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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La folie de la transgression chez Nietzsche.

 La transgression des limites du réel est l'œuvre du désir qui se laisse transporter par des métaphores et par des symboles tout en cherchant à conserver un pied hors de l'abîme. Cette dangereuse déréalisation est effectuée à partir du langage qui conduit à l'amour de sa propre parole, certes animée par un désir d'absolu. Car le langage parle à partir des images qui traduisent métaphoriquement le manque inhérent à tout désir, mais sans parvenir à rendre possible l'impossible. Or, ce que vise l'amour chez Nietzsche, c'est un lien ou une participation totale du réel avec une fiction, et non un simple don qui impliquerait de renforcer le champ des possibles. En conséquence, le désir conduit à une sorte de folie ordinaire où le désirant se veut sujet absolu en pensant faire entrer l'infini dans la finitude de sa réalité inachevée. Le dépassement extravagant de sa propre réalité humaine ne conduit en fait qu'à créer des images délirantes qui expriment un manque imaginaire jamais assouvi, même en inventant une nouvelle métaphysique, celle d'une séparation infinie qui exclut toute possible réconciliation. Et cette transgression totalement irresponsable, ce "dépassement de la limite indépassable" (1) ne peut conduire ensuite, comme l'écrit Blanchot, qu'à une perte totale du sens du réel : " La transgression n'est pas un acte dont, dans certaines conditions, la puissance de certains hommes et leur maîtrise se montreraient encore capables. Elle désigne ce qui est radicalement hors de portée : l'atteinte de l'inaccessible, le franchissement de l'infranchissable. Elle s'ouvre à l'homme lorsqu'en celui-ci le pouvoir cesse d'être la dimension ultime." Parce que l'impossible est une limite indépassable, l'amour de la Nature ne peut se concrétiser pour l'homme que dans et par l'apparence de lointains plus ou moins visibles qui ignorent l'impossible. Car une puissance infinie ne se transgresse pas, elle se dépasse. Ce texte de Heidegger est donc mal traduit : " La puissance ne saurait se maintenir en elle-même, c'est-à-dire dans son essence, qu'à condition de transgresser à chaque fois le degré de puissance atteint." (2) La Nature affirme plutôt sa puissance en se dépassant toujours elle-même, peut-être par amour, par une sorte d'affection pour ce qu'elle crée. En revanche, du point de vue des forces qui concrétisent l'infini dans le fini, Nietzsche peut vouloir les transgresser, viser l'impossible, certes fort dangereusement, en prenant le risque de sombrer dans quelques gouffres : "Tu marches sur le chemin de ta gran­deur : maintenant, ce qui jusqu’à présent était ton dernier danger est devenu ton su­prême refuge. Tu marches sur le chemin de ta grandeur : il faut qu’à présent ton meilleur courage soit de sentir que tu n’as plus de chemins derrière toi ! Tu marches sur le che­min de ta grandeur : ici personne ne se glissera à ta suite ! Tes pas eux-mêmes ont ef­facé ton chemin derrière toi, et au-des­sus de ton chemin il est écrit : Impossible !" (3)  En fait, comme Zarathoustra, Nietzsche aime ses propres rêves. Ils sont pour lui les "apparences de l'apparence" (4) . Il transgresse grâce à eux les données de son monde. Sa vie voudrait ainsi s'épanouir en s’amassant comme un nuage afin de jeter ses éclairs et de se mo­quer de tout ce qu'elle a connu. Et il découvre également une autre sorte de transgression, voire de folie lorsqu'il n'aime que l'ombre errante et fugitive des choses. Mais qui pourrait se vouloir totalement rai­sonna­ble ? Belle té­mérité alors que la cruelle et sauvage pensée de Zara­thoustra, riante, éveillée et in­nocente qui se disperse d’étoile en étoile ! Ne désire-t-elle pas encore l’impossible ? Assurément parce que la sagesse sort ainsi de ses gonds : « Voici que dans sa folie, ma vieille et farouche sagesse parcourt le désert stérile à la recher­che de molles pelou­ses.» (5) Zara­thoustra aime en effet les éclairs aveuglants de la terre, et le chaos de son énergie créatrice enfante des étoiles dansantes, ou bien il veut forcer des étoiles à graviter au­tour de lui. (6) Ses rires, comme des lueurs parsemées, font vibrer les forces multico­lores de sa vie errante. Tout est dispersé et tout danse sur les pieds du hasard, certes, mais c'est à partir de chaque nouvel instant créateur qui entraine des souvenirs et des projets multiples dans son sillage. Comment une vérité objective, mesura­ble, contrô­lable, serait-elle alors possible ? Elle n'est dans ce devenir qu'un mensonge puisque le monde à interpréter n'est jamais complètement donné, fixé, figé dans des faits.

 


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1. Blanchot,  L'Entretien infini, Gallimard, 1980, p. 308.

2. Heidegger, Nietzsche II, Gallimard, 1976, p.35

3. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le voyageur, op.cit., p. 177.

4. Nietzsche, NT, p. 32.

5. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, L’enfant du miroir, op.cit., p. 97.

6. Ibid., Le prologue de Zarathoustra et Le chemin du créa­teur.

 
 

 

Un tableau de V. Van Gogh

Un tableau de V. Van Gogh

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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