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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Peut-on rire de tout ?

Charles Chaplin dans Limelight (1952). Cette photo est extraite du livre de Pierre Leprohon intitulé Charles Chaplin, Les Nouvelles éditions Debresse, 1957, p. 241.

Charles Chaplin dans Limelight (1952). Cette photo est extraite du livre de Pierre Leprohon intitulé Charles Chaplin, Les Nouvelles éditions Debresse, 1957, p. 241.

   D'un point de vue global, donc forcément sérieux et abstrait, le rire semble être l'expression étrange d'une réaction humaine à ce qui n'est plus humain, par exemple à un comportement animal, mécanique, répétitif, froid, indifférent, bête, donc non libre. Mais faut-il pour le plaisir de rire, vouloir devenir soi-même indifférent et bête en perdant sa propre capacité d'être libre au profit d'une suppression de toutes les contraintes ? La bêtise de l'impensable projet d'un rire universel réside dans sa formulation systématique qui sous-entend que tout pourrait être jugé par l'homme, puis trouvé risible, sans doute parce que le réel n'aurait pas d'autre sens que dérisoire. Cette bêtise est-elle en rapport avec les jugements de Nietzsche lorsqu'il semble promouvoir un rire universel incluant le rieur lui-même ? Ce n'est pas certain car si le droit de rire ne saurait être légitimé par aucune instance de justice, et si tout n'est pas risible parce que le risible n'apparaît qu'à partir d'une certaine idée du sérieux, l'espoir d'une vérité totale, certes imaginée par le philosophe, est contradictoire avec la vérité supposée de la Nature, non risible puisqu'elle est infinie, hors de toutes les limites les plus dérisoires. Nietzsche s'amuse donc lorsqu'il écrit : "Pour rire de soi comme il faudrait, comme le ferait la vérité totale, les meilleurs n'ont pas eu jusqu'ici assez de passion pour le vrai, les plus doués assez de génie. Peut-être y a-t-il encore un avenir pour le rire ! Ce sera lorsque la maxime : «l'espèce est tout, l'individu n'est rien» aura pénétré l'humanité jusqu'aux moelles et que chacun aura libre accès à cette suprême libération, à cette suprême irresponsabilité. Peut-être alors le rire se sera-t-il allié à la sagesse, peut-être y aura-t-il alors un« gai savoir».[1] Or, très précisément, désirer rire de tout signifierait, d'une manière fort nihiliste, y compris d'un point de vue métaphysique, pouvoir tout juger à partir des diverses émotions du rire, destructrices ou libératrices. Or nul ne peut juger le Tout qui, n'étant jamais complètement donné, fait faussement croire qu'il est possible de l'estimer dans son ensemble : première glorieuse bêtise qui enferme l'homme dans son essence d'animal rieur, c'est-à-dire dominé par ses rires les plus spontanés ! La seconde bêtise, certes nécessaire pour mieux apprécier les possibilités de l'évolution de l'intelligence, réside dans sa grande cécité à l'égard du destin complexe des hommes. Car le rire qui peut revendiquer d'être bête, et qui peut devenir absurde par sa froide prétention (a fortiori lorsqu'il est celui d'une meute de rieurs satisfaits), n'exprime en fait qu'une totale négation à l'égard de toutes les valeurs humaines, hormis, bien sûr, celle d'une liberté individuelle qui s'affirme alors sans le moindre amour pour ses objets. Or cette liberté qui prétend renforcer des émotions par le rire est impossible à vivre autrement qu'avec une cruelle transgression des limites, qu'avec le désir d'un saut dérisoire de l'humain dans l'inhumain. Néanmoins, cette transgression ne fait que renforcer une négativité à l'encontre du réel sans parvenir à supprimer la positivité du rire dont l'émotion affirme toujours plus ou autant que ce qu'elle nie, tout en maintenant un décalage entre le rire et le sérieux, tout en surgissant à partir de ce décalage. Dès lors, la liberté du rieur reste toujours bornée. Elle fait penser au rictus de celui qui se croit tout permis et qui arbore seulement l'expression d'un rire despotique, voire enfantin, pendant que des forces souterraines le contredisent. Car le rire qui semble détruire toute possibilité de sérieux ou d'amour de l'autre, se transforme forcément en un bête, sinistre et absurde ricanement qui révèle alors, d'une manière extravagante et fictive, un rapport délirant et inhumain à la mort qui l'inspire inconsciemment. Mais ce rapport à un dehors absolu ne supprime pas réellement toutes les limites, même s'il affiche une grande indifférence à l'égard de la mort de chaque singularité. En réalité, ce rire devant la mort fait croire qu'il n'y a plus de limites en donnant un vague sentiment de supprimer la mort, alors qu'il ne fait que l'anticiper bêtement. Car nul n'échappe à ses limites, virtuelles ou réelles. Le cadre de la vie oscille peut-être alors, s'élargit parfois, mais il reste le maître du jeu avec la mort. Privilège de nanti qui se tord de rire pour mieux élargir ses avoirs et ses pouvoirs avant de disparaître définitivement dans sa source mortifère d'inspiration, ou simple idiotie (selon Érasme) due à une paresse intellectuelle qui refuse de voir les fructueuses et innocentes contradictions du réel qui pourraient être aimées, prétendre pouvoir rire de tout n'est donc que le mensonge démoniaque de ceux qui font prévaloir les éclats de leurs émotions plaisantes sur l'exigence de distinguer avec sincérité les joies nécessaires, les rires libérateurs et les pleurs qui accompagnent nos tragédies. Dès lors, les propos immondes de Desproges concernant les juifs (ils seraient allés à Auschwitz parce que c'était gratuit), ne me font pas rire. L'humoriste pouffe d'une manière indigne ! J'ai honte pour l'humanité car je sais qu'il y avait là-bas "des trous profonds où l'on brûlait sur des bûchers directement, sans les avoir passés par les chambres à gaz, les enfants vivants jusqu'à l'âge de quatorze ans." [2] Je ne pouffe pas davantage en écoutant les amuseurs publics qui rient de tout en sélectionnant les rieurs et en déshabillant les autres. Cette connivence impudique et répugnante m'afflige autant que l'euphémisa­tion du problème du mal : la vie était belle à Auschwitz ! Ces transgressions, même légères, détruisent tout sens des responsabilités. Et elles poussent à rire sous cape, naïvement, donc sans risquer de mourir de ses éclats. En tout cas je pense que le rire n'a pas tous les droits comme le voudraient ceux qui, par sadisme sans doute, cherchent à séduire un public avide de nouvelles violences et méchancetés, et qui ignorent la vertu de ce que serait un rire ensemble. Car comment les instincts différents et conflictuels des individus pourraient-ils se rassembler dans un même rire collectif ? Cela est à ce jour impensable. Ce qui fait rire les uns en afflige parfois d'autres. Et Nietzsche, par exemple, n'ignore pas que tout rire, qu'il soit de bon cœur, méprisant, complice, bienveillant ou méchant (sans doute différemment pour chacun) est aussi un acte culturel : "Apprenez à rire de vous-mêmes, comme il faut rire ! " [3] Le rire fait en effet partie des habitudes d'un peuple ainsi que de l'éducation différente des uns et des autres. La spontanéité du rire n'est donc ni universelle, ni particulière (comme le serait une perversion). Elle inscrit chaque singularité dans un destin collectif où elle peut toujours revendiquer une solitaire indépendance. Du point de vue collectif des rieurs, ces derniers sont donc enfermés dans le cercle rassurant de l'entre soi. La nature communicative du rire n'est en effet possible que parce que les éclats de rire sont conformes aux valeurs très relatives d'une communauté plus ou moins élargie. Ces éclats expriment alors des réactions plaisantes et unanimes de complicité qui n'humanisent pas (bien au contraire !) puisqu'il s'agit pour un groupe de se moquer, par des mots, des grimaces ou des imitations caricaturales, des qualités et des défauts de ceux qui ont d'autres valeurs et d'autres comportements sociaux. En tout cas, ceux qui désirent jouir en riant de tout et de n'importe quoi (pas avec n'importe qui et pas n'importe comment !) oublient tout simple­ment, ou refusent de voir, que le désir de rire de tout est idiot, vulgaire, méchant et prétentieux, même si des erreurs et des défauts doivent naturellement susciter nos éclats de rires [4], même si un savoir gai peut être également un savoir rieur.[5] De plus, le rire ne gouverne pas toutes les émotions humaines car il y a, comme le souligne Nietzsche, une "loi du flux et du reflux",[6] donc une heure pour rire et une autre pour mesurer la valeur de ses effets, notamment pour estimer si les rires sont acceptables ou non, des sources de légèreté ou de lourdeur. Seule la joie de rire dans certaines occasions serait alors légitime. Car si un rire démoniaque peut désirer tuer sans remords, un rire joyeux, un rire de bon cœur, donc dépourvu de toute méchanceté, permet de se moquer du trop grand sérieux de l'esprit de lourdeur,[7]  c'est-à-dire du sérieux de l'esprit qui se prend totalement au sérieux, notamment lorsqu'il s'étouffe dans sa profondeur sauvage et trop solennelle, a fortiori dans sa laideur ou dans son austérité… Et enfin, il sera certes impossible de légitimer par ailleurs un rire oblique qui chercherait à tuer l'esprit de légèreté inhérent à toute joie de vivre et d'aimer.

 


[1] Nietzsche, Le Gai savoir,§ 1.

[2] Témoignages sur Auschwitz, Éd. De l'amicale des déportés d'Auschwitz, Paris, 1946, p. 24.

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, 15, De l'homme supérieur.

[4] Nietzsche, Le Gai savoir, § 311.

[5] Nietzsche, Le Gai savoir, § 327.

[6] Nietzsche, Le Gai savoir, § 1, p. 39.

[7] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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