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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche : les masques multiples et l'hypothèse de l'âme.

   Nietzsche était-il à la fois un pitre, le poète du surhumain et le penseur de la folie qui finira par l'absorber ? En fait, le philosophe a exploré lui-même les diverses facettes de sa personnalité lorsqu'il a rassemblé ses expériences personnelles afin de consti­tuer la métaphore du devenir de son moi multiple, soit en une repré­sentation amusée (celle d'un pitre), soit en une image de l'image qui se dépasse en s'affirmant (celle d'un poète surhu­main), soit dans une apparence éclatée de lui-même qui est l'œuvre de sa magnifique fo­lie créatrice. Car ce qui rassemble des contraires, par fusion ou par coordination, n'empêche pas de maintenir des différences bien distinctes. Ainsi Zarathoustra ne contredit-il pas le divin Dionysos qui symbolise un amour total de la Nature ! Il crée en fait une nou­velle image, celle de l'ombre du Surhomme qui, comme Diony­sos, est le sens de la terre, le sens de l’existence humaine. Déli­vrée de l’esprit de vengeance, seule la vo­lonté du Surhomme pourra alors s’affirmer au-dessus de l’abîme. Et, sans espoirs su­praterrestres et sans en rester au stade d'une bête, l’homme qui a entrevu son déclin et qui veut sombrer, qui veut bien passer au-delà, parvient à se transfigurer. Il se sur­monte ainsi. N’imaginons pas qu'il s'agit d'un autre homme quelque peu, abstrait ou idéalisé. Il s’agit en fait d’une métaphore de Nietzsche lui-même, qui, par la parole de Zarathoustra se divise pour assumer toute la réalité tra­gique de son existence. Il a pour cela noyé dans une mer profonde son grand mé­pris ; et, surtout, il a vaincu son nihilisme. Il peut mainte­nant créer de nouvelles étoiles, des soleils lointains, et rêver à des vers lui­sants dans le ciel. Ou bien, comme un taureau mugissant devant sa char­rue, il peut chanter les louanges de la terre. Car le monde a mainte­nant son souf­fle et son odeur. Et lorsque l’éclair de sa sagesse devient folie, il parvient encore à crever l’obscur nuage des méta­physiques ancestrales : « Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjec­ture soit limitée à ce qui est concevable. Sauriez-vous concevoir un Dieu ? »  (1) Subsiste alors l'hypothèse de l'âme. Car cette dernière est pour Nietzsche "l'une des plus anciennes et les plus vénérables qui soient." (2) En fait, cette hypothèse est fièrement affirmée par Nietzsche dans la métaphore d'un "édifice" qui rassemblerait les instincts et les passions en les intériorisant, voire en les exaltant :

 

"Mon âme elle-même est cette flamme :
insatiable, vers de nouveaux lointains,
sa tranquille ardeur s'élève plus haut."
  (3)

 

 

Tableau de Caspar David Friedrich

Tableau de Caspar David Friedrich

Cela signifie que l'édifice collectif qui abrite ou qui "loge" (4) des actions, notamment celles de l'esprit, que cet être fictif qui vit en lui-même et hors de lui, englobe les multiples forces incar­nées et changeantes d'un corps (y compris chez un animal), sans cesser de se métamorphoser "en profondeur, en largeur et en hauteur." (5) Dans ces conditions, l'hypothèse de l'âme, tout comme celle d'un moi singulier, reste obscure, primitive, donc grossière : "L'âme, le moi, admis comme un fait primitif, et inséré partout où il y a un devenir."  (6) Dès lors, pour Nietzsche, chaque âme singulière se divise, s'exile, s'élargit, se resserre, se disperse, s'isole, souffre, se calme, se laisse absorber par ce qui la dépasse, se renforce, s'éclaircit, s'incarne davantage dans les passions, se métamorphose, en tout cas crée :

 

"Mon âme,
de sa langue insatiable,
a déjà léché toutes les bonnes et mauvaises choses,
dans toutes les profondeurs elle a plongé.
Mais toujours, pareille au liège,
elle nage à la surface,
elle glisse comme de l'huile sur de brunes mers :
à cause de cette âme on m'appelle heureux."
 (7)

 

Cependant, comment la flèche des désirs de Zarathoustra parviendra-t-elle, en s’immolant, à faire surgir de nouvelles nuits et de nouvelles étoi­les ? Comment ses éclairs pourront-ils prédire la foudre de la pensée la plus profonde et la plus terres­tre de Nietzsche : celle de l'éternel retour ? Le pont et la transition du mythe conduisent-ils vers les plus hauts et les plus  lucides espoirs ? Et comment enfin le sacrifice de l’arc-en-ciel des mots créera-t-il la révé­la­tion du grand Midi ?  En tout cas, de nom­breuses méta­phores témoignent, pour Nietzsche, de ses multiples et changeantes manières d’être au monde.

__________________________________________________________

 

1. Nietzsche, Ainsi parlait ZarathoustraSur les îles bienheureuses.

2.  Nietzsche, Par delà le bien et le mal, § 12.

3.  Nietzsche, Dithyrambe de Dionysos, 1888, Le signe du feu. 1.  

4. Nietzsche, Le Gai savoir, § 212.

5. Nietzsche, La Généalogie de la morale, II, § 16.

6. Nietzsche, La Volonté de puissance, t. I, liv. I, § 151, p. 83.

7. Nietzsche, Dithyrambe de Dionysos, 1888,  De la pauvreté du plus riche.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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