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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche : rire, être sérieux ou rêver.

Nietzsche : rire, être sérieux ou rêver.

 

- La bêtise du rire : se moquer de tout. D'un point de vue global, donc forcément sérieux et abstrait, le rire semble être l'expression d'une étrange réaction humaine à ce qui n'est plus humain, par exemple à un comportement animal, mécanique, répétitif, froid, indifférent, bête et non libre. Mais faut-il pour le plaisir de rire, vouloir devenir soi-même indifférent et bête en perdant sa propre capacité d'être raisonnablement libre au profit d'une illusoire suppression de toutes les contraintes ? La bêtise de l'impensable projet d'un rire universel réside dans sa formulation systématique qui sous-entend que tout pourrait être jugé par l'homme, puis trouvé absurde donc risible, sans doute parce que le réel n'aurait pas d'autre sens que vain et dérisoire. Cette bêtise est-elle en rapport avec les jugements de Nietzsche lorsqu'il semble promouvoir un rire universel incluant le rieur lui-même ? Ce n'est pas certain, car si le droit de rire ne saurait être légitimé par aucune instance de justice, et si tout n'est certainement pas risible parce que le risible n'apparaît qu'à partir d'une certaine idée du sérieux, l'idée d'une vérité totale, certes imaginée par le philosophe, est opposée à la vérité de la Nature, non risible puisqu'elle est infinie, c'est-à-dire hors des limites les plus dérisoires. Nietzsche ne va pas si loin lorsqu'il imagine un rire dionysiaque, donc divin, où il ne s'agit que de rire de soi-même : "Pour rire de soi comme il faudrait, comme le ferait la vérité totale, les meilleurs n'ont pas eu jusqu'ici assez de passion pour le vrai, les plus doués assez de génie. Peut-être y a-t-il encore un avenir pour le rire ! Ce sera lorsque la maxime : «l'espèce est tout, l'individu n'est rien» aura pénétré l'humanité jusqu'aux moelles et que chacun aura libre accès à cette suprême libération, à cette suprême irresponsabilité. Peut-être alors le rire se sera-t-il allié à la sagesse, peut-être y aura-t-il alors un« gai savoir».[1] Par ailleurs, loin de Nietzsche, désirer rire de tout signifierait, d'une manière nihiliste, prétendre tout juger à partir des diverses émotions du rire, qu'elles soient destructrices ou libératrices. Or nul ne peut juger le Tout qui, n'étant jamais complètement donné, fait faussement croire qu'il est possible de l'estimer dans son ensemble : première glorieuse bêtise qui enferme l'homme dans son essence d'animal rieur, c'est-à-dire dominé par ses hilarités les plus absurdes ! La seconde bêtise, certes indispensable pour mieux apprécier les possibilités de l'évolution de l'intelligence humaine, réside dans sa grande cécité à l'égard du destin complexe de chacun. Car le rire qui peut revendiquer d'être bête, et renforcer l'absurde par sa froide prétention (a fortiori lorsqu'il est celui d'une meute de rieurs satisfaits), n'exprime en fait qu'une totale négation à l'égard de toutes les valeurs humaines, hormis, bien sûr, celle d'une liberté individuelle qui s'affirme alors illusoirement et vainement absolue sans le moindre amour pour ses objets. Or cette liberté qui prétend renforcer des émotions par le rire est impossible à vivre autrement que par une cruelle transgression des limites, autrement qu'avec le désir d'un saut dérisoire de l'humain dans l'inhumain. Ensuite cette transgression ne fait que renforcer une négativité à l'encontre du réel qui ne parvient pas à supprimer la positivité du rire dont l'émotion affirme toujours plus (ou autant) que ce qu'elle nie, tout en maintenant un décalage entre le rire et le sérieux, et tout en surgissant à partir de ce décalage. Dès lors, la liberté "absolue" du rieur est en fait bornée. Elle fait penser au rictus de celui qui se croit tout permis et qui arbore seulement l'expression d'un rire despotique, voire stupidement enfantin, pendant que des forces souterraines le contredisent. Car le rire qui semble détruire toute possibilité de sérieux ou d'amour de l'autre, se transforme forcément en un bête, sinistre et absurde ricanement qui révèle, d'une manière extravagante et fictive, un rapport délirant et inhumain à la mort qui l'inspire inconsciemment. Mais ce rapport à un dehors absolu ne supprime pas réellement toutes les limites, même s'il affiche une grande indifférence à l'égard de la mort de chaque singularité. En réalité, ce rire devant la mort fait croire qu'il n'y a plus de limites en donnant le vague sentiment de supprimer la mort, alors qu'il ne fait que l'anticiper bêtement. Or nul n'échappe à ses limites, virtuelles ou réelles. Le cadre de la vie oscille certes, s'élargit parfois, mais il reste le maître du jeu avec la mort. Privilège de nanti qui se tord de rire pour mieux élargir ses avoirs et ses pouvoirs avant de disparaître définitivement dans sa source mortifère d'inspiration, ou simple idiotie (selon Érasme) due à une paresse intellectuelle qui refuse de voir les fructueuses et innocentes oppositions du réel qui pourraient être aimées, prétendre pouvoir rire de tout n'est donc que le mensonge démoniaque de ceux qui font prévaloir les éclats de leurs émotions plaisantes sur l'exigence de distinguer avec sincérité les joies nécessaires, les rires libérateurs et les pleurs qui accompagnent dignement toutes nos tragédies. Dès lors, les propos immondes de l'humoriste Desproges concernant les juifs qui seraient allés à Auschwitz parce que c'était gratuit, ne me font pas rire. L'humoriste pouffe d'une manière indigne ! J'ai honte pour lui et pour son humanité, car je sais qu'il y avait là-bas "des trous profonds où l'on brûlait sur des bûchers directement, sans les avoir passés par les chambres à gaz, les enfants vivants jusqu'à l'âge de quatorze ans." [2] Je ne pouffe pas davantage en écoutant les amuseurs publics qui cherchent à rire de tout en sélectionnant les rieurs et en déshabillant les autres. Cette connivence impudique et répugnante m'afflige autant que l'euphémisation du problème du mal : la vie était belle à Auschwitz ! Ces transgressions, même les plus légères, détruisent tout sens des responsabilités. Et elles poussent à rire sous cape, naïvement, donc sans risquer de mourir de ses éclats. En tout cas je pense que le rire n'a pas tous les droits comme le voudraient ceux qui, par sadisme sans doute, cherchent à séduire un public avide de nouvelles violences et méchancetés, et qui ignorent la vertu de ce que serait un joyeux et innocent rire ensemble. Mais comment les instincts différents et conflictuels des individus pourraient-ils se rassembler dans un même rire collectif ? Cela est à ce jour impensable. Ce qui fait rire les uns en afflige d'autres. Et Nietzsche, par exemple, n'ignore pas que tout rire, qu'il soit de bon cœur, méprisant, complice, bienveillant ou méchant (sans doute différemment pour chacun) est aussi un acte culturel : "Apprenez à rire de vous-mêmes, comme il faut rire ! " [3] Le rire fait en effet partie des habitudes d'un peuple ainsi que de l'éducation différente des uns et des autres. La spontanéité du rire n'est donc ni universelle, ni particulière (comme le serait une perversion). Elle inscrit chaque singularité dans un destin collectif où elle peut toujours revendiquer une solitaire indépendance. Du point de vue collectif des rieurs, ces derniers sont donc enfermés dans le cercle rassurant de l'entre soi. La nature communicative de leurs rires n'est en effet possible que parce que les hilarités sont conformes aux valeurs très relatives d'une communauté plus ou moins élargie. Ces éclats expriment alors des réactions plaisantes et unanimes de complicité qui n'humanisent pas (bien au contraire !), puisqu'il s'agit pour un groupe de se moquer, avec des mots, des grimaces ou par des imitations caricaturales, des qualités et des défauts de ceux qui ont d'autres valeurs et d'autres comportements sociaux. En tout cas, ceux qui désirent jouir en riant de tout et de n'importe quoi (pas avec n'importe qui et pas n'importe comment !) oublient ou refusent de voir, que le désir de rire de tout est idiot, vulgaire, méchant et prétentieux, même si des erreurs et des défauts doivent naturellement susciter nos éclats de rire, [4] et même si un savoir gai peut être également un savoir rieur.[5] De plus, le rire ne gouverne pas toutes les émotions humaines, car il y a, comme le souligne Nietzsche, une "loi du flux et du reflux",[6] donc une heure pour rire et une autre pour mesurer la valeur de ses effets, notamment pour estimer si les rires sont acceptables ou non, s'ils sont des sources de légèreté ou de lourdeur : "De sorte que certains riaient et que d'autres pleuraient." [7] Seule la joie de rire dans certaines occasions est alors légitime, comme à l'heure qui inspire le lion craintif et féroce de Zarathoustra. Cet animal rieur a l'esprit volontairement libre, cruel par son non sacré, notamment parce qu'il est lui-même "signe de vérité", et enfin parce que "toutes les bonnes choses rient."[8] Car si un rire démoniaque peut tuer sans remords, un rire joyeux, un rire de bon cœur, permet de se moquer du trop grand sérieux de l'esprit de lourdeur,[9] c'est-à-dire du sérieux de l'esprit qui se prend totalement au sérieux, notamment lorsqu'il s'étouffe dans sa profondeur trop solennelle, a fortiori dans sa laideur ou dans son austérité… Et par ailleurs, il devrait être enfin impossible de légitimer un rire oblique qui chercherait à tuer l'esprit de légèreté, c'est-à-dire l'esprit inhérent à toute joie de vivre et d'aimer.

 

- L'amour du rire et du sérieux. Avec la volonté claire, nette et précise, d'un conquérant de la nouveauté, et sachant qu'il n'y a pas de passion de la vérité sans un "goût du neuf, du risqué, de l'inessayé", [10] Nietzsche a posé le problème d'un lien possible entre le rire et le sérieux. Comment les jubilations éclatantes et imprévisibles du rire (avec ses hauteurs ou ses profondeurs) s'accordent-elles avec le paisible esprit de sérieux qui permet de témoigner d'une grande et répétée exigence philosophique de véracité ? Comment rire sérieusement et peut-on rester sérieux en riant ? Sans doute en empêchant le rire de supprimer l'amour du sérieux (rire bêtement de tout) ou que les lourdeurs du sérieux détruisent le rire (se laisser prendre par son propre sérieux). Ainsi distinguer précisément les caractéristiques du sérieux et celles du rire n'implique pas obligatoirement de les séparer, mais plutôt d'envisager toutes les perspectives où elles se déploient conjointement. Comment ? D'abord, selon Nietzsche, en transfigurant la lourdeur du sérieux en une douce et légère moquerie concernant toutes les possibilités d'exagération, comme le philosophe le constate dans "l’esprit serein, ensoleillé, tendre et léger de Mozart, dont le sérieux est un sérieux bienveillant et non point un sérieux terrible." [11] Ce rire se moque ainsi des vanités de l'esprit de lourdeur et non du sérieux qui colore positivement l'amour des petites actions de la vie quotidienne pour maintenir un corps en bonne santé. Par ailleurs, hors de ce fondement ensoleillé, si une recherche sérieuse de la nouveauté peut vite devenir risible, source d'ironie, c'est d'abord parce que ses effets paraissent dérisoires, ensuite parce que tout dépassement des limites du réel est angoissant, et enfin parce que le retrait de soi, propre à un doux rire moqueur, permet de fuir cette angoisse. Mais, dans ces conditions, jusqu'où faut-il aller, tout en aimant la vie, pour échapper à la chute dans les profondeurs de sentiments très douloureux ? Quoi qu'il en soit, il est possible, dans des situations très particulières, de rire en pleurant (et inversement), c'est-à-dire de rapporter des éclats de rire à une profondeur tragique comme l'a vu Nietzsche : "Il faut de temps en temps nous reposer de nous-mêmes, en nous regardant de haut, d’une distance artistique, rire de nous [et sur nous] ou pleurer sur nous." [12] Dans ce cas, le rire reconnaît bien ses limites, même si la ligne de démarcation fluctue entre le presque rien d'une existence pourtant sérieuse et l'exigence de penser sérieusement, par exemple en méprisant et en se moquant des choses incertaines. De plus, il est possible de rire sérieusement sans devenir tragique, et, en même temps il est souhaitable de se moquer du confort du sérieux afin de l'alléger et de le vivifier. Chacun pourra alors voir quand son rire commence à transformer ses propres émotions et quand l'instable fonction du sérieux cherche à s'enraciner dans une situation définitive, comme c'est le cas lorsque Zarathoustra rit de la passivité de son propre rire, parce que le "long tonnerre de l'action suit son éclair en grondant et en obéissant." [13] En effet, chacun peut vraiment saisir clairement le moment où l'éclat risible du dérisoire touche des profondeurs inconnues qui, du reste, devront pourtant être prises au sérieux : "Mais n’est-ce pas ? Nous avons quand même le droit d’en rire et de plaisanter à leur sujet ? Un peu du moins ? Et de temps en temps ? Sur l’homme dans la lune ? Sur la femme dans la musique ! "[14] Néanmoins, cet humour ne risque-t-il pas de perdre ensuite sa propre légèreté en s'imitant lui-même, en désirant être la seule règle possible de toutes les formes du sérieux, comme c'est le cas dans cette conclusion de Jankélévitch : "La seule chose sérieuse ici-bas, c'est l'humour" [15] ? Certes, chacun peut aussi se moquer de sa propre vertu avec humour, comme Nietzsche le fait d'ailleurs, car sa vertu suprême (la probité) est insaisissable et se joue peut-être trop sérieusement de la morale. Mais, pour que la distance de cet amusement soit fondée, il faudrait apercevoir la limite claire et distincte de ses éclats. Or chacun ne peut trouver précisément cette limite que dans la petitesse de sa vertu dominante (dont un autre nom est la sincérité ou la véracité), que dans la petitesse de toutes les choses qui peuvent devenir sérieuses en manifestant peu à peu leur importance. Ou bien les limites se trouvent dans ce qui est reconnu nécessaire pour vivre (de la nourriture, de la chaleur en hiver), ou bien dans ce qui était méprisé, laissé de côté, dénigré…

 

- Le grand sérieux en un rire surhumain ou divin. Prendre au sérieux sa propre vie quotidienne n'empêche pas, comme Nietzsche le suggère, de rechercher le grand sérieux de l'homme qui devient surhumain en voulant son propre déclin, même si ce dernier est risible. Dans ces conditions l'hilarité n'est ni glaciale ni sarcastique, car elle libère des pesanteurs. Le grand sérieux complète alors l'instant infime d'un grand amour de la vie qui "place l'âme à un tournant de sa destinée en faisant marcher l'aiguille et commencer la tragédie." [16] À cette heure imprévisible, minuit devient midi. Et, pour Zarathoustra, une grande joie surgit : "Apprenez donc à rire par-dessus vos têtes ! Élevez vos cœurs, bons danseurs, haut, plus haut ! Et n'oubliez pas non plus le bon rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc à rire ! " [17] Mais que signifie pour Nietzsche un bon rire et faut-il vraiment canoniser le rire ? S'agit-il d'un rire joyeux qui "voltige comme une nuée colorée" ? [18] S'agit-il de réserver la couronne du rieur à d'anciennes divinités séparées des hommes et qui sont pourtant mortes de rire en découvrant les prétentions d'un éventuel dieu des dieux [19] ? Cette question est sans doute fondamentale pour Nietzsche puisqu'il veut également hiérarchiser les rires : "J'irais jusqu'à risquer un classement des philosophes suivant le rang de leur rire." [20] Dès lors, sachant que tout classement requiert de poser un modèle afin de juger, cette valeur supérieure, cette cime des reliefs, ne peut être instaurée que par la transfiguration des misères humaines dans la splendeur d'un rire surhumain, d'un "rire d'or" [21]ou divin, qui se moque souverainement de toutes les bassesses des hommes par son sublime dédain: "Les dieux sont espiègles : il semble que même lors de la célébration des rites sacrés ils ne puissent s'empêcher de rire." [22] Ce rire olympien ou surhumain canonise ou sanctifie en fait un rire trop lointain pour porter atteinte à l'humaine condition. Par ailleurs, la canonisation du rire par Zarathoustra n'est qu'un instant de joie qui requiert l'amour des roses et de la fraternité, c'est-à-dire un entrelacement de toutes les oppositions, une adoration supérieure au mépris, une estime qui dépasse le dégoût, une fierté la peur, et une vérité le mensonge. Ensuite il sera loisible de rire dans ces moments où Zarathoustra croit voler et dit : "Je me vois au-dessus de moi-même, maintenant un dieu danse en moi." [23] En tout cas, comment ne pas éclater gentiment de rire en découvrant le spectacle de ces fêtes exubérantes ? Néanmoins, sachant que la transfiguration de l'humain en surhumain ne s'effectue pour Nietzsche que dans des représentations symboliques, il serait stupide d'espérer que cette transposition divinise ceux qui ne l'ont pas voulue. Un effort est nécessaire pour échapper au ridicule et à l'absurde, pour rêver d'avenir, de beauté, de perfection, d'accord, d'amour ou d'harmonie avec le quotidien ! Et il faut pour cela se retirer en soi-même, s'ouvrir sur des rêves imprévisibles, sur des rêves d'oiseau, d'élévation, de verticalité, d'ascension, d'immensité, mais surtout sur des rêves capables de faire cesser tous les éclats de rire en produisant des images de l'idéal, et non en idéalisant illusoirement les réalités. Quelle sorte de rêve sera alors indispensable ? Nul ne le sait. Mais il ne s'agira ni d'un rêve idolâtre fixé dans le marbre, ni d'une réalité entrevue dans un éclairage de rêve, ni d'un "rêve mensonger" [24]qui serait source de moquerie, ni d'un rêve totalement enfoui dans l'obscurité de l'heure de minuit. Nietzsche hésite donc : "Comme elle rit en rêve ! La vieille heure de minuit, profonde, profonde ! " [25]

 

- Un rêve d'amour de l'éternité. Au delà des relations entre le rire et le sérieux, Nietzsche refuse l'affirmation de Pascal selon laquelle nos rêves accompagneraient très faiblement les lueurs de notre conscience éveillée. [26] Car le point de vue de Nietzsche est plus tranché : "Ou on ne rêve pas, ou, si l'on rêve, c'est d'une façon intéressante. Il faut apprendre à être éveillé de même façon : ou pas du tout ou d'une façon intéressante." [27] En fait, inspiré par la splendide figure d'Apollon, le philosophe voit surtout dans le rêve, même illusoire et fantomal, le voile révélateur (certes changeant mais intéressant) d'une réalité plus claire, plus saisissante, moins superficielle et plus intelligible que celle de la veille. Et l'amour de ce rêve apollinien prévaut sur celui qui paraissait faussement plus sérieux et plus constant : "De même que des deux moitiés de la vie, la veille et le rêve, la première nous semble à coup sûr infiniment privilégiée, plus importante, plus haute, plus digne d’être vécue, voire  seule vécue, j'aimerais, sans crainte du paradoxe, renverser cette hiérarchie et revendiquer la première place pour ce fonds mystérieux de notre nature, dont nous ne sommes que l’apparence." [28] Il n'y a ainsi pour Nietzsche aucune fascination pour le rêve. Le philosophe ne se voit pas vu par ses images, il n'est pas saisi par leur force, car il les reconnaît clairement et distinctement comme des illusions, comme des surfaces nouvelles qui touchent ses plus intimes profondeurs tout en lui faisant éprouver de grandes joies : "Par la puissance du rêve apollinien, son propre état, c’est-à-dire son union avec les forces primordiales de l'univers, lui est révélé dans une vision symbolique." [29] Dans ces conditions, les rêves nous dépassent en se dépassant eux-mêmes : ils pensent sans nous, tout en nous transportant vers un avenir sans ombres, vers de nouvelles représentations oniriques qui transfigurent les nécessités matérielles les plus sérieuses (boire, manger, dormir…). L'entrelacement (ou la séparation) entre rire et être sérieux n'opère plus. Ne subsistent que des rêves d'amour ou d'harmonie entre l'homme et la nature, que des rêves où l'aléatoire accorde de manière inexplicable d'étonnantes d'images entre elles, que des rêves qui transfigurent les instincts en rendant grandioses l'ordinaire et le simple, que des rêves d'éternité qui transgressent les limites afin de sonder l'insondable, notamment en créant des visions symboliques : "C’est dans le rêve que, suivant l’expression de Lucrèce, les splendides images des dieux se manifestèrent pour la première fois à l’âme des hommes, c’est dans le rêve que le grand sculpteur perçut les proportions divines de créatures surhumaines. (…) Ami, l’ouvrage véritable du poète est de noter et de traduire ses rêves. Croyez-moi, l’illusion la plus sûre de l’homme, s’épanouit pour lui dans le rêve : tout l’art des vers et du poète n’est que l’expression de la vérité du rêve." [30] C'est ainsi, grâce à une "entente entre tous ces rêveurs", [31] que cesseront les éclats de rire, même les plus discrets. C'est ainsi que le sérieux sera également neutralisé : car le rêve ignore la disjonction du possible (sensé) et de l'impossible (superflu, insensé). Il fonde des sens ou bien il approche, sans les donner comme un savoir, quelques lueurs d'une vérité éternelle qui se masque tout en murmurant : "Alors le rêve nous apparaîtra comme l’apparence de l’apparence et donc comme une satisfaction encore plus haute de l'universelle aspiration à l’apparence. C’est pour cette même raison que, du plus profond de la nature, s’élève cette joie indescriptible en face de l’artiste naïf et de l’œuvre d’art naïve qui, de même n’est qu’une « apparence de l’apparence»." [32] Ainsi les murmures légers des rêves permettent-ils aux poètes de se croire aimés par des choses situées entre le ciel et la terre [33]sans pour autant croire peser le monde comme le voulait Zarathoustra ! [34] C'est ainsi que l'amour de l'apparence de l'apparence remplace joyeusement les froides distances vides parcourues par les rires en s'ouvrant chaleureusement, avec une sérieuse clairvoyance, sur l'amour des rêves, de l'éternité, des lointains et du futur.

 

[1] Nietzsche, Ibidem, § 1.

[2] Témoignages sur Auschwitz, Éd. De l'amicale des déportés d'Auschwitz, Paris, 1946, p. 24.

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, 15, De l'homme supérieur.

[4] Nietzsche, Le Gai savoir, § 311.

[5] Nietzsche, Ibidem, § 327.

[6] Nietzsche, Ibidem, § 1, p. 39.

[7] Nietzsche, Poèmes, La Chanson à boire, p. 152.

[8] Nietzsche, Ibidem, pp. 158 et 155.

[9] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

[10] Nietzsche, Le Gai savoir, § 4, p. 43.

[11] Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, § 165.

[12] Nietzsche, Le Gai savoir, § 107, p. 151.

[13] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les Sept sceaux, 3.

[14] Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, § 169.

[15] Jankélévitch, L'Aventure, l'ennui, le sérieux, Aubier Montaigne, 1963, p. 221.

[16] Nietzsche, Le Gai savoir, § 382, p. 363.Voir aussi dans Ecce Homo le chapitre 2 concernant Ainsi parlait Zarathoustra, p. 110,

[17] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, De l'homme supérieur, 20, p. 338.

[18] Nietzsche, Ibidem, Des grands événements.

[19] Nietzsche, Ibidem, Des Transfuges.

[20] Nietzsche, Par delà le bien et le mal -fin.

[21] Nietzsche, Ibidem, § 294.

[22] Nietzsche, Ibidem.

[23] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Ibidem.

[24] Nietzsche, Ibidem, Sur le mont des oliviers, p. 201.

[25] Nietzsche, Ibidem, Le chant d'ivresse, 3, p. 363.

[26] Pascal : "La vie est un songe un peu moins inconstant." Pensées, Brunschvicg, 386.

[27] Nietzsche, Le Gai savoir, § 232.

[28] Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 4, p. 31.

[29] Nietzsche, Ibidem, 2, p. 23.

[30] Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 1, p. 18.

[31] Nietzsche, Le Gai savoir, I, § 54.

[32] Nietzsche, La Naissance de la tragédie, 4, p. 32.

[33] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des poètes, p. 150.

[34] Nietzsche, Ibidem, Des trois maux, p. 216.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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markus 07/06/2014 14:27

Fanatiques

Ils ont gazé l'humanité!
Une neurotoxine autoréplicante.
Quinze jours,
Très peu de survivants.
Au nom de leur Sainte Mère Gaïa!

Les autres étaient moins dangereux,
Mais les bureaucrates ne m'ont pas cru.

Et voilà le résultat.

markus 07/06/2014 20:56

De rien.
Nous devons tellement à Nietzsche!

claude stéphane perrin 07/06/2014 19:55

Je comprends mieux. Merci.

markus 07/06/2014 19:44

"Ils" = des adorateurs de Gaïa? de l'hypothèse Gaïa? des écoterroristes?

les "autres" = des monothéistes?

claude stéphane perrin 07/06/2014 16:28

Je ne vois pas le rapport avec mon texte... Qui sont plus précisément ces "ils", qui sont "les autres" ? Les fanatiques sont ceux qui meurent et qui tuent des hommes au nom de leurs valeurs sacrées, absolues ; ils sont donc bien loin de Nietzsche qui aime les apparences (toutes relatives) de cette terre en voulant leur retour, et, cela, éternellement ! Néanmoins, votre texte est très intéressant, un peu comme un mystérieux cauchemar.