constellation dans laquelle le dévoilement et l'occultation, dans laquelle l'être même de la vérité se produisent" (p.45). Dans la lumière croissante de ce qui sauve (cette essence supérieure), il faut s'arrêter et protéger ce qui sauve (car nous sommes apparentés), pendant sa croissance,"dans la souplesse de ce qui est petit", donc au plus près des origines. Il faut pour cela revenir aux méditations d'autrefois où τέχνη désignait la pro-duction du vrai, de l'être, dans le beau qui resplendissait de la façon la plus pure : "L'art ne s'appelait pas autrement que τέχνη. Il était un dévoilement unique et multiple. Il était pieux, c'est-à-dire en pointe, docile à la puissance et à la conservation de la vérité" (p.46). Mais cette interrogation (sur la technique), cette piété de la pensée qui répond et correspond, rend l'essence de l'art plus mystérieuse… Mais le danger de la technique réside moins dans le caractère aliénant de ses productions que dans l’emprise qu’elle exerce sur la faiblesse habituelle des hommes souvent fascinés par les productions de quelques spécialistes.

 

Conclusion : Absurdité du néant ! L'homme et le monde en sont exclus. Il vaut mieux valoriser la nuit et le silence à partir desquels s'affirmeront de nouvelles possibilités et se poseront de toujours nouvelles questions, sachant que philosopher ne se réduit pas à trouver des réponses plus ou moins pertinentes, systématiques ou véridiques... Le "que sais-je ?" échappe alors à toutes les fascinations.

 

 

 

 

 

 

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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